Passeport biométrique : Derrière la barbe, le képi

Un front du refus s’est organisé pour défendre le khimar. Une opération très commode pour occulter tout le reste, en premier lieu les menaces contre les libertés.

 

Par Abed Charef

M. Yazid Zerhouni accumule les bourdes. C’est, du moins, l’image qu’il donne auprès du grand public. Malgré une expérience d’un demi-siècle dans l’exercice de responsabilités au plus haut niveau, le ministre de l’intérieur accumule en effet les décisions tordues et les déclarations qui apparaissent déplacées.

Provocation ou manque d’informations ? On ne le sait. Toujours est-il qu’à la suite de la mort de Massinissa Guermah, il avait eu des propos désobligeants sur le jeune homme, un lycéen qualifié de petit voyou. Les mots du ministre de l’intérieur n’avaient pas contribué à calmer la situation, c’est le moins qu’on puisse dire.

Au lendemain de la mort de M. Ali Tounsi, M Zerhouni était de nouveau intervenu pour empiéter, cette fois-ci, sur le travail des enquêteurs et de  la justice. La famille de M. Tounsi avait vivement réagi, critiquant violemment les propos de M. Zerhouni, et l’accusant de vouloir imposer une version des faits qui leur semblait contestable.

Dès lors, quand M Zerhouni  évoqué le passeport biométrique, en insistant sur un volet précis, la barbe et le khimar, la plupart des commentateurs avaient  conclu à une nouvelle maladresse. Rien n’obligeait en effet le ministre de l’intérieur à s’étaler aussi longuement, à la télévision, sur ces deux éléments. Il suffisait d’édicter une règlementation précise en la matière, et d’affirmer le caractère neutre de la décision, pour que les nouvelles mesures soient acceptées, comme cela se pratiquait depuis toujours.

M. Zerhouni a pris un chemin totalement différent. Il a agi comme s’il voulait provoquer les courants islamistes, qui ont à leur tour mobilisé leurs troupes et tenter d’embarquer cette large frange de l’Algérie traditionnelle et conservatrice dans une bataille absurde. Et M. Zerhouni a effectivement réussi à mobiliser contre lui des acteurs aussi divers que l’association des ouléma, les partis islamistes, des personnalités traditionnelles et des imams. Nombre de prêches de vendredi dernier ont été consacrés à cette question, et M. Zerhouni ne s’en est pas sorti indemne. Il est même menacé d’un « front populaire » qui voudrait se battre contre « l’interdiction du khimar et de la barbe » !

Une telle succession d’erreurs devrait mettre en difficulté n’importe quel responsable politique. En outre, elle ne colle pas avec le rôle et le profil de M. Zerhouni. L’homme a en effet passé l’essentiel de sa carrière comme numéro deux des services spéciaux, avant de devenir l’homme-clé du système de pouvoir de M. Abdelaziz Bouteflika. Il a donc été un élément central du dispositif en vigueur sous Houari Boumédiène, avant de reprendre une place encore plus importante depuis l’accès de M. Bouteflika au pouvoir. Un tel itinéraire ne peut s’expliquer sans certains atouts, utilisés à merveille par M. Zerhouni, pour qui seule l’efficacité compte. Il ne tient aucun compte de sa propre image dans l’opinion. Bien au contraire, son rôle consiste à tout manipuler, y compris sa propre image. La manipulation de l’opinion est donc un exercice dans lequel il excelle.

Vu sous cet angle, l’affaire du « khimar » prend une tournure totalement différente. Le khimar et la barbe auraient été délibérément mis en avant dans l’affaire du passeport et de la carte d’identité, pour occulter le reste, c’est-à-dire les atteintes graves à la liberté et à la vie privée induites par les informations requises pour l’établissement de ces documents.

M. Zerhouni est un homme d’ordre et de sécurité, adepte des fiches et des dossiers. Il n’est ni le premier ni le dernier à répondre à ce profil. Sa formation et sa carrière indiquent que sa seule hantise, c’est de tout contrôler, de ficher le maximum de gens. C’est son métier, qu’il pratique selon des méthodes dépassées, mais il le pratique toujours. Il sait également que les islamistes sont facilement manipulables sur des sujets stupides, comme il connaît leur capacité de mobilisation et de propagande. Il ne reste qu’à allumer un contre-feu vers lequel se précipiteraient aveuglément les islamistes, et lancer une opération permettant d’élaborer un vaste fichier dans lequel on trouverait tout : formation, carrière, itinéraire politique et social, famille et amis de tous les Algériens.

Jusque-là, le coup a parfaitement réussi. Les islamistes ont foncé dans le piège, lançant une bataille qu’ils croient de la même importance que celle de Badr. Ils se sont montrés, encore une fois, à la hauteur : ils ont occulté le débat sur les libertés comme ils ont réussi, naguère, à faire échouer un processus démocratique et à transformer la liberté en une menace contre la sécurité.

Seules quelques rares protestations ont été émises, comme par exemple celle de la Ligue Algérienne de défenses des Droits de l’Homme (LADDH). Celle-ci a estimé que « la procédure de « fichage » des Algériens par le ministère de l’intérieur n’est pas acceptable car elle porte atteinte à la vie privée, droit fondamental de chacun ». Elle a aussi relevé la gravité de la méthode utilisée : « confier la confection d’un fichier national approfondi à une société étrangère, de surplus privée, est une décision qui porte gravement atteinte à la souveraineté nationale », affirme la Ligue.

Ces protestations sont cependant à peines audibles, car le bruit de fond émane encore une fois d’organisations et partis islamistes. Ceux-ci ne sont pas particulièrement connus pour leur respect des libertés. Mais ils confirment, cette fois encore, que la barbe et le képi peuvent parfaitement faire bon ménage.

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Les quatre péchés d’Orascom

Orascom et sa filiale vedette, Djezzy, sont sous pression. Leurs démêlés avec les impôts n’en finissent pas.

 

Par Abed Charef

 

Un empire peut-il s’écrouler à cause d’un match de football ? A suivre les mésaventures des filiales de l’égyptien Orascom en Algérie, on serait tenté de répondre par l’affirmative. Car même si les problèmes d’Orascom ont commencé bien avant, ils ont connu une accélération significative depuis le fameux match du Caire. Ce jour là, Djezzy est passé du statut d’entreprise puissante, sponsorisant équipes de football et manifestations folkloriques, à celui d’une entreprise suspecte, accusée de frauder le fisc et de faire des affaires de manière déloyale sur le dos de l’Algérie. L’entreprise qui avait grandement contribué à l’expansion de la téléphonie mobile en Algérie a vu ses installations attaquées et son image sérieusement détériorée.

Le parcours d’Orascom est lui-même révélateur de l’évolution économique du pays depuis une décennie. Au début de du premier mandat de M. Abdelaziz Bouteflika, le gouvernement avait affiché un libéralisme outrancier, misant sur le capital étranger pour faire décoller l’économie du pays. Il était allé jusqu’à faire adopter la fameuse loi sur les hydrocarbures de M. Chakib Khelil. Dans cette euphorie ultralibérale, Orascom avait été choyé, bénéficiant de privilèges qu’aucun autre partenaire n’avait trouvés.

Le développement foudroyant de Djezzy, avec ses millions d’abonnés et sa formidable puissance financière, avait poussé cette filiale d’Orascom à commettre son premier péché. Se sentant au-dessus des règles, Djezzy avait commencé à commercialiser des lignes téléphoniques avant même leur mise en service. Elle a ensuite opéré selon une procédure totalement illégale, en vendant des lignes sans en identifier les détenteurs. Les autres opérateurs avaient suivi, plus tard, créant une véritable pagaille, qui a révélé son caractère dangereux au lendemain des attentats de Madrid : les bombes avaient été activées avec des téléphones portables. Il fallut cependant attendre plusieurs années pour que le danger soit réellement perçu et les opérateurs contraints à procéder à une opération d’identification massive, qui aurait concerné plus de cinq millions de lignes !

Le second péché de Djezzy concernait la commercialisation du « flexy », une opération totalement immatérielle, et donc très difficile à contrôler par le fisc. L’opérateur peut faire des bénéfices fabuleux, agir impunément, sans possibilité d’être confondu. Jusqu’au moment où il envisage de rapatrier ses bénéfices. A ce moment, il faut montrer d’où provient l’argent. C’est là que les impôts sont intervenus.

Entretemps, Orascom avait commis un autre péché, en revendant à Lafarge ses cimenteries, acquises en Algérie à des prix très avantageux à la faveur des privatisations. Cette seule opération avait rapporté à Orascom plus que le chiffre d’affaires annuel de l’empire Rabrab, a indiqué un économiste.

C’en était trop. La bureaucratie algérienne, à l’affut, s’était contentée jusque-là d’enregistrer, attendant le moment favorable pour intervenir. Une première occasion a été offerte avec le discours de M. Abdelaziz Bouteflika sur le « nationalisme économique ».  Ce nouveau cap a été mis en musique par le premier ministre Ahmed Ouyahia à sa manière : halte à l’investissement étranger, et verrouillage de l’investissement qui a été déjà réalisé. Cela donne le principe de préemption de l’état algérien lorsque des actifs d’entreprises étrangères opérant en Algérie sont à vendre. Autrement dit, si Djezzy était à vendre, l’Etat algérien aurait la priorité sur tout autre acheteur. Le rêve d’Orascom de vendre ses actifs à France Telecom en empochant un joli pactole s’est effondré.

Anticipant des bénéfices confortables en Algérie, Orascom s’était lancé dans opérations ambitieuses en Europe. Mais au moment d’honorer certaines échéances, le circuit s’est arrêté. Le fisc algérien a bloqué 580 millions de dollars, bénéfices de l’année 2008. Deux recours d’Orascom ont été rejetés. Et cela risque de durer, car les relations entre l’opérateur égyptien et les autorités algériennes se sont détériorées. Un haut responsable algérien l’a clairement affirmé à Reuters : Orascom doit s’en aller, a-t-il dit.

D’autres signes confirment cette détérioration. Orascom doit au fisc algérien à titre de redressement et de pénalités de retard, 596 millions de dollars, soit un peu plus que les bénéfices de l’opérateur en 2008, qui s’élèvent à 580 millions. Autrement dit, Orascom doit débourser de l’argent cette année, alors qu’il comptait sur ses bénéfices en Algérie pour honorer d’importants engagements pris ailleurs.

Cette intransigeance de l’administration algérienne, avec ses répercussions sur Orascom, ont commencé bien avant le match Algérie-Egypte. Les contrôles fiscaux, par exemple, sont biens antérieurs à l’épisode sportif. Et ils sont parfaitement légaux : l’administration fiscale a un délai de cinq ans pour valider la déclaration fiscale d’une entreprise.

En outre, les bénéfices affichés par l’opérateur égyptien commençaient à apparaître exorbitants pour la balance du pays en devises : au rythme actuel, Djezzy devrait dépasser le milliard de dollars de bénéfices annuels à rapatrier dans deux à trois ans.

Par ailleurs, des milieux spécialisés s’alarmaient du poids d’Orascom, de sa puissance et de ses velléités de n’en faire qu’à sa tête, alors qu’il avait bénéficié d’un sérieux coup de pouce pour s’implanter en Algérie. L’opérateur était même propriétaire d’un câble sous-marin qui le rendait autonome pour ses communications à l’internationale.

Dans cette optique, les incidents qui ont entouré le match du Caire semblent avoir constitué l’élément psychologique qui a permis d’ouvrir publiquement les hostilités. Depuis, les choses se sont emballées. Avec un phénomène classique dans ce type de situation : les anciens laudateurs d’Orascom sont devenus ses plus féroces pourfendeurs. La bête est à terre, et le nombre de couteaux s’est multiplié.

La bête n’est toutefois pas morte. Elle pèse 14 millions d’abonnés, et près de cinq milliards de dollars, selon certaines estimations. Mais il est loin, le temps où Orascom affichait sa puissance et même son arrogance, son quatrième péché, selon un économiste : l’opérateur égyptien, qui était allé jusqu’à défier l’ARPT, l’agence de régulation des postes et télécommunications, a vu ses locaux « caillassés » dans de nombreuses villes du pays.

Et dire que tout ce qui arrive à Orascom est peut-être du à un vulgaire match de football !

Le loup et l’agneau, version algérienne

Rapatrier les réserves de change ? Pourquoi pas ? Mais quand c’est M. Temmar qui le réclame, la demande forcément suspecte.

Par Abed Charef

Tout ministre algérien qui s’exprime se croit obligé de parler d’investissement. Le ministre de l’industrie lui a consacré de nombreux séminaires et des stratégies savantes, celui des finances a pris des mesures d’encouragement dans toutes ses loi annuelles et complémentaires, alors que le ministre de l’énergie investit des sommes colossales pour assurer l’avenir énergétique de l’Algérie et lui garantir des recettes conséquentes en devises.

Quant au premier ministre, M. Ahmed Ouyahia, il en a fait la clé de voûte de sa politique. Pour lui, l’investissement est source de création de richesses et d’emploi, source d’impôts et l’instrument central pour booster la croissance. Il a donc multiplié les mesures destinées à l’encourager. Il en a même fait une sorte de marque déposée de sa nouvelle stratégie économique.

C’est, du moins, ce qu’affirme le discours officiel. Quant à la réalité économique du pays, elle est, pour le moins, différente. Avant M. Ouyahia, investir en Algérie était déjà une aventure difficile. Avec lui, elle s’est transformée en une épreuve pénible, avant de franchir un nouveau cap, et devenir impossible. A cause, d’une part, des mesures prises par M. Ouyahia, et d’autre part, des mesures qui n’ont pas été prises, alors qu’un consensus se dégageait pour désigner les raisons qui bloquent l’investissement.

Un spécialiste a fait récemment l’inventaire de ces lacunes. Les investisseurs potentiels, notamment étrangers, attendent toujours que le gouvernement assainisse le climat des affaires, l’un de plus difficiles au monde. Absence de transparence, bureaucratie, corruption, blocages administratifs, manque de visibilité, constituent autant de handicaps que tout le monde connaît mais que personne ne semble en mesure d’éliminer.

M. Ouyahia a aggravé cette situation par des mesures récentes, qui ont déstabilisé davantage les investisseurs. Alors que la demande allait en faveur d’une stabilisation qui permette aux opérateurs de savoir ce que l’avenir leur réserve, M. Ouyahia a ajouté des incertitudes sur la détention du capital, sur le transfert des dividendes et sur les transactions concernant les actions détenues par des étrangers. Ceux-ci ne savent désormais plus de quoi demain sera fait.

Quant aux opérateurs algériens, ils en sont réduits essentiellement au commerce et aux services. La production leur a été virtuellement interdite, depuis que le marché national a été envahi par des produits étrangers cédés à bas prix, dans la foulée de l’accord d’association avec l’Union européenne, et de l’adhésion à différentes zones de libre échange.

Dans cette logique où l’imagination n’a plus sa place, les méthodes innovantes sont éliminées, et mêmes les méthodes classiques sont bannies. Sous prétexte de rembourser la dette par anticipation, l’investissement par le recours à l’endettement externe a été éliminé. L’Algérie se refuse aussi, par bêtise ou par incompétence, à utiliser des prêts à des taux presque nuls, depuis que le dogme de l’endettement zéro a été instauré.

Ceci débouche sur un double handicap. D’un côté, et contrairement à ce que soutient le discours officiel, l’investissement atteint un niveau très faible, que le pays risque de payer pendant de longues années, car il est impossible de répondre aux besoins de création d’emplois sans un niveau de croissance soutenu pendant des années. D’un autre côté, l’efficacité de l’investissement est si faible en Algérie, et les gaspillages si importants, qu’un effort colossal est nécessaire pour assurer les grands équilibres en matière d’emploi, ceci précisément au moment où l’investissement connaît un fléchissement inquiétant.

Du coup, les récentes déclarations de M. Abdelhamid Temmar à propos de la gestion des réserves de change du pays apparaissent sous un jour nouveau. Alors que le pays dispose de 150 milliards de dollars en stock, l’Algérie enregistre un niveau d’investissement insuffisant. Un niveau en deçà de ses besoins et de ses capacités. Ce qui semble à priori justifier la demande de M. Temmar de rapatrier les réserves de change, pour les investir.

Une réserve mérite toutefois qu’on s’y arrête. Quand on connait le bilan de M. Temmar ; quand on sait les gaspillages que subit l’économie du pays ; quand on sait l’ampleur de la corruption, avec notamment les affaires « Khalifa » et l’autoroute est-ouest ; quand on sait tout cela, la volonté de M. Temmar de rapatrier les réserves du pays en devises apparait comme une demande émise par un loup qui veut se voir confier la garde d’un troupeau de moutons.