Enfer libyen et paradis suisse

Vivre en Suisse, c’est accéder au paradis. A condition de ne pas savoir ce que les voisins pensent de vous.

Par Abed Charef

Aux yeux des Occidentaux, la Libye représente l’archaïsme le plus abouti. Sans véritables institutions, sans élus, sans contre-pouvoirs, avec un Guide qui a toujours raison, y compris quand il fait l’inverse de ce qu’il disait la veille, le régime libyen apparaît comme le modèle de ce qu’il ne faut pas faire en matière de bonne gouvernance. Velléitaire, zigzagant entre une révolution chimérique et la recherche d’une respectabilité payée au prix fort, le colonel Mouammar Kadhafi a fini par dérouter tous le monde, amis et ennemis, et les forcer à s’adapter à ses humeurs. Pour une raison essentielle : il a beaucoup d’argent.

Il ne tient guère compte des conventions et règles internationales. Avant, il croyait à la révolution ; aujourd’hui, il croit à la puissance de l’argent. Peut-on le lui reprocher ? Il a découvert que les pays les plus respectables sont très sensibles sur ce sujet.  Ce qui lui permet de maintenir son mépris des règles internationales, comme il l’a encore prouvé lors de l’affaire Hannibal Kadhafi.

Quand le fils du dirigeant libyen a maltraité des employés de maison, il a été mis en prison pour quarante huit heures. Mais cela se passait en Suisse, un pays où, dit-on, on ne plaisante pas avec ce genre de choses. Les représailles libyennes ne se sont pas fait attendre. Un embargo a été décrété concernant le pétrole destiné à la Suisse, pendant que tout l’argent libyen déposé dans les banques suisses a été retiré. Et, pour couronner le tout, deux ressortissants suisses ont été arrêtés en Libye, dans ce qui ressemblait à une prise otage, à en croire les commentateurs européens. Jugés cette semaine, les deux hommes ont été finalement condamnés à des peines de seize mois de prison ferme.

Mais que pouvait-on attendre d’un pays qui n’avait pas hésité à séquestrer pendant des années puis à condamner à morts des infirmières bulgares et un médecin palestinien qui étaient venues en Libye exercer leur savoir pour sauver la vie des enfants libyens ? N’avait-il pas fallu, à cette occasion déjà, qu’une fée française, Cecilia Sarkozy, se rende en personne à Tripoli pour attendrir les dirigeants libyens et obtenir la libération de ces anciens otages ?

Du reste, le colonel Kadhafi était suffisamment connu pour ses frasques pour que plus personne ne s’offusque de ses agissements. N’avait-il pas planté sa tente dans un des hôtels les plus chics de la capitale parisienne, avant de faire de même aux Etats-Unis, délaissant les palaces auxquels il préférait sa tente de bédouin ?

En Libye, donc, il y a un Kadhafi. Il ordonne, et les autres s’exécutent ; certains avec zèle, d’autres par contrainte. Le système mis en place par le Guide contraint les Libyens à s’accommoder, parce qu’il n’y a visiblement pas d’alternative moderne à ce système. Les Libyens ne sont pas dupes, ni haineux. Ils attendent que le temps fasse son œuvre.

La haine, on en trouve par contre là où on ne s’y attendait pas, dans le pays le plus lisse, le plus policé, le plus inexpressif du monde : la Suisse. Protégeant les plus grands criminels, offrant asile aux plus grands voleurs, comme les chefs d’état du Tiers-Monde, leur garantissant secret et discrétion, la Suisse se devait de ne pas avoir de sentiment, précisément pour continuer à attirer l’argent qui, faut-il le rappeler, n’a ni odeur, ni religion, ni nationalité.

Mais voilà que la Suisse, pour la première fois de son histoire, vient d’afficher haut et fort un sentiment : la haine des Musulmans. Ce n’est pas un dirigeant habitué aux frasques, ni un illuminé, ni un dirigeant d’extrême droite qui a prononcé une phrase malheureuse, ou pris une position contestable. C’est un peuple libre, votant librement, qui a décidé un interdit concernant l’Islam. Et cela se passe dans un pays qui n’a pas connu la guerre depuis Guillaume Tell, qui ne sait pas ce qu’est la violence, qui n’a pas participé aux croisades, ni aux guerres coloniales, ni aux guerres de décolonisation.

On découvre, à travers ce vote, une autre réalité des pays occidentaux : un profond mépris pour « l’autre », quel qu’il soit. Entre Suisses, entre anglais, on reste strictement dans le respect de la loi. Mais quand il s’agit des autres, des Arabes, des Noirs, on peut passer outre la loi. Deux exemples récents le montrent clairement.

L‘ancien président américain George Bush avait visiblement menti en affirmant que l’Irak détenait des armes de destruction massive. Il a envoyé ses troupes en Irak, détruisant ce pays, qu’il a installé dans une situation telle que l’Irak ne pourra pas connaître la paix avant plusieurs décennies.

Le prix payé par l’Irak est terrible. Dans quelque temps, on dépassera le million de morts, alors les destructions ont ramené le pays à ce qu’il était au début du 20ème siècle, de l’aveu même de responsables américains, alors que ce pays assurait naguère une couverture médicale, sociale et une scolarité nettement supérieures à la moyenne des pays arabes.

Pourtant, en 2003, M. George Bush a été réélu. Ce qui signifie que plus de la moitié des Américains lui ont pardonné d’avoir menti, du moment que les morts n’étaient pas américains. Les victimes, c’était les « autres », ceux dont on parle comme simples statistiques, non comme êtres humains. Un millions d’Irakiens, 800.000 Rwandais, cela importe peu.

Tony Blair a vécu un scénario similaire. Il a menti sur l‘Irak, mais il est resté populaire dans son pays, qui l’a reconduit au pouvoir après la révélation des mensonges sur l’Irak. Pourtant, son successeur, M. Gordon Brown, risque d’être poussé à la démission à cause de mensonges sur les notes de frais ! Bill Clinton, prédécesseur de M. Bush, avait quant à lui failli être destitué à cause d’un mensonge concernant une relation avec une assistante !

C’est dire que la haine n’est pas forcément là où on pense. Ni que la civilisation est forcément chez les riches. Certes, le colonel Kadhafi n’est pas un modèle de bonne gouvernance, mais la gentille Suisse n’est pas non plus un modèle de liberté. Chez ces gens là, on croit peut être à la liberté, mais à leur liberté. Celle de Victor Hugo, créant le personnage de Gavroche mais justifiant la colonisation, celle de grands philosophes, humanistes, écrivains, choisissant leur mère au détriment de la justice.

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