M. Kouchner adore les cadeaux

La justice
en Afrique ? Une fable, dont on peut se passer. Les dirigeants français
s’en passent d’ailleurs très bien.

Par Abed
Charef

L’Afrique
peut attendre. Elle n’a guère de chance de mettre en place une justice
crédible, ni des institutions viables. Quand ce n’est pas la pression du
pouvoir politique ou la corruption qui empêchent les tribunaux de fonctionner
selon la loi, c’est Bernard Kouchner qui débarque pour demander une petite
faveur. Ses chers amis africains ne peuvent évidemment lui refuser un tel cadeau,
lui qui aime tellement l’Afrique, qui a porté des sacs de riz en Somalie et fourni
de remarquables prestations pour améliorer le service de santé au Gabon,
longtemps après avoir entamé sa carrière au Biafra d’humanitaire au Biafra.

Deux grands
amis de M. Kouchner se sont ainsi montrés particulièrement sensibles récemment.
Le président malien Amadou Toumani Touré n’a pas hésité à remettre en liberté
quatre personnes, accusées de terrorisme, pour permettre à Nicolas Sarkozy,
nouveau parrain de M. Kouchner, de prendre une photo en pleine nuit avec un
otage nouvellement libéré. M. Pierre Camatte, détenu depuis le 26 novembre 2009
par un groupe se réclamant de la célèbre entreprise Al-Qaïda, a ainsi pu
regagner la France la semaine dernière après avoir pris une dernière photo
souvenir, en plein désert, avec M. Sarkozy.

L’honneur
était sauf. Et la France n’a même pas eu besoin de payer une rançon, comme
l’assure le secrétaire d’Etat français à la Coopération Alain Joyandet. "Il
n’y a eu absolument aucune contrepartie financière", a-t-il dit, avant de
rendre hommage au président malien, qui a permis de "passer à côté d’une
catastrophe".

La
catastrophe, c’est les autres qui la subissent. Car la libération de M.
Calmatte a été obtenue contrepartie de l’élargissement de personnes fichées
comme dangereuses en Algérie et en Mauritanie. Et peu importe si ces personnes,
dont deux Algériens, risquent de reprendre une activité qui se révèle si lucrative,
l’enlèvement d’Occidentaux dans le désert. Des Occidentaux qui aiment d’ailleurs
tellement le désert qu’ils y séjournent pour cultiver des plantes destinées, semble-t-il,
à guérir le paludisme. Ce sont des officiels français qui ont présenté M. Pierre
Calmatte sous cette image, quand des informations circulant avec insistance ont
fait état de l’appartenance de l’ancien otage à la DST.

Bien avant
cette affaire, un autre ami de M. Kouchner, le président tchadien Driss Deby,
avait, lui aussi fait preuve de beaucoup de zèle pour libérer un groupe
humanitaire qui avait tout l’air de faire du trafic d’enfants. Les militants
humanitaires d’une célèbre association, « l’Arche de Zoé », avaient
été pris en flagrant délit de transfert illégal d’enfants. Ils voulaient faire
sortir du Tchad plus cent trois enfants du Darfour, de pauvres orphelins dont
les parents étaient des victimes du génocide. Ce n’est pas un hasard s’il
s’agit, là aussi, d’un dossier qui tient tellement à cœur à M. Kouchner.

L’opération
humanitaire avait échoué parce qu’il s’est avéré que les enfants avaient des
parents, certes pauvres, mais il s’agissait bel et bien de leurs parents.
Ceux-ci avaient été trompés par des gens qui avaient l’air si convaincants.
Aussi convaincants que M. Kouchner quand il parle d’ingérence humanitaire. La
justice nigérienne avait condamné les responsables de l’opération à de lourdes
peines de prison.

La peine
était d’ailleurs trop lourde : huit ans de travaux forcés. Il paraissait inconcevable
qu’un citoyen français, militant d’une association humanitaire, de la purger. D’autant
plus que la détention devait avoir lieu dans l’enfer d’un pays arriéré comme le
Niger. Cela facilitait l’intervention de M. Kouchner, qui a obtenu le transfert
des prisonniers en France, où ils devaient effectuer leur détention. La très
médiatique Rama Yade, alors secrétaire d’état aux droits de l’Homme, promettait
que les condamnés, auteurs d’une opération « illégale », purgeraient
réellement leur peine, après que celle-ci soit convertie en une simple peine de
huit ans de prison.

Mais le
président tchadien Driss Deby ne pouvait en rester là. Il se sentait dans
l’obligation de faire, lui aussi, un geste, un cadeau à son ami Kouchner. Il
décida alors de gracier purement et simplement les détenus, en mars 2008, soit
moins de quatre mois après les faits. Il exauçait les vœux du président Sarkozy,
qui avait affirmé, bien avant le procès, son intention
d’aller chercher les prisonniers français « quoi
qu’ils aient fait ».
Et c’est ainsi que l’affaire Zoe fut close.

Dans les deux
cas, la justice d’un pays africain a été instrumentée dans une logique
précise : obtenir par tous les moyens la libération de citoyens français. Car
un citoyen français dans un pays africain bénéficie du même statut qu’un
ministre algérien en Algérie : il est au-dessus de la loi. Sa liberté est
non négociable. Y compris quand l’enjeu est de détruire le peu de crédibilité dont
peuvent encore jouir quelques rares pays africains.

Ainsi, on
détruit d’un côté les institutions africaines, dans un comportement typiquement
colonial. Et, d’un autre côté, on déplore que cette Afrique patauge encore dans
la « mauvaise gouvernance » et ne réussisse pas à établir des
institutions crédibles. Et on le fait avec beaucoup de talent et de cynisme,
comme M. Sarkozy qui dénonce la fameuse « Françafrique » avant de
parrainer Ali Bongo, le fils à son père.

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