La haine, éternel discours politique

L’Italie souffre. En plus des
ratonnades contre les nègres, elle est obligée de subir le sourire jaune de
Silvio Berlusconi.

 Par Abed Charef

Silvio Berlusconi est revenu cette
semaine. Sourire figé et blagues éculées répétées devant les caméras, le chef
du gouvernement italien a fait sa première apparition publique depuis
l’agression dont il a été victime il y a un mois. Il était resté très discret
depuis qu’il avait été violemment frappé au visage à l’aide d’une statuette.
Quant on est Silvio Berlusconi, quant on se fait surnommer El Cavaliere, quand
on continue à avoir des aventures avec des filles de moins de vingt ans alors
qu’on a dépassé les soixante dix ans, on ne s’affiche pas avec une cicatrice
sur la joue ou un pansement au menton. Cela gâcherait le spectacle, clé de la
réussite du chef du gouvernement italien.

Argent, pouvoir, et puissance peuvent
remédier à beaucoup de tares. M. Berlusconi le sait, et n’hésite pas à en
abuser. Cela lui permet de faire face à des juges trop curieux, de remédier aux
effets des agressions, et même de combattre certains effets de l’âge. Tout est
mis en œuvre pour permettre à M. Berlusconi d’afficher son sourire jaune.

Les victimes de M. Berlusconi ne
peuvent en dire autant. Depuis des années, son discours, à la limite de la
xénophobie, et son alliance avec un parti d’extrême droite d’obédience
mussolinienne, ont créé un climat de tension et de violence en Italie. Il ne
restait plus qu’à attendre l’étincelle qui mettrait le feu. La crise
économique, avec ses conséquences inévitables sur l’augmentation du chômage et l’extension
de la paupérisation, en a donné le prétexte.

Ce fut alors le déversement de
haine et de violence. Comme souvent dans ce type de situation, ou cherche un
bouc émissaire. C’est l’autre, l’étranger, l’arabe, le noir, le musulman, qui
est coupable. Pour ce cas précis, le bouc émissaire était tout indiqué :
il s’agit des clandestins africains transitant par l’Italie pour tenter de
s’installer dans le paradis européen. Avant de continuer leur chemin vers le
nord, ils survivent en Italie, exerçant les petits boulots qu’un bon italien ne
saurait accepter.

Ces clandestins, survivant tout au
bas au bas de l’échelle sociale, étaient tout indiqués pour permettre aux
petits blancs de déverser leur haine. L’Italie a alors subi ce qu’il y a de
pire chez l’être humain : la haine raciste, qui s’exprime par des
ratonnades. Plus de soixante dix clandestins africains ont été blessés, dans une
chasse au nègre comme au bon vieux du temps du Ku Klux Klan.

M. Silvio Berlusconi n’a pas appelé
à chasser les noirs. Il va même probablement condamner ces actes racistes. Mais
cela ne change rien au fond du problème : sa responsabilité dans ce qui
s’est passé reste entière. Son discours xénophobe, son alliance avec des partis
assumant leur haine de l’étranger, ont préparé le terrain au crime. Mais M.
Berlusconi, habile homme politique comme on dit, va tirer profit du crime: plus
on parlera de racisme et de ratonnades, moins on parlera de son bilan et de ses
innombrables procès.

Un discours similaire s’est
développé en France, avec le fameux débat sur l’identité nationale. Dans
l’anonymat de la foule et de l’internet, les langues se sont déliées. La
« droite décomplexée » que représente M. Nicolas Sarkozy s’est
laissée entrainée vers des thèmes et des formulations de plus en plus délicats.
Jusqu’à ce que la barrière soit franchie. Les droites décomplexées promettent
de supprimer alors tous les tabous. Et il sera alors possible de dire : le
racisme existe, autant l’exprimer et l’assumer.

Cette libération du discours de la
haine ne se limite pas aux pays européens ou à l’accident. Au sud aussi, le
phénomène existe. On l’a vu avec l’Egypte : un pays, avec ses médias, ses
institutions et ses leaders d’opinion, a décidé d’imputer tous ses problèmes à
l’autre, l’Algérien, l’ancien frère. Cela a donné lieu à une campagne aveugle,
qui a gravement porté atteinte à des relations qu’on croyait solides.

Quel a été l’impact de ce
comportement égyptien ? Qui peut affirmer, aujourd’hui, avec certitude,
que le mitraillage du bus de l’équipe du Togo n’a pas été, d’une manière ou
d’une autre, « suggéré » par l’agression contre celui de l’équipe
d’Algérie au Caire ? Au Cabinda, province angolaise où devait se dérouler
un match de football comptant pour la coupe des Nations, des terroristes s’en sont
pris à une équipe de football, tuant deux personnes. L’impact médiatique de
l’attaque contre le bus algérien au Caire  n’a-t-il pas dicté leur geste aux
terroristes angolais?

Haine, intolérance, racisme,
chauvinisme. Tout montre que ces comportements sont partagés entre pauvres et
riches, populations du nord et celles du sud. Avec quelques nuances qu’il faut
souligner : d‘abord, ce sont toujours les plus pauvres qui paient le prix
le plus élevé. Ensuite, dans les pays du sud, un acte raciste est un crime,
rapidement dénoncé par les intellectuels du nord. Mais quand cet acte raciste a
lieu dans un pays du nord, et qu’il est pris en charge par des hommes de
pouvoir comme Silvio Berlusconi ou Eric Besson, cela s’appelle de la politique.

 

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