présidentielles 2009: Le jour d’après

Après le vote, retour à l’émeute. L’élection du 9 avril n’a pas
changé grand-chose en Algérie.

Par
Abed Charef

Au
moment où M. Abdelaziz Bouteflika prêtait serment, dimanche dernier, pour
entamer son troisième mandat à la présidence de la République, des émeutes
éclataient à Dréan, dans la wilaya de Tarf, pour protester contre le chômage et
la malvie. Le siège de la sûreté de daïra a été saccagé dans cette ville située
à la périphérie de Annaba.

A
Berriane, des notables mozabites annonçaient, le même jour, qu’ils mettaient
fin au dialogue engagé pour rétablir la sérénité dans cette ville meurtrie.
Leur déclaration confirme que toutes les médiations engagées jusque-là ne
relèvent que de replâtrages, sans impact réel sur le tissu social. Les assurances
données par les bureaucrates locaux et les envoyés spéciaux venus d’Alger pour
apporter la sérénité ont volé en éclats.

Même
agitation à Boukram, où le siège de l’APC
 a été fermé par des habitants, mécontents
d’une décision relative à un choix de terrain. Boukram se trouve près de
Lakhdharia, dans la wilaya de Bouira. C’est l’un des villages dont les
habitants n’attendent visiblement rien de l’administration, et qui seraient
heureux de ne pas la subir.

Ce
brutal retour de la protestation de rue, le jour même où M. Bouteflika prêtait
serment, relève-t-il d’une action concertée, avec un complot ourdi par quelque
officine suspecte? Est-ce la fin d’une trêve implicite observée à
l’occasion des élections présidentielles du 9 avril ? Est-ce une opération
déclenchée par un quelque parti d’opposition, opération destinée à déstabiliser
le pays au moment où le chef de l’état entamait son nouveau mandat, pour bien
lui signifier que les cinq prochaines années ne seront pas de tout repos ?
Ou bien s’agit-il d’une simple accumulation de maladresses de la part de trois
responsables locaux, en trois endroits différents, qui ont abouti à cette
agitation ?

Dans
les salons d’Alger, dans les laboratoires et même dans les cabinets noirs, des
spécialistes tentent des analyses sophistiquées pour trouver des réponses complexes.
Dans les chancelleries, des experts et des barbouzes se demandent qui manipule
qui, au profit de qui, et quel clan tirera profit de ces tentatives d’affaiblir
le chef de l’état. Des spécialistes de l’Algérie interviendront sous peu dans
les grandes chaînes de télévision, style Al-Jazeera ou France 24, pour tenter
de déterminer si le président a encore réussi à avancer ses pions à la faveur
de cette agitation ou, au contraire, si c’est l’armée qui en tiré profit pour
mieux imposer ses hommes.

Mais
la réponse risque d’être beaucoup plus terrible, car beaucoup plus terre à
terre. Elle est terriblement banale : il n’y a ni complot ourdi, ni
opération concertée, ni main de l’étranger. Il n’y a
  même plus de parti d’opposition capable de
mener des opérations aussi compliquées. Il n’y a que l’Algérie ordinaire,
banale, qui se meurt dans des soubresauts interminables. Il n’y a que cette
Algérie installée dans une violence quotidienne, une violence à laquelle est
s’est tellement habituée qu’elle ne s’en rend même plus compte.

La
violence s’est banalisée, pour devenir une norme, comme la corruption ou le
trafic électoral. Elle est admise, acceptée, même quand elle prend l’allure
d’une jacquerie destructrice. La protestation de rue est devenue un simple
rituel à travers lequel des franges de la société essaient de montrer qu’elles
existent, dans un dernier baroud d’honneur. « Si ça marche, tant mieux, si
ça ne marche pas, que tout s’écroule (khalli tekhla) », nous disait
récemment un participant à une protestation dans la Mitidja.

Les
protestataires eux-mêmes ne sont pas forcément convaincus de l’efficacité de
leur démarche. Parfois, ils ont de sérieux doutes. Mais ils sentent bien qu’ils
sont contraints d’en passer par là, dans un mélange confus de nif, de
revendications, de redjla et de désespoir. Leur objectif est plus d’attirer
l’attention que de régler des problèmes. Ils demandent plus de considération
que d’argent. Mais à qui le demandent-ils ? En face, ils ont un monstre
administratif avec lequel ils ont divorcé depuis longtemps.

Cette
indifférence a achevé de compliquer la tâche. Il y a quelque temps,
« couper la route » provoquait inévitablement une cascade de
réactions. Derrière les forces de sécurité chargées de rétablir la liberté de
circuler, arrivaient des responsables locaux apeurés, des médiateurs mandatés
pour négocier, et des opportunistes tentés de trouver une brèche pour
s’introduire. Quand la presse s’emparait de l’affaire, ce qui constitue la
hantise des walis, c’est le jackpot, car les autorités locales sont contraintes
de négocier, ou de faire semblant. Mais on avait une certitude : une
émeute suscitait la curiosité.

 Aujourd’hui, les choses ont changé. Une émeute
n’intéresse personne. On peut détruire sa ville, sans qu’’un responsable ne se
déplace. Un ancien député a recensé plus de quinze émeutes dans sa wilaya durant
un seul mandat, sans que le wali ne soit relevé. Aucun ministre ne s’est
déplacé pour s’enquérir des causes de ces émeutes à répétition, malgré les
lourdes peines d’emprisonnement prononcées après chacune d’entre elles. Même
les correspondants de presse sont fatigués par ces émeutiers qui les placent
entre la nécessité d’en rendre compte et l’impératif de ne pas déplaire au
wali.

Au
final, l’émeute a changé de nature. Elle ne constitue pas un acte d’opposition
au président Bouteflika, ni une volonté de le déstabiliser. C’est simplement,
pour une certaine Algérie, une manière de se convaincre qu’elle existe encore.

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