L’imam, le rêve et la loi

Un imam a été licencié. C’est un cauchemar qui a eu lieu, à cause d’un rêve. A n’y rien comprendre.

Par Abed Charef

Emeutes à Mostaganem. Dans l’Algérie de 2009, une information de ce type est banale. Les émeutes sont si nombreuses qu’elles n’intéressent que peu de gens. Seuls le wali, le maire, inquiets pour leurs postes, et les agents des services de sécurité, directement impliqués dans les opérations de rétablissement de l’ordre, s’intéressent à cette ultime expression de la malvie du pays.

Pourtant, ce qui s’est passé à Mostaganem comporte un fait inédit : le fonctionnement en dehors de la loi est non seulement devenu une norme admise, mais elle est désormais revendiquée. Des Algériens n’hésitent pas à organiser des émeutes pour maintenir une situation de non droit dans laquelle ils vivaient jusque-là!

A Mostaganem, des commerçants ambulants, sans documents légaux, comme on en voit dans toutes les villes du pays, ont affronté les forces de sécurité pour défendre leur droit d’exercer une profession illégale ! Pour ces commerçants, leur activité, à défaut d’être légale, est légitime. C’est grâce au commerce qu’ils gagnent leur vie et peuvent nourrir leurs familles. La légalité est, pour eux, quelque chose de secondaire. Ils n’ont pas le sentiment de travailler dans l’interdit. Il est probable que la plupart d’entre eux n’y avaient même pas pensé.

Des spécialistes ont, depuis longtemps, tenté d’attirer l’attention sur ce type de commerce, aussi bien pour souligner l’importance grandissante qu’il prend dans l’économie du pays, que pour montrer les risques qu’il représente. Ce sont en effet des sommes colossales qui circulent dans des circuits totalement opaques, pouvant alimenter aussi bien le terrorisme que le trafic de drogue.

Autre effet dangereux de cette activité : la menace qu’elle fait peser sur l’économie « légale ». A terme, toute activité « normale » est déclassée, parce que non rentable. Si dix millions de téléphones portables entrent chaque année en Algérie, seule une infime partie passe par les réseaux officiels, en payant les frais de douane et différents impôts et taxes. Ceci nuit à la compétitivité des entreprises travaillant dans la transparence. Résultat : un commerçant agissant dans le secteur nous a confirmé que des sociétés réputées, ayant pignon sur rue, se sont mises elles aussi à vendre sans facture, comme de vulgaires trabendistes !

Cette situation est le résultat d’une longue dérive, qui a progressivement livré le pays à l’informel. La responsabilité y est partagée entre un citoyen qui tire profit d’une situation, et, surtout, les autorités, dont la gestion rend cette situation possible.  Et plus le temps passe, plus il sera difficile d’y mettre fin, tant les Algériens ont appris à fonctionner à côté de la loi. A un point tel qu’ils sont étonnés quand on leur rappelle l’illégalité d’un comportement ou d’une décision. Y compris quand il s’agit d’un acte banal, comme respecter un « stop » ou ne pas dépasser dans une interdiction.

Traverser la ville de Khemis-Miliana par la route nationale n°4 offre un condensé de ces dérives dans le comportement. En raison de la densité de la circulation, plusieurs passerelles et un passage sous-terrain ont été aménagés pour éviter les accidents de la circulation. Mais personne n’emprunte les passerelles. Mieux : sous la passerelle, les gens traversent la route, prenant des risques énormes, sous le regard indifférent des agents de la circulation !

Toujours à Khemis-Miliana, ont est frappé par cette vision des « gardiens de parkings », maniant de gros bâtons pour gérer la circulation, au su et au vu de tous. Ils donnent de leur ville une image affreuse, mais cela ne semble guère préoccuper les autorités locales.

Cette non gestion des villes a débouché, avec le temps, sur l’émergence de pouvoirs parallèles, totalement occultes. Le maire et le bureaucrate détiennent le pouvoir nominal, mais d’autres centres détiennent cette capacité d’arbitrer, de partager les rues, d’autoriser l’activité dans les marchés, formels et informels. Avec le temps, c’est devenu un fait accompli, sur lequel il paraît impossible de revenir : qui peut aujourd’hui interdire le système du « parking », et priver ainsi de leur revenu des milliers de personnes, désormais convaincues qu’elles sont dans leur droit ?

Entre incompétence et simple laisser-aller, il est difficile de situer les responsabilités dans ces négligences, qui atteignent parfois des seuils très dangereux. Qui a autorisé les opérateurs de téléphonie mobile à vendre, pendant des années, des « puces » non identifiées ? Il est probable qu’il n’y a pas eu de décision prise un jour, mais que cela s’est fait par glissements. Lorsque ce phénomène a commencé à représenter une menace sécuritaire, avec des bombes qu’on fait exploser à l’aide téléphones portables, une mesure vigoureuse a été prise pour rétablir la norme légale, et même à faire du zèle.

L’opération d’identification des « puces » a prouvé deux faits. D’abord, qu’il est possible de rétablir la norme légale, y compris par des opérations musclées. Ensuite, que les autorités algériennes ne sont pas capables de penser à une démarche globale, mais que leur action se limitera à des opérations sans lendemain. S’il est prouvé, par exemple, que les parkings sont devenus un terrain pour le trafic de drogue, les autorités pourront agir, et interdire tout parking non agréé. Mais elles n’iront pas plus loin, alors qu’elles auront mis des milliers de personnes au « chômage technique », tout en étant incapables d’assurer la sécurité dans les rues.

Faut-il préserver cet équilibre précaire, avec une part de plus en plus importante de d’informel, au risque de faire basculer le pays tout entier dans l’informel? Ou faut-il agir, comme cela a été fait à Mostaganem, au risque de provoquer l’explosion, tout en sachant que la bureaucratie actuelle n’est pas en mesure d’offrir des alternatives ?

Le choix est difficile. Mais un Etat ne se construit pas sur l’archaïsme. Et si on sait où commence l’archaïsme, on est toujours étonné par les limites qu’il peut atteindre. Comme l’a montré récemment l’affaire de l’imam de la grande mosquée de Constantine. Celui a en effet été limogé parce que le président de l’association de la mosquée avait fait un rêve (rou’ya) lui recommandant de le mettre à la porte!

C’est donc la gestion par le rêve. Elle donne des cauchemars.

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