Contrôleurs des prix contre spéculateurs : Le folklore du ramadhan

La bataille entre spéculateurs et contrôleurs a reprend chaque année à la veille du ramadhan : c’est l’économie revue et corrigée par les pieds nickelés.

Par Abed Charef

Ils sont là. Ils constituent l’inévitable duo du Ramadhan. Il y a, d’un côté, les méchants, ceux qui affament le peuple en manipulant les marchés et en poussant les prix vers le haut. De l’autre côté, il y a les bienfaiteurs, dont la tâche est précisément de réguler les marchés, mais qui n’arrivent malheureusement jamais à accomplir leur mission correctement, faute de moyens et de capacités d’intervention. La bataille va reprendre entre eux, avant une trêve de onze mois, au prochain Ramadhan.

Les bienfaiteurs, ce sont les contrôleurs des prix, ces fonctionnaires devenus inutiles, dont on déplore l’incapacité à faire respecter les prix, sans jamais pouvoir expliquer leur impuissance. On en parle abondamment pendant les périodes de hausse de prix, pour les encenser ou les maudire. D’un côté, on souhaite leur présence « sur le terrain », afin de protéger le portefeuille du pauvre. De l’autre côté, on dénonce leur incompétence ou leur complicité supposée avec les « affameurs du peuple ».

Des ministres, des hauts fonctionnaires et des spécialistes se laissent aller à ce discours populiste, faisant croire qu’il est possible de contrôler les prix. Ils promettent tantôt la multiplication des contrôles, tantôt des sanctions sévères contre les commerçants coupables de la moindre infraction. Les services administratifs des wilayas publient d’ailleurs régulièrement des bilans des opérations de contrôle menées par leurs agents, pour bien montrer que Monsieur le Wali est très attentif à la vie de ses sujets. Mais le tout n’a évidemment aucun effet.

Car à l’exception de quelques produits de base, les prix des produits agricoles sont libres en Algérie, et soumis à la concurrence. L’action du contrôleur n’a donc forcément aucun impact. Le rôle du contrôleur des prix se limite donc à vérifier le respect de certaines procédures, comme l’affichage des prix et la disponibilité de factures, pour s’assurer que la marchandise provient d’un circuit « légal », alors que croyance populaire, alimentée par la bureaucratie, le crédite d’un pouvoir immense.

L’impuissance des contrôleurs des prix n’a d’égale que l’efficacité des fameux « spéculateurs », ces hommes qu’on imagine tapis dans l’ombre, stockant les produits, manipulant les prix et s’enrichissant sans vergogne au détriment des plus pauvres. On les imagine puissants, disposant de réseaux aux pouvoirs illimités, introduits dans les  sphères du pouvoir et dans les milieux économiques, manipulant fonctionnaires et hauts responsables pour satisfaire leur « avidité » et leur « appât du gain », selon la formule consacrée. Leur immense influence est à la mesure de leur fortune. Mais ils restent non identifiés, non identifiables, ce qui ajoute au mystère qui les entoure : bénéficieraient-ils de l’appui et de la complicité de quelques généraux et ministres, ou bien auraient-ils quelque banque à leur disposition, pour pouvoir mobiliser autant d’argent pour faire disparaître certains produits du marché quand ils le veulent et amasser une fortune quand les prix augmentent?

En réalité, les spéculateurs sont  à l’économie algérienne ce que la main de l’étranger est à la politique : une pure fiction destinée à couvrir l’incompétence et l’incapacité des uns, et l’absence de courage politique chez les autres. N’a-t-on pas entendu de hauts responsables dénoncer les spéculateurs à la suite d’une pénurie de ciment, il y a quelques mois, avant de se rendre compte que la production était insuffisante parce que des cimenteries étaient à l’arrêt? Mais accuser les fameux spéculateurs permet d’occulter les vraies questions et d’avoir la conscience tranquille.

Dans les augmentations des prix enregistrés ces derniers jours, personne n’a apporté un début de preuve qu’il y a spéculation. Et pour cause : il n’y a pas de spéculation. Par contre, il y a de vrais facteurs économiques et psychologiques qui, comme pour le pétrole et le ciment, expliquent les variations des prix.

Pour le Ramadhan 2009, la hausse la plus significative concerne la viande. Elle est due en partie à un facteur psychologique. Le Ramadhan est en effet une période favorisant la fébrilité des prix, amplifiant des tendances réelles. Comme les crises internationales poussent les prix de l’or et du pétrole vers le haut, par un effet presque mécanique.

Mais d’autres facteurs économiques ont contribué à cette hausse du prix de la viande. En premier lieu la bonne pluviométrie durant les saisons écoulées. Car des pluies abondantes et régulières allègent considérablement les frais pour les éleveurs. Les moutons se contentent d’herbe, et la paille est abondante grâce à la bonne récolte de céréales. Les charges pour la prochaine saison seront donc  réduites, parce que le recours aux aliments du bétail sera limité. Du coup, l’éleveur peut réduire la quantité de bétail à mettre sur le marché, et laisser le mouton prendre du poids pendant une année supplémentaire.

Par un effet tout aussi mécanique, la hausse du prix de la viande provoque une pression sur la demande de poulet, provoquant une hausse du prix de ce produit. C’est ce qui s’est passé cet été. Et qui risque de se renouveler chaque année, à la veille du Ramadhan. Jusqu’à ce que les responsables algériens admettent que le marché a des règles, qu’il est préférable de les connaître et d’anticiper les variations, plutôt que d’accuser d’hypothétiques spéculateurs et d’envoyer de fantomatiques contrôleurs les pourchasser.

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