Une nouvelle limite a été franchie

Si un acte de corruption au sein du gouvernement ne provoque pas un séisme politique, cela signifie que le pays a perdu son système immunitaire.

Par Abed Charef

Un ministre accusé de concussion ? L’information est si grave qu’elle provoque un séisme politique dans n’importe quel pays. C’est en effet toute la crédibilité de l’Etat, du gouvernement et des représentants du pouvoir qui est mise à mal. Les citoyens ne les perçoivent plus le pouvoir de la même manière. L’exécutif se trouve contraint de prendre des mesures radicales pour rétablir sa légitimité et sa crédibilité, y compris en organisant des élections anticipées. Le parti auquel appartient le ministre concerné est mis à l’index, et se trouve contraint lui aussi de couper les branches pourries pour limiter les dégâts lors des prochaines élections.

Un simple soupçon suffit pour créer un malaise politique, qui altère sérieusement l’action du gouvernement. Ce qui a amené certains pays à introduire des règles, parfois non écrites, pour gérer une situation aussi délicate. Ainsi en est-il, par exemple, de la « jurisprudence Balladur », du nom de l’ancien premier ministre français, qui avait imposé une règle selon laquelle tout ministre mis en examen doit démissionner, jusqu’à ce que la justice le blanchisse.

Dans les pays disposant d’institutions crédibles, les ministres corrompus sont jugés, condamnés et envoyés en prison si la preuve de leur culpabilité est établie. C’est le cas en Israël, où deux anciens ministres ont mis en prison le 1er septembre, pour purger des peines de prison, après avoir été condamnés pour corruption. Abraham Hirshson, ancien ministre des finances, a été condamné en juin à cinq ans et demi de prison pour avoir détourné un million de dollars. Il avait été ministre entre 2006 et 2007 dans le gouvernement Ehoud Olmert. Shlomo Benizri doit de son côté purger une peine de quatre ans de prison pour corruption, fraude et entrave à la justice. Il a été condamné cette peine en juin, après avoir été deux fois ministre.

Le jour même où ils étaient incarcérés, reprenait le procès de l’ancien président Moshé Katsav, accusé de viol et harcèlement sexuel, alors que l’ancien premier ministre Ehud Olmert a été inculpé pour corruption et risque à son tour de se retrouver en prison.

Que se passe-t-il en Algérie quand un cas similaire se produit ? Rien. Le ministre, ou le responsable concerné, continue de vaquer à ses occupations, comme si de rien n’était. A peine murmure-t-on, à son passage, quelques mots pour signifier qu’il est peut-être en difficulté. Y a-t-il poursuite ou non ? Comment se déroule l’enquête ? A quel stade en est-elle ? Personne ne le sait. C’est ce qui s’est passé avec l’ancien président de l’Assemblée Nationale (APN), accusé d’avoir détourné trente milliards de dinars, l’équivalent de 300 millions d’euros.

Un journal algérien, citant une source de la présidence de la république, vient de lancer un autre pavé. Il a annoncé que le président de la république soupçonne des membres du gouvernement, et qu’il aurait déposé plainte contre eux.  Citant l’un de ces ministres, le journal rapporte que le chef de l’état lui a reproché non seulement de percevoir des commissions, mais de fixer des taux élevés ! Le ministre concerné n’a pas démenti. La présidence de la république non plus.

Quel est l’objectif visé à travers la diffusion d’une telle information ? Volonté d’éliminer un ministre ? Manipulation ? Lutte de clans ? Volonté du président de la république de se démarquer de certains ministres ? Quelle que soit l’explication, elle devient secondaire face aux dégâts qu’elle a causés. Car aux yeux de l’opinion, les choses sont aussi évidentes que définitives : Ministres et hauts responsables sont tous voleurs, et bénéficient d’une impunité totale. Ils sont définitivement au-dessus des lois. Même quand ils sont mis en accusation par le président le la république en personne, ils ne sont pas inquiétés.

D’autre part, cette nouvelle affaire révèle quel degré de déliquescence ont atteint les institutions algériennes. Car dans un pays normal, un chef d’état ne se contente pas de faire distiller des informations visant à décrédibiliser ses ministres. Il va au bout de sa logique, pour les limoger, et les forcer à rendre compte devant la justice : le président de la république est le premier magistrat du pays.

Les usages politiques ont imposé un certain nombre de règles face à la corruption. Un chef d’état, un chef de gouvernement, un ministre, devraient observer un comportement exemplaire face à ce type de situation. Les acteurs aussi : la justice se saisit du dossier, et la presse ne cesse d’enquêter jusqu’à établir la vérité. Dans cette nouvelle affaire, aucun acteur n’a rempli son rôle.

Qu’un ministre soit corrompu, c’est inévitable. Qu’il échappe à la justice parce qu’il n’a pas été découvert, cela peut également se comprendre. Mais que des informations émanant de la présidence de la république, faisant état de concussion, soient publiées, et que tout le monde fasse comme si de rien n’était, ce n’est plus possible. Le pays a perdu son système immunitaire. Une limite a été franchie. Et c’est définitif.

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