La grande kechfa

Investissements étrangers, crédit, consommation, rétroactivité des lois, taxes : ça part dans tous les sens, dans un cafouillage que personne ne semble maitriser.

Par Abed Charef

C’est la débandade. Après avoir longtemps fait illusion, en faisant passer son arrogance pour de la détermination et ses erreurs pour de l’art, le gouvernement de M. Ahmed Ouyahia a fini par étaler publiquement son incroyable indigence. Rarement un gouvernement a fait preuve d’autant d’incohérence et d’amateurisme. Il faut remonter très loin dans le temps pour trouver autant de décisions irréfléchies, d’ordres et de contre-ordres, de cacophonie.

Brandir l’étendard du nationalisme économique ne sera pas suffisant, cette fois-ci, pour redonner un minimum de crédibilité à l’exécutif. Les erreurs commises sont si évidentes que leurs auteurs sont devenus la risée des milieux économiques. C’est d’autant plus grave que certains arguments avancés par le gouvernement pour tenter de justifier ses choix sont légitimes, et parfaitement défendables. Même si le gouvernement se trompe de méthode et d’époque.

M. Ouyahia avait raison de s’inquiéter de la hausse vertigineuse des importations. Celles-ci ont connu une augmentation  de près de 100 pour cent en deux ans. De plus, la courbe des importations semblait s’emballer de manière définitive, et 2009 promettait un chiffre proche de 50 milliards de dollars.

Prendre des mesures pour faire face à cette situation est légitime. Mais M. Ouyahia est mal placé pour le faire. Car il est largement responsable de cette flambée des importations : il est premier ministre ou ministre depuis quinze ans, sans interruption. Les choix qui ont mené à cette dérive des importations lui sont donc largement imputables.

Et que fait M. Ouyahia pour remédier à cette situation ? Il a recours à la méthode préférée des autocrates : l’interdit. Entraînant avec lui son ministre des finances, M. Karim Djoudi –ou bien est-ce le ministre des finances qui entraîne le chef du gouvernement ? – M. Ouyahia a décidé d’interdire le crédit à la consommation. Cela revient à interdire aux banques de faire leur métier de banque ! Après avoir participé à éliminer les banques privées algériennes, après avoir paralysé les banques publiques, en les empêchant de se moderniser, après avoir livré l’Algérie aux banques étrangères les plus dynamiques, il revient au point de départ pour interdire aux banquiers de prêter de l’argent. Autant interdire aux poissons de nager !

La décision paraît aussi irréfléchie que celle consistant à contraindre les entreprises étrangères à prendre un partenaire algérien. Non seulement le gouvernement de M. Ouyahia a osé l’absurde, mais il a décidé que cette loi aurait un effet rétroactif, ce qui est contraire à l’esprit même des lois. Mais après avoir clamé haut et fort que la mesure serait appliquée, le gouvernement a fini par battre en retraite et décider que cette mesure n’aurait pas de rétroactivité.

En faisant volte-face, le gouvernement a montré le caractère irréfléchi de ses décisions, mais il a également révélé sa faiblesse : il n’est pas capable de tenir face à de fortes pressions extérieures. Les grandes puissances économiques, en premier lieu l’Union européenne, ont vivement réagi aux décisions de M. Ouyahia, ce qui l’a contraint à revoir sa copie.

Mais le feuilleton n’est pas encore terminé. Car, selon un site internet, la Banque d’Algérie s’est à son tour mêlée du dossier, pour affirmer que la loi sera rétroactive ! Elle a en effet diffusé une circulaire en ce sens mardi 4 août, ajoutant encore à la cacophonie ambiante.

Par ailleurs, M. Ouyahia avait parrainé, dans un passé récent, les négociations pour l’accord d’association avec l’Union européenne, ainsi que celles devant mener à l’adhésion de l’Algérie à l’OMC, avant de se rendre compte que ces accords étouffaient toute production algérienne. Des membres de son gouvernement, subitement gagnés par le virus du nationalisme, ont alors menacé de rompre ces accords et affirmé haut et fort qu’ils ne feraient plus de concessions à l’Europe ni à l’OMC. Dans la même optique, le gouvernement a passé des années à vanter les mérites de l’investissement étranger, lui offrant des conditions idéales, avant de revenir sur ses choix pour le considérer comme une menace à la souveraineté nationale. Mais ce populisme de troisième catégorie n’est guère convaincant, car personne n’a obligé l’Algérie à faire ces choix.

M. Ouyahia a réussi, en fin de compte, à réunir un consensus contre ses décisions. Les patrons sont furieux, les partenaires étrangers qui font de superbes affaires ne veulent pas lâcher le filon Algérie, et les consommateurs algériens sont consternés. Comment arriver à une telle débâcle quand on a une telle marge de manœuvre ? C’est l’exploit réussi par M. Ouyahia, grand exécuteur des projets économiques de M. Bouteflika.

Dans ses choix, le premier ministre se trompe de méthode et d’époque. Il gère par l’interdit ce que tous les pays du monde ont appris à gérer par la maîtrise du crédit et par la négociation. Même quand il affiche sa volonté de préserver les intérêts du pays, il le fait de manière telle qu’il discrédite des mesures parfois nécessaires.

Celui qu’on présentait naguère comme un technocrate autoritaire, mais maîtrisant ces dossiers, apparaît aujourd’hui tel qu’il est : Il n’a ni cohérence, ni profondeur politique. Il rejoint Abdelhamdi Temmar, Chakib Khelil et Boudjerra Soltani, et tous ces hommes qui défendent une thèse le matin et son contraire l’après-midi. Tant que les effets de cette incohérence se limitait à des hommes, il était possible de fermer les yeux. Mais la kechfa englobe aujourd’hui toute l’Algérie et ses institutions.