Démissions

Un ministre laisse aux directeurs d’établissements scolaires d’organiser le week-end. Ou comment l’état régulateur démissionne.

 

Par Abed Charef

Ils ont une étonnante capacité à nous surprendre. A chaque sortie, on se dit qu’ils ont atteint le top, et qu’ils ne peuvent pas aller plus loin. Et pourtant, ils y parviennent, comme si, pour eux, l’activité politique et la gestion d’un ministère se mesurent exclusivement à leur talent d’aller plus loin, toujours plus loin.

Après la réforme de la réforme de l’école, après le tablier blanc ou rose, après toutes les innovations qui ont donné des résultats douteux, le ministre de l’Education vient de jeter un nouveau pavé dans la mare. Il a laissé aux chefs d’établissements le soin d’organiser le week-end. Directeurs et proviseurs ont toute latitude d’organiser le repos hebdomadaire selon leur bon vouloir.

Ils peuvent organiser des cours mardi après-midi, et donc éliminer la demi-journée de repos à mi-semaine. Ils peuvent organiser des cours samedi matin, ou encore samedi après-midi, ce qui signifie que les parents n’auront pas de week-end, au sens moderne d’aller en week-end. Ils peuvent aussi ajouter des heures de cours pendant les jours de semaine, ce qui risque de donner huit heures de cours par jour, comme c’est le cas de nombreux lycées, ce qui donne un rythme de travail insupportable pour les élèves. Ils peuvent enfin, et c’est le top, réduire le nombre d’heures cours ! Pour les lycéens, par exemple, il n’y a qu’à supprimer une heure de maths par ci, une heure de philosophie par là, et le tour est joué.

On est évidemment sidéré par tant de légèreté au moment de prendre des décisions d’une telle envergure. On est également désarmé par un système de décision qui débouche sur de pareilles absurdités. Certes, on savait que les ministres doivent tout à celui qui les nomme, et n’ont aucun compte à rendre aux Algériens.  A ce titre, ils peuvent donc agir sans avoir à tenir compte de la volonté des citoyens.

Mais l’opinion publique impute tout de même à ces hommes un savoir, un minimum de compétence, et un sens des responsabilités qui devrait leur épargner des dérives aussi  graves. Les ministres ont des conseillers, des cabinets, des directeurs centraux en mesure d’arrondir les angles et de leur éviter de tels déboires. Ils ont une administration supposée leur fournir les éléments nécessaires à la prise de décision, comme ils sont supposés travailler au sein d’équipes ayant des objectifs communs, chacun devant faire sa part du travail pour arriver ensemble au but auquel tous aspirent. Enfin, un ministre est sensé appartenir à un courant politique ayant une vision de la société, ce qui balise le terrain à chaque membre de l’équipe et lui évite de se perdre.

Mais tout ceci ne suffit visiblement pas. A croire que certains ministres cherchent délibérément à montrer qu’ils sont aptes à dépasser tout sens de la mesure, et de ne plus s’imposer de règles. Donner aux directeurs d’établissements la possibilité de s’organiser comme ils veulent, y compris de supprimer des heures pédagogiques, relève de ces absurdités que le bon sens le plus primaire permettrait d’éviter.

La situation est aggravée par de multiples aspects. C’est, en premier lieu, une décision qui touche des millions d’enfants, dont l’avenir est hypothéqué par  cause des décisions approximatives. De plus, il s’agit de décisions impliquant ce qui est supposé être l’élite du pays : chef de gouvernement, ministres, pédagogues officiant au ministère, tout le monde est impliqué par ces décisions, soit en agissant pour les concrétiser, soit en laissant la dérive se poursuivre.

D’autre part, en rejetant la balle dans le camp des directeurs d’établissements, le ministre se défausse sur un encadrement qui a une autre mission. Ce n’est pas au proviseur de lycée de décider si les élèves ont cours samedi matin ou non. Ceci est une prérogative de l’état, à travers ses lois et règlements. Le directeur d’établissement ne peut que s’exécuter en appliquant la loi.

Enfin, phénomène le plus grave, de telles décisions consacrent une sorte de démission de l’état régulateur et de ses agents. En refusant d’exercer les prérogatives que lui confère la loi, le ministre laisse un vide que d’autres vont remplir. Et on sait qui est le plus habile à ce jeu. En tout état de cause, il est préférable d’avoir des décisions impopulaires, s’appuyant sur de mauvais choix, et les assumer publiquement, comme il est de tradition chez M. Ahmed Ouyahia, par exemple, plutôt que de faire des choix sans les assumer.

 

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