Quand l’argent coule à flots

Les entreprises étrangères font des bénéfices, et les transfèrent à l’étranger. Leurs transferts atteignent des seuils alarmants. Mais la bureaucratie est vigilante.

Par Abed Charef

 

Les petites informations font les grandes surprises. Au détour d’une information banale, révélée par l’entreprise Orascom, on apprend que la compagnie égyptienne aurait des difficultés à transférer vers l’étranger ses bénéfices annuels de 2008, engrangés grâce à l’exploitation d’une licence de téléphonie mobile. Un doigt accusateur est aussitôt brandi vers la bureaucratie algérienne, connue pour ses lenteurs légendaires. N’est-elle pas responsable de tous les maux du pays ? N’est-elle pas responsable de situations inacceptables, et de blocages qui freinent l’investissement étranger en Algérie ? Le discours est connu. Il est devenu banal. La fameuse bureaucratie algérienne, qui aurait acquis une certaine marge d’autonomie par rapport au pourvoir, est capable de créer des situations gênantes, comme celle de créer des frictions avec le plus gros investisseur étranger en Algérie hors hydrocarbures.

Mais cette version n’est pas la seule à circuler à Alger. Des analystes au courant du dossier laissent entendre que l’administration auteure de ces lenteurs a été sollicitée pour provoquer délibérément l’incident, et permettre d’ouvrir le « dossier » Orascom, avec les bénéfices faramineux réalisés par cette compagnie en Algérie. Le tout afin de justifier, entre autres, la volonté du gouvernement algérien de maîtriser les transferts massifs de devises  vers l’étranger.

Et c’est là qu’on découvre le vrai filon. A en croire un site internet, Orascom aurait fait 580 millions de dollars de bénéfices en 2008. C’est le plus grand bénéfice d’une compagnie étrangère hors hydrocarbures. Un chiffre qu’il faut aussi ramener aux données du secteur. Car si Orascom a investi et a le droit de dégager des bénéfices, il n’en reste pas moins que la rentabilité de son investissement est exceptionnelle : ses bénéfices représentent près de 58 pour cent de son chiffre d’affaires. Le plus aventurier des traders ne peut assurer un tel résultat.

Autre sujet de friction, les investissements d’Orascom restent modestes pour l’année en cours. Ils atteignent à peine 130 millions de dollars, alors que la compagnie avait annoncé 500 millions de dollars d’investissements. Ce qui semble avoir poussé les autorités à prendre le risque d’ouvrir les hostilités avec Orascom, dans le cadre de la nouvelle politique de « patriotisme économique » et de maîtrise du transfert de devises.

Le coup est sévère. C’est ce qui semble avoir forcé le patron d’Orascom à réagir, et à exposer publiquement le problème, alors que traditionnellement, les problèmes de genre se règlent plutôt discrètement. Au moins pour ne pas révéler la gabegie qui règne en Algérie, et qui en a fait l’un des pays au monde les plus gaspilleurs d’argent, selon une enquête de la Banque Mondiale rendue publique cette semaine. En attendant des statistiques plus précises, un spécialiste évalue le transfert des bénéfices des entreprises étrangères à dix milliards de dollars par an. C’est presque le montant des exportations marocaines !

Cette nouvelle affaire Orascom rappelle, par ailleurs, quelques règles de base de la gestion économique que l’Algérie semble avoir oubliées. Elle montre que les choix en matière de politique d’investissement donnent des résultats à partir de cinq ans, et atteignent un rythme de croisière après une décennie. La saignée actuelle, avec ces flots de devises qui quittent le pays, n’est donc pas le résultat de décisions prises cette année ou l’année dernière, mais de choix faits il y a des années. Ces choix ont clairement montré leurs limites : ils ont favorisé un investissement effréné dans des secteurs à forte valeur ajoutée, notamment les services, comme la téléphonie et les banques, mais sans aucun impact sur les secteurs « lourds », qui nécessitent une présence significative, tout en assurant décollage de la production, à la manière chinoise ou coréenne.

Les autorités essaient de corriger aujourd’hui les résultats de choix économiques faits il y a bientôt dix ans. C’est de bonne guerre, et c’est légitime. Mais les nouveaux choix risquent à leur tour de déboucher sur de nouvelles erreurs. On aura donc perdu dix ans pour aboutir à la situation actuelle, et on mettra dix ans pour la corriger. Mais on se rendra alors compte qu’on est allé à une situation peut-être différente, mais porteuses des mêmes dangers.

Dans un premier temps, l’Algérie a offert des facilités inimaginables à certains investisseurs étrangers, qui ont ramassé le jackpot. Aujourd’hui, on verrouille tout, de manière à ne laisser aucune place à l’investisseur étranger. Dans dix ans, on mesurera l’impact d’une telle décision, avec un pays renfermé sur lui-même, incapable de produire, et se trouvant contraint à importer toujours plus.

Entre les deux, il doit y avoir un juste milieu, que l’Algérie n’arrive pas à trouver. Elle ne pourra pas le trouver. Du moins tant qu’elle ne change pas les mécanismes, les procédures et peut être les hommes qui ont fait les premiers choix ayant mené à l’échec.

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