Les quatre péchés d’Orascom

Orascom et sa filiale vedette, Djezzy, sont sous pression. Leurs démêlés avec les impôts n’en finissent pas.

 

Par Abed Charef

 

Un empire peut-il s’écrouler à cause d’un match de football ? A suivre les mésaventures des filiales de l’égyptien Orascom en Algérie, on serait tenté de répondre par l’affirmative. Car même si les problèmes d’Orascom ont commencé bien avant, ils ont connu une accélération significative depuis le fameux match du Caire. Ce jour là, Djezzy est passé du statut d’entreprise puissante, sponsorisant équipes de football et manifestations folkloriques, à celui d’une entreprise suspecte, accusée de frauder le fisc et de faire des affaires de manière déloyale sur le dos de l’Algérie. L’entreprise qui avait grandement contribué à l’expansion de la téléphonie mobile en Algérie a vu ses installations attaquées et son image sérieusement détériorée.

Le parcours d’Orascom est lui-même révélateur de l’évolution économique du pays depuis une décennie. Au début de du premier mandat de M. Abdelaziz Bouteflika, le gouvernement avait affiché un libéralisme outrancier, misant sur le capital étranger pour faire décoller l’économie du pays. Il était allé jusqu’à faire adopter la fameuse loi sur les hydrocarbures de M. Chakib Khelil. Dans cette euphorie ultralibérale, Orascom avait été choyé, bénéficiant de privilèges qu’aucun autre partenaire n’avait trouvés.

Le développement foudroyant de Djezzy, avec ses millions d’abonnés et sa formidable puissance financière, avait poussé cette filiale d’Orascom à commettre son premier péché. Se sentant au-dessus des règles, Djezzy avait commencé à commercialiser des lignes téléphoniques avant même leur mise en service. Elle a ensuite opéré selon une procédure totalement illégale, en vendant des lignes sans en identifier les détenteurs. Les autres opérateurs avaient suivi, plus tard, créant une véritable pagaille, qui a révélé son caractère dangereux au lendemain des attentats de Madrid : les bombes avaient été activées avec des téléphones portables. Il fallut cependant attendre plusieurs années pour que le danger soit réellement perçu et les opérateurs contraints à procéder à une opération d’identification massive, qui aurait concerné plus de cinq millions de lignes !

Le second péché de Djezzy concernait la commercialisation du « flexy », une opération totalement immatérielle, et donc très difficile à contrôler par le fisc. L’opérateur peut faire des bénéfices fabuleux, agir impunément, sans possibilité d’être confondu. Jusqu’au moment où il envisage de rapatrier ses bénéfices. A ce moment, il faut montrer d’où provient l’argent. C’est là que les impôts sont intervenus.

Entretemps, Orascom avait commis un autre péché, en revendant à Lafarge ses cimenteries, acquises en Algérie à des prix très avantageux à la faveur des privatisations. Cette seule opération avait rapporté à Orascom plus que le chiffre d’affaires annuel de l’empire Rabrab, a indiqué un économiste.

C’en était trop. La bureaucratie algérienne, à l’affut, s’était contentée jusque-là d’enregistrer, attendant le moment favorable pour intervenir. Une première occasion a été offerte avec le discours de M. Abdelaziz Bouteflika sur le « nationalisme économique ».  Ce nouveau cap a été mis en musique par le premier ministre Ahmed Ouyahia à sa manière : halte à l’investissement étranger, et verrouillage de l’investissement qui a été déjà réalisé. Cela donne le principe de préemption de l’état algérien lorsque des actifs d’entreprises étrangères opérant en Algérie sont à vendre. Autrement dit, si Djezzy était à vendre, l’Etat algérien aurait la priorité sur tout autre acheteur. Le rêve d’Orascom de vendre ses actifs à France Telecom en empochant un joli pactole s’est effondré.

Anticipant des bénéfices confortables en Algérie, Orascom s’était lancé dans opérations ambitieuses en Europe. Mais au moment d’honorer certaines échéances, le circuit s’est arrêté. Le fisc algérien a bloqué 580 millions de dollars, bénéfices de l’année 2008. Deux recours d’Orascom ont été rejetés. Et cela risque de durer, car les relations entre l’opérateur égyptien et les autorités algériennes se sont détériorées. Un haut responsable algérien l’a clairement affirmé à Reuters : Orascom doit s’en aller, a-t-il dit.

D’autres signes confirment cette détérioration. Orascom doit au fisc algérien à titre de redressement et de pénalités de retard, 596 millions de dollars, soit un peu plus que les bénéfices de l’opérateur en 2008, qui s’élèvent à 580 millions. Autrement dit, Orascom doit débourser de l’argent cette année, alors qu’il comptait sur ses bénéfices en Algérie pour honorer d’importants engagements pris ailleurs.

Cette intransigeance de l’administration algérienne, avec ses répercussions sur Orascom, ont commencé bien avant le match Algérie-Egypte. Les contrôles fiscaux, par exemple, sont biens antérieurs à l’épisode sportif. Et ils sont parfaitement légaux : l’administration fiscale a un délai de cinq ans pour valider la déclaration fiscale d’une entreprise.

En outre, les bénéfices affichés par l’opérateur égyptien commençaient à apparaître exorbitants pour la balance du pays en devises : au rythme actuel, Djezzy devrait dépasser le milliard de dollars de bénéfices annuels à rapatrier dans deux à trois ans.

Par ailleurs, des milieux spécialisés s’alarmaient du poids d’Orascom, de sa puissance et de ses velléités de n’en faire qu’à sa tête, alors qu’il avait bénéficié d’un sérieux coup de pouce pour s’implanter en Algérie. L’opérateur était même propriétaire d’un câble sous-marin qui le rendait autonome pour ses communications à l’internationale.

Dans cette optique, les incidents qui ont entouré le match du Caire semblent avoir constitué l’élément psychologique qui a permis d’ouvrir publiquement les hostilités. Depuis, les choses se sont emballées. Avec un phénomène classique dans ce type de situation : les anciens laudateurs d’Orascom sont devenus ses plus féroces pourfendeurs. La bête est à terre, et le nombre de couteaux s’est multiplié.

La bête n’est toutefois pas morte. Elle pèse 14 millions d’abonnés, et près de cinq milliards de dollars, selon certaines estimations. Mais il est loin, le temps où Orascom affichait sa puissance et même son arrogance, son quatrième péché, selon un économiste : l’opérateur égyptien, qui était allé jusqu’à défier l’ARPT, l’agence de régulation des postes et télécommunications, a vu ses locaux « caillassés » dans de nombreuses villes du pays.

Et dire que tout ce qui arrive à Orascom est peut-être du à un vulgaire match de football !

Poster un commentaire

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s