Le soldat Khelil en péril

Sonatrach est dans la tourmente. Manipulation ? Peut-être.
Mais le scandale, lui, est bien réel.

Par
Abed Charef

M.
Tayeb Louh peut avoir raison. La succession de grèves, à Rouiba, à El-Hadjar,
et ailleurs, peut parfaitement être le résultat de manipulations politiques et
de jeux d’appareils. L’agitation qui secoue d’autres villes et hameaux du pays,
y compris à Bouhdoud, lieu dit des contreforts du Zaccar, dans la wilaya de
Aïn-Defla, peut elle aussi être le résultat de luttes de clans au sein du
pouvoir.

Dans
la même logique, la grève qui secoue El-Hadjar peut être contre-productive,
comme l’affirment de hauts responsables algériens. Car au moment où se joue une
bataille décisive pour gérer l’excédent de production d’acier, bataille qui
déterminera qui survivra dans le monde de la sidérurgie de demain, il peut être
malvenu d’ajouter des difficultés à une entreprise déjà déstabilisée par des
accidents de parcours.

Quant
à M. Chakib Khelil, ministre de l’énergie, il a parfaitement raison : les
personnes inculpées dans l’affaire Sonatrach doivent bénéficier de la
présomption d’innocence. Pour l’heure, ces dirigeants sont des prévenus, et ils
ont la possibilité de prouver leur innocence, d’être blanchis de reprendre
honorablement leur activité.

De
même, le ministre de l’énergie a raison quand il affirme que cette nouvelle
affaire de corruption peut nuire à Sonatrach, porter atteinte à son image et à
sa crédibilité. La première entreprise du pays, qui a assuré les deux tiers du
PIB en 2008 et 98 pour cent exportations, risque d’être déstabilisée à un
moment où se dessinent les grands enjeux de demain dans le domaine des
hydrocarbures.

Un
autre haut responsable, au fait de l’affaire Sonatrach, affirme, de son côté
que derrière cette affaire de corruption, c’est en fait M. Chakib Khelil qui
est visé. Dans une sombre affaire de lutte d’influence, de clans et de
groupes, les uns motivés par l’argent, d’autres par le pouvoir, mais tous
agissant dans l’ombre, on se trouverait dans une bataille à multiples facettes,
qui se cristalliserait autour de la personne de M. Khelil. C’est sa tête qui
serait donc demandée, tout le reste n’étant qu’un décor destiné à organiser la
mise à mort d’un homme venu dans le sillage de M. Bouteflika, un homme qui lui
doit tout, et dont le départ signifierait une défaite pour le chef de l’état.

Tout
ceci a été dit à propos de la montée de la tension perceptible dans le pays
depuis quelques semaines. Tout ceci peut être vrai. Les ministres peuvent avoir
raison, y compris quand ils disent des choses qui apparaissent totalement
farfelues. Comme par exemple M. Khelil, quand il dit ne pas être au courant de
ce qui s’est passé à Sonatrach.

Mais
même si tout ceci était vrai, cela n’altère en rien cette autre réalité :
l’affaire Sonatrach est une catastrophe nationale. Elle a atteint un degré
d’extrême gravité, et constitue une menace pour la sécurité du pays. Tout comme
elle révèle les dysfonctionnements criminels d’une institution dont dépend la
survie économique du pays.

Voilà
en effet une entreprise dirigée dans l’opacité la plus totale, et dont quatre
principaux dirigeants sur cinq sont impliqués dans des affaires, disons de
pots-de-vin, pour simplifier. C’est l’entreprise algérienne la plus connue dans
le monde, la plus riche, celle dont l’évolution influe sur le marché du pétrole
et sur les bourses du monde entier. Voilà donc que cette entreprise fait
l’objet d’une enquête menée par les services spéciaux du pays, enquête qui
aboutit à la mise en accusation d’un certain nombre de personnes, dont les
principaux dirigeants, mais le ministre de l’énergie affirme qu’il n’est au
courant de rien, alors qu’il contrôle le secteur depuis près d’une décennie!

M.
Khelil était pris entre deux choix. Il pouvait être accusé d’incompétence, s’il
s’avérait qu’il n’avait pas eu vent des malversations présumées dont seraient
coupables des responsables de Sonatrach. Il pouvait aussi être accusé de
malhonnêteté, s’il était prouvé qu’il savait ce qui se passait, d’autant plus
que lui-même avait, d’une manière ou d’une autre, choisi l’encadrement de
l’entreprise.

Au
final, il a choisi l’accusation d’incompétence, ce qui constitue, à ses yeux,
un moindre mal. Ceci n’est pas anodin. Le ministre des affaires étrangères,
Mourad Medelci, avait lui aussi, en d’autres temps, plaidé l’incompétence, en
reconnaissant qu’il n’avait pas fait preuve d’intelligence dans l’affaire
Khalifa. Une incompétence qui avait coûté à l’Algérie deux à cinq milliards de
dollars.

Celle
de M. Khelil coûte aujourd’hui à l’Algérie la réputation de la principale
entreprise du pays, dont le sérieux et la crédibilité sont gravement mises en
cause. De là à dire que peu de gens vont se mobiliser pour sauver le soldat
Khelil, il y a un pas que la plupart des analystes franchissent aisément. Même
si d’autres cas sont là pour illustrer la capacité du système algérien à gérer
ce type de situation : les accusations contre le secrétaire général du
ministère des travaux publics n’ont pas suffi pour inquiéter son ministre.

Tout
ceci pose pourtant le problème de manière biaisée. Car aujourd’hui, il ne
s’agit pas seulement de se demander s’il faut sacrifier le soldat ou non. Il
s’agit de savoir s’il faut sauver ce système qui a généré un scandale dans
chaque ministère.

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