L’œuvre du diable

La solidarité avec le peuple de Ghaza a eu un effet inattendu: l’ouverture, pour une seule journée, du poste Akid Lotfi, à la frontière algéro-marocaine.

Par Abed Charef

Un homme politique britannique a réussi ce qu’aucun militant maghrébin n’a pu obtenir : l’ouverture de la frontière algéro-marocaine. Il s’agit de George Galaoui, une figure de la vie politique britannique, connu pour son soutien aux Palestiniens face à un establishment anglais largement acquis à Israël.  Malgré un environnement très hostile, ce militant a choisi de bousculer tout le monde, britanniques et arabes,  et d’organiser une caravane humanitaire au profit des habitants de Ghaza. Il a décidé d’acheminer cette aide par route, en passant par le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, la Libye et l’Egypte, ce qui donnera lieu à l’organisation de toute une série de manifestations tout au long du parcours, et poussera ces pays à bouger un peu, pour laisser s’exprimer leurs citoyens et leurs bureaucraties.

Organiser le convoi, trouver l’argent et les sponsors, engager les bénévoles, gérer la logistique, prévoir les débordements politiques et les implications pour l’ensemble des pays de la région : tout ceci avait été envisagé, examiné, décortiqué par les promoteurs de cette initiative. Le trajet a été fixé, avec les étapes dans chaque pays. Bref, tout a été minutieusement  prévu, en espérant que l’ultime étape, celle de l’entrée de l’aide à Ghaza, ne soit pas entravée par l’Egypte, qui contrôle le terminal de Rafah et l’accès à Ghaza.

C’est ce que croyaient, du moins, les organisateurs. Jusqu’à ce qu’apparaisse sur le parcours de la caravane une curieuse ligne oubliée jusque-là : la frontière algéro-marocaine. Vingt ans après la chute du mur de Berlin, cette frontière constitue encore une curiosité psycho-politique. Avec  la ligne de démarcation entre les deux Corée et celles entourant Ghaza, la frontière algéro-marocaine est en effet l’une des dernières frontières au monde encore fermée officiellement. A cet endroit, l’histoire semble s’être figée. Le temps s’est arrêté. La formidable bureaucratie algérienne s’est définitivement imposée contre l’histoire.

Mais le miracle a eu lieu : samedi prochain, lorsque la caravane arrivera au poste Akid Lotfi, la frontière sera ouverte. Pour quelques heures. Juste pour passer l’aide au profit des Palestiniens. Ensuite, tout sera établi comme avant. Les pays frères, les peuples frères, ne se parleront plus.

Pourquoi cette ouverture de la frontière pour une journée ? En fait, les dirigeants de tous les pays que doit traverser la caravane ont compris qu’il leur serait difficile de s’y opposer. A l’inverse, ils avaient tout intérêt à jouer le jeu. Peut-on empêcher l’acheminement de l’aide destinée aux habitants de Ghaza ? Peut-on rester insensible aux motivations hautement humanitaires d’une telle action et empêcher la caravane d’exprimer la solidarité populaire avec la Palestine? Qui oserait un tel acte ?

En Algérie, les choses sont encore plus simples. Le pays est en période préélectorale, et les dirigeants font un geste qui sera favorablement apprécié. Un porte-parole du ministère des affaires étrangères a indiqué en ce sens que l’Algérie voulait éviter « toute polémique politique ou médiatique » en cas de difficultés qu’aurait rencontrées le passage de la caravane. George Galaoui a vu juste : non seulement sa caravane ne rencontrera pas de problèmes sur son itinéraire, mais il est probable que ministres et responsables locaux se bousculeront pour montrer leur solidarité avec la Palestine.

A l’inverse, il semble bien que Karim Tabou se soit trompé. Le premier secrétaire du FFS a lancé un appel pour l’ouverture de la frontière algéro-marocaine, mais il n’a guère été entendu. Son tort est d’abord de ne pas avoir la puissance médiatique de George Galaoui.

Et puis, pourquoi ouvrir cette frontière ? Pour laisser passer la drogue et la camelote, favoriser les trafics et tous genres et saigner les finances du pays ? Pour sauver une économie marocaine au bord de la banqueroute ? L’argumentaire de tous ceux qui sont hostiles à l’ouverture de la frontière est connu. Il est tellement bien rôdé qu’il provoque des réactions pavloviennes. Ouvrir la frontière ? Quelle idée ! Il faut être peu soucieux des intérêts du pays pour avancer des propositions de ce genre. C’est précisément ce que fait M. Karim Tabou,  confirmant ainsi que c’est un personnage douteux. Il a d’ailleurs la fâcheuse habitude d’avancer des propositions  qui vont à l’encontre du consensus national. N’a-t-il pas prôné le boycott des élections présidentielles, ce qui signifie clairement qu’il veut s’opposer à la volonté des Algériens ?

Une telle position, formulée alors que l’Algérie s’apprête à reconduire le « candidat du consensus »,  doit être condamnée dans le domaine politique. Mais elle doit aussi être condamnée sur le plan moral et religieux. C’est ce que fait le ministre des affaires religieuses, M. Boualemallah Ghoulamallah. Celui-ci vient en effet de prononcer une nouvelle fetwa en ce sens, qualifiant de « diables » ceux qui prônent le boycott. Les appels au boycott ne sont plus seulement des prises de position politiques, mais constituent désormais des « suggestions sataniques » (hamassate chaytania), selon la formule utilisée par le ministre des affaires religieuses.

Jusqu’où ira M. Ghoulamallah ? Ira-t-il au bout de sa logique ? En religion, on sait que le diable doit être lapidé. Il n’y a plus qu’à organiser une grande séance de lapidation publique pour en finir avec M. Karim Tabou. Et donner les clés de la présidence à M. Ali Belhadj.

Poster un commentaire

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s