Petites querelles entre anciens amis

Les guerres de clans constituent un phénomène banal en Algérie. Mais quand ces conflits mettent à mal une institution aussi sensible que la police, on n’est pas loin du dérapage.

Par Abed Charef

Le sujet est explosif. Deux hommes clé du système Bouteflika, M. Noureddine Zerhouni et Ali Tounsi, seraient en guerre. Et leur affrontement se jouerait autour du contrôle d’un corps essentiel pour le maintien de n’importe quel système, et en particulier d’un système autoritaire : la police.

Il ne s’agit donc pas d’une querelle marginale entre deux hommes en cour souhaitant faire de l’excès de zèle pour plaire au Roi, ni d’un banal conflit de compétences entre deux sous-ministres. Bien au contraire. Le conflit oppose le puissant ministre de l’intérieur, homme de confiance du président Abdelaziz Bouteflika, son ami et homme de confiance depuis un demi-siècle, numéro de la fameuse sécurité militaire pendant deux décennies, au directeur général de la sûreté nationale, un autre baron du système algérien. C’est dire que c’est un conflit type au sein du sérail, avec tous les ingrédients que cela suppose : c’est un conflit qui se déroule au coeur du système, il est opaque, tout comme ses enjeux, mais sa portée est autrement plus dangereuse que les traditionnels conflits entre ministres ou responsables de partis.

La portée de ce conflit devient particulièrement inquiétante sur deux points. D’une part, il concerne deux hommes issus du cœur du système algérien, le MALG, dans lequel les deux hommes semblent être nés. D’autre part, le conflit est porté dans la rue, exposé dans les journaux, avec ses coups tordus et ses coups bas relatés comme dans un feuilleton de deuxième catégorie.

MM. Zerhouni et Tounsi se connaissent depuis plus d’un demi-siècle lorsque, à l’ombre de feu Abdelhafidh Boussouf, se construisait le noyau qui allait donner naissance au système de pouvoir algérien. Ils ont passé les périodes fastes te traversé le désert de manière presque similaire. Durant toute leur carrière, ils côtoyaient un homme flamboyant, qui occupait les devants de la scène pendant qu’eux, dans l’ombre, détenaient le vrai pouvoir. Ils étaient la face cachée de Abdelaziz Bouteflika, qui n’a jamais oublié où se trouve le vrai pouvoir. Et lorsque celui-ci a été choisi pour le poste de président de la république en 1999, il a tout naturellement repris langue avec les anciens de la maison mère, celle du MALG.

Comment des hommes issus d’un tel compagnonnage en viennent-ils aujourd’hui à s’affronter ainsi ? Pour en arriver à s’exposer ainsi, il faut supposer que le conflit est si grave que toutes les tentatives d’aplanir les divergences ont échoué. Et qu’un arbitrage du président Bouteflika lui-même n’aurait pas donné de résultat non plus. Enfin, que les deux hommes s’estiment suffisamment puissants, pour poursuivre un combat face auquel le chef de l’état semble désarmé !

Ce n’est pourtant pas le différend en lui-même qui pose problème. Après tout, la vie politique est faite de luttes, de réconciliation, de conflits, de compromis, d’ententes et même de trahisons et de coups tordus. C’est donc l’évolution de ce conflit qui inquiète davantage. Les deux parties en sont en effet arrivés à un étalage de linge sale qui concerne l’un de corps les plus sensibles du pays, les services de sécurité.

Des journaux évoquent à longueur de colonne comment tel haut responsable de la police a été limogé parce qu’il aurait fait allégeance à l’un, alors que tel autre responsable aurait fait l’objet d’un coup tordu destiné à l’éliminer, simplement parce qu’il serait l’homme de la partie adverse. Dans la foulée, l’encadrement de la police est transformé en punching-ball, balloté entre les uns et les autres, alors que les cadres de la sûreté sont sollicités pour élaborer de faux dossiers destinés à éliminer des personnalités gênantes. Et tout ceci arrive à des moments particulièrement gênants pour la police, dont la réputation a été sérieusement ternie dans des scandales liés à la corruption. M. Younsi avait lui-même évoqué un « complot » contre la sûreté nationale.

On ne retrouve évidemment aucune trace d’un fonctionnement institutionnel dans cette affaire. Traditionnellement, la direction de la sûreté nationale est placée sous la coupe du ministre de l’intérieur. Ce qui devrait contraindre M. Tounsi à se placer sous la tutelle de M. Zerhouni. M. Tounsi a-t-il cherché à devenir autonome, avec pour objectif de créer un ministère de la sécurité qui détiendrait en fin de compte tous les pouvoirs, comme l’avancent  certains journaux ? Toujours est-il que le conflit a dégénéré, révélant encore une fois la déliquescence institutionnelle qui prévaut dans le pays.

C’est d’autant plus grave que cette descente aux enfers est l’œuvre d’anciens du MALG, qui se sont imposés comme les derniers représentants de la génération de novembre au pouvoir. On disait de ces hommes qu’ils pouvaient avoir des défauts, mais qu’ils avaient une grande qualité: le sens de l’Etat. Ce qu’ils montrent au crépuscule de leur vie dément l’un des éléments qui ont fait leur mythe.

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