Solidarité postmoderne

Pour une fois, crise oblige, les pauvres se sont solidarisés avec les riches. Bien malgré eux.

Par Abed Charef

Le monde émerge à peine de la crise, que les premiers bilans de ce grave dérapage de l’économie libérale commencent à être établis. Et, surprise, cette crise est d’une banalité et d’un classique étonnants, même si, cette fois-ci, elle a connu une ampleur sans précédent depuis un siècle.

Comme dans toutes les crises, on retrouve, en effet, les mêmes acteurs, les mêmes gagnants et les mêmes perdants. Comme les crises précédentes, celle qui s’est déclenchée en 2008 a été le révélateur de grands bouleversements politiques et économiques, qui vont se poursuivre au cours de la prochaine décennie et redessiner la carte économique de la planète. En ce sens, la crise aura joué un rôle d’accélérateur, qui a donné de la vitesse à un mouvement amorcé depuis des années.

La crise a englouti des sommes colossales, avec des plans de relance frisant les mille milliards de dollars pour les seuls Etats-Unis. Les avoirs des pays arabes ont fondu de 2.000 milliards de dollars, selon des estimations crédibles. Mais ce volet concerne des fortunes appartenant à des catégories sociales qui ont peut-être perdu de l’argent, mais qui ne sont pas poussées au désespoir.

Car les vrais perdants de la crise sont ailleurs. Ils sont à répertorier dans deux grandes catégories : pays, et catégories sociales. D’une part, les pays marginaux, amorphes, ceux qui sont dotés de systèmes politiques et économiques dépassés, incapables de réagir, encore moins d’anticiper, ont payé le prix fort. Presque toute l’Afrique et une partie du monde arabe se classent dans cette catégorie.

D’autre part, dans ces pays, comme dans les pays riches, ce sont les catégories les plus vulnérables qui ont le plus souffert. La hausse spectaculaire du chômage dans les pays riches a brutalement jeté à la marge plusieurs dizaines de millions de chômeurs, pendant que des millions d’autres étaient ruinés à cause des manipulations des crédits. Aux Etats-Unis, le taux de chômage a déjà doublé, alors qu’en Europe, les entreprises prennent prétexte de la crise pour mener des restructurations difficiles à engager en temps normal.

Tout ceci relève cependant du volet traditionnel de la crise. Par contre, la crise a apporté cette fois-ci deux innovations majeures : la réaction collective et concertée des pays capitalistes, et le rôle central des médias pour présenter des supercheries comme des solutions.

A l’actif des pays riches, on notera, en premier lieu, leur capacité à comprendre rapidement la nature et l’ampleur de la crise, ainsi que la méthode qu’il fallait utiliser pour y faire face. Cette première crise de l’ère de la mondialisation nécessitait une réponse différente, innovante, dépassant les frontières, avec des interventions massives des Etats, quitte à oublier momentanément l’hostilité traditionnelle des néolibéraux à l’intervention de l’Etat.

La crise a aussi consacré la supériorité de l’argent sur les Etats. Ces deniers se sont mobilisés massivement pour sauver le capital contre ses propres dérives. Et l’opération a été si bien menée qu’on a assisté à une situation loufoque : l’argent des citoyens a été utilisé pour sauver les banques ! C’est en effet de l’argent public qui a été injecté massivement pour maintenir à flot un système bancaire, lequel continue de fonctionner selon les mêmes méthodes.

Comble de l’ironie, le sauvetage des banques a été présenté comme une action ultime destinée à défendre les petites gens. Par de subtils raccourcis, l’aide destinée au capital le plus vorace, le capital financier, dont les dérapages ont été à l’origine de la crise, est devenue une œuvre de charité dont la finalité serait de secourir les catégories les plus vulnérables. Les dirigeants des pays riches ont aussi organisé une belle opération médiatique autour des paradis fiscaux et des fameux bonus, avant de laisser le tout en l’état : rien n’a changé dans ces sphères, mais l’illusion que le capitalisme a été « moralisé » ou « refondé », a été largement diffusée.

Pendant que le capital réussissait ainsi à prendre le contrôle des Etats les plus puissants, et mettait à son service la puissance du G20, la représentation populaire restait étrangement absente. Les syndicats en sont encore à s’organiser au niveau local ou national. Ce qui confirme cette vérité : l’argent a pris une longueur d’avance sur le travail. Pendant ce temps, la pensée de gauche piétine, et n’arrive guère à sortir du cadre national traditionnel, alors que le capital a pris en charge la mondialisation.

Les peuples n’ont pas encore trouvé la parade face à l’arrogance du libéralisme. Mais pour nous, le plus choquant dans cette crise n’est pas là. Le plus choquant, c’est ce constat humiliant : l’Algérie agit comme s’il ne s’était rien passé. Comme si elle n’était même pas au courant de la crise, de ses effets et des bouleversements.

 

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