Le loup et l’agneau, version algérienne

Rapatrier les réserves de change ? Pourquoi pas ? Mais quand c’est M. Temmar qui le réclame, la demande forcément suspecte.

Par Abed Charef

Tout ministre algérien qui s’exprime se croit obligé de parler d’investissement. Le ministre de l’industrie lui a consacré de nombreux séminaires et des stratégies savantes, celui des finances a pris des mesures d’encouragement dans toutes ses loi annuelles et complémentaires, alors que le ministre de l’énergie investit des sommes colossales pour assurer l’avenir énergétique de l’Algérie et lui garantir des recettes conséquentes en devises.

Quant au premier ministre, M. Ahmed Ouyahia, il en a fait la clé de voûte de sa politique. Pour lui, l’investissement est source de création de richesses et d’emploi, source d’impôts et l’instrument central pour booster la croissance. Il a donc multiplié les mesures destinées à l’encourager. Il en a même fait une sorte de marque déposée de sa nouvelle stratégie économique.

C’est, du moins, ce qu’affirme le discours officiel. Quant à la réalité économique du pays, elle est, pour le moins, différente. Avant M. Ouyahia, investir en Algérie était déjà une aventure difficile. Avec lui, elle s’est transformée en une épreuve pénible, avant de franchir un nouveau cap, et devenir impossible. A cause, d’une part, des mesures prises par M. Ouyahia, et d’autre part, des mesures qui n’ont pas été prises, alors qu’un consensus se dégageait pour désigner les raisons qui bloquent l’investissement.

Un spécialiste a fait récemment l’inventaire de ces lacunes. Les investisseurs potentiels, notamment étrangers, attendent toujours que le gouvernement assainisse le climat des affaires, l’un de plus difficiles au monde. Absence de transparence, bureaucratie, corruption, blocages administratifs, manque de visibilité, constituent autant de handicaps que tout le monde connaît mais que personne ne semble en mesure d’éliminer.

M. Ouyahia a aggravé cette situation par des mesures récentes, qui ont déstabilisé davantage les investisseurs. Alors que la demande allait en faveur d’une stabilisation qui permette aux opérateurs de savoir ce que l’avenir leur réserve, M. Ouyahia a ajouté des incertitudes sur la détention du capital, sur le transfert des dividendes et sur les transactions concernant les actions détenues par des étrangers. Ceux-ci ne savent désormais plus de quoi demain sera fait.

Quant aux opérateurs algériens, ils en sont réduits essentiellement au commerce et aux services. La production leur a été virtuellement interdite, depuis que le marché national a été envahi par des produits étrangers cédés à bas prix, dans la foulée de l’accord d’association avec l’Union européenne, et de l’adhésion à différentes zones de libre échange.

Dans cette logique où l’imagination n’a plus sa place, les méthodes innovantes sont éliminées, et mêmes les méthodes classiques sont bannies. Sous prétexte de rembourser la dette par anticipation, l’investissement par le recours à l’endettement externe a été éliminé. L’Algérie se refuse aussi, par bêtise ou par incompétence, à utiliser des prêts à des taux presque nuls, depuis que le dogme de l’endettement zéro a été instauré.

Ceci débouche sur un double handicap. D’un côté, et contrairement à ce que soutient le discours officiel, l’investissement atteint un niveau très faible, que le pays risque de payer pendant de longues années, car il est impossible de répondre aux besoins de création d’emplois sans un niveau de croissance soutenu pendant des années. D’un autre côté, l’efficacité de l’investissement est si faible en Algérie, et les gaspillages si importants, qu’un effort colossal est nécessaire pour assurer les grands équilibres en matière d’emploi, ceci précisément au moment où l’investissement connaît un fléchissement inquiétant.

Du coup, les récentes déclarations de M. Abdelhamid Temmar à propos de la gestion des réserves de change du pays apparaissent sous un jour nouveau. Alors que le pays dispose de 150 milliards de dollars en stock, l’Algérie enregistre un niveau d’investissement insuffisant. Un niveau en deçà de ses besoins et de ses capacités. Ce qui semble à priori justifier la demande de M. Temmar de rapatrier les réserves de change, pour les investir.

Une réserve mérite toutefois qu’on s’y arrête. Quand on connait le bilan de M. Temmar ; quand on sait les gaspillages que subit l’économie du pays ; quand on sait l’ampleur de la corruption, avec notamment les affaires « Khalifa » et l’autoroute est-ouest ; quand on sait tout cela, la volonté de M. Temmar de rapatrier les réserves du pays en devises apparait comme une demande émise par un loup qui veut se voir confier la garde d’un troupeau de moutons.

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