Investissement étranger : un remède pire que le mal

L’investissement étranger en Algérie est un échec. Il a pris trop d’argent, sans apporter le plus attendu. M. Ouyahia apporte un remède, qui se révèle pire que le mal.

Par Abed Charef

M. Ahmed Ouyahia a un don: il est capable de remonter le temps. D’un coup de circulaire, le premier ministre a en effet ramené l’Algérie à une époque lointaine, celle où le pays refusait encore d’entrer dans l’économie mondiale. L’Algérie défendait alors ce qui était considéré comme un nationalisme économique, mais qui s’est révélé en fait un populisme destructeur. Il avait fallu de longues années de maturation, en fait toute la décennie 1980, pour que le débat soit tranché, avec le coup d’accélérateur d’octobre 1988. Au bout du compte, le discours sur la « spécificité algérienne » avait fini par se noyer dans la langue de bois et l’inefficacité économique. Depuis, l’Algérie donnait l’impression de l’avoir définitivement dépassé. D’autant plus que M. Ouyahia, omniprésent dans les gouvernements successifs depuis une quinzaine d’années, avait lui-même pris des décisions thatchériennes, dans la vague néolibérale qui avait envahi le monde dans les années 1990.

Mais c’était mal connaître M. Ouyahia. Lui qui était hier un défenseur cynique des privatisations et un exécuteur du démantèlement des entreprises publiques algériennes, le voila qui redécouvre les vertus du nationalisme. Particulièrement depuis que le président Abdelaziz Bouteflika a remis au goût du jour cette option naguère irréversible. Et puis, le nationalisme, proclamé en bombant le torse, sur le ton de feu Houari Boumediène, ça peut rapporter à la veille des élections.

Mais l’histoire économique du pays montre que M. Ouyahia est au-delà du nationalisme. Son attitude d’aujourd’hui, ce n’est ni une démarche, ni une conviction, ni un choix politique. M. Ouyahia n’était pas un néolibéral hier, il n’est pas un keynésien aujourd’hui, il ne sera pas un nationaliste économique demain. Il s’agit juste, de sa part, d’une gestion bureaucratique autoritaire, menée au jour le jour, avec une seule règle : être en phase avec le président de la république, quel qu’il soit. Avant hier, c’était M. Liamine Zeroual, avec le rééchelonnement et l’ultralibéralisme ; Hier, c’était M. Bouteflika première étape, poursuivant dans la même lignée ; aujourd’hui, c’est M. Bouteflika seconde étape, celui qui revient aux grandes vertus du protectionnisme. Mais peu importe que le président Abdelaziz Bouteflika décide un jour d’aller à gauche, le lendemain à droite, et finisse par se perdre dans les dédales de l’économie. Pour M. Ouyahia, l’essentiel est d’être dans le tempo. Prouver qu’il est capable de suivre.

Qu’a décidé M. Ouyahia cette fois-ci ? En gros, quatre mesures avec lesquelles il compte protéger l’économie nationale, selon les comptes rendus de presse : les investisseurs étrangers doivent désormais s’associer avec un partenaire algérien pour tout projet d’investissement; le partenaire étranger doit rester minoritaire dans le capital ; il doit prouver que le projet n’aura pas de solde négatif dans la balance en devises ; enfin, il doit recourir aux banques locales pour les crédits.

Dans la forme, M. Ouyahia reste conforme à ce qu’il a toujours été : un homme convaincu qu’en signant une simple circulaire, il va bouleverser les lois de l’économie, sans se soucier des dégâts que sa décision va provoquer. Comme nombre de responsables algériens, il n’arrive pas à admettre que l’économie a ses propres règles, et qu’un bureaucrate ne peut faire plier les mécanismes économiques. On notera, au passage, que M. Ouyahia a, encore une fois, recours à la circulaire, ce texte aux contours juridiques vagues, qui permet de décider de tout sans changer la loi. Des mesures d’une telle importance relèvent pourtant de la loi : loi de finances, loi sur la monnaie et le crédit, etc…

Quand au contenu de ces mesures, il faut être sorti de l’ENA pour ne pas se rendre compte qu’elles seront aussi inefficaces que les précédentes décisions « stratégiques » prises pour relancer l’économie. Elles risquent même d’être dévastatrices, en bloquant l’investissement étranger. Quand M. Ouyahia impose aux investisseurs étrangers de s’associer obligatoirement avec un partenaire algérien, et de rester minoritaire, cela signifie concrètement que Renault, par exemple, doit s’associer avec la SNVI, ou avec M. Rabrab, pour se contenter de moins de la moitié du capital. Ensuite, Renault devra chercher des financements à la BADR, pour produire des Mégane qu’il faudra exporter en quantité suffisantes pour couvrir l’ensemble des investissements et intrants en devises ! M. Ouyahia aurait été plus efficace en décidant une mesure en deux mots : interdit d’investir.

Quand un pays prend de telles mesures, cela suppose qu’il est suffisamment fort pour imposer toutes ses conditions. Ce serait un pays disposant d’usines performantes, avec une technologie très avancée, dégageant des bénéfices record, s’appuyant sur un système financier efficace, et assurant le plein emploi. On ne peut dire que l’économie algérienne est arrivée à ce stade.

Elle en est même très loin, précisément à cause des mesures similaires prises depuis des années. Mais puisque M. Ouyahia peut remonter le temps, il faudrait peut-être revenir aux questions de base posées par l’investissement étranger il y a vingt ans : l’Algérie a-t-elle besoin de l’investissement étranger ? On a longtemps tenu un discours erroné, en affirmant que ce recours à l’investissement étranger était dicté par des difficultés financières passagères. Aujourd’hui, le pays a de l’argent, mais il ne sait pas le faire fructifier. On se rend compte que l’Algérie ne sait pas investir, ne sait pas gérer, et que son industrie est déconnectée de l’économie mondiale. Ce n’est donc pas l’argent qu’il faut chercher, mais le savoir-faire technique, organisationnel, commercial et dans le domaine de la gestion.

C’est là qu’intervient M. Ouyahia. D’un côté, il invite l’étranger qui sait produire et gérer à venir en Algérie. Mais de l’autre côté, il lui impose de travailler selon les conditions et les règles de M. Ouyahia. Le premier ministre ne se rend pas compte de cette absurdité : si les règles qu’il impose étaient bonnes, elles auraient déjà donné des résultats depuis longtemps. Or, M. Bouteflika lui-même a reconnu que le pays n’a pas réussi à bâtir une économie viable!

Les décisions de M. Ouyahia pêchent par trois handicaps majeurs. D’une part, il cherche à corriger, après coup, des dérapages qu’il n’a pas su prévoir. Ainsi en est-il de la hausse vertigineuse des importations, qu’il tente de maîtriser après avoir pris des mesures qui les ont fait exploser. D’autre part, il propose des remèdes pires que le mal. Ainsi, impose-t-il aujourd’hui des conditions draconiennes à l’investissement étranger, alors que dans le monde entier, les entreprises sont en crise à cause de la surproduction !

Enfin, M. Ouyahia déstabilise une nouvelle fois un secteur qui a besoin de visibilité. A titre d’exemple, si Toyota est tentée d’investir en Algérie, elle aura besoin de savoir quelle sera la réglementation algérienne dans dix ans : cinq années pour les études et la réalisation du projet, et cinq autres pour l’amortir. Comment investir dans un pays où on ne sait pas ce que sera la réglementation dans six mois ?

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