Une révolution unique pour une transition très classique

La Tunisie est toujours dans l’euphorie. Elle vit comme un rêve, mais ses problèmes de transition sont d’un très grand classicisme.

Par Abed Charef

(Article poublié le 27 janvier 200)

Après une période de tâtonnements, les principaux partenaires de la crise tunisienne tentent, tant bien que mal, de reprendre la main pour remplacer la rue comme centre du pouvoir. Qu’il s’agisse d’acteurs internes ou externes, chacun essaie de se placer dans l’échiquier, pour négocier ou imposer ses positions. Le tout se déroule dans un beau désordre, symbolisé par cette rue encore en effervescence, et qui tente de ne pas se laisser confisquer sa « révolution du jasmin ». Jusqu’au jour où le nouvel ordre imposera ses propres règles.

Quatre grands groupes de partenaires se trouvent impliqués dans cette aventure. Et, pour l’heure, les plus puissants sont les plus discrets. Il s’ait des partenaires extérieurs de la Tunisie. La France, les Etats-Unis, l’Italie, mais aussi l’Algérie et la Libye, ont des positions à faire valoir. Du fait de la géographie, des intérêts économiques et politiques, et des effets de contagion éventuels, chacun tente d’influer, à sa manière, sur le cours des évènements.

Dans cette compétition, le leader libyen Mouammar Kadhafi parait le grand perdant, car le plus archaïque. C’est en effet le seul chef d’état au monde à avoir publiquement regretté le départ de l’ancien président tunisien Zine El-Abidine Ben Ali. A l’inverse, Barak Obama s’est montré très habile, en saluant la révolution tunisienne, alors que les Etats-Unis ont une solide tradition d’hostilité envers tout ce qui est populaire. Quant à la France, après s’être couverte de ridicule, elle a fait son mea-culpa, en attendant son heure.

Les autres acteurs de la crise sont à l’intérieur. Le premier d’entre eux est l’armée, qui tente de piloter à vue une situation inédite pour elle. Son plus haut gradé, le général Rachid Ammar, chef d’état-major de l’armée de terre, s’est rendu auprès des manifestants pour lancer un coup de semonce. L’armée défendra la révolution, mais attention au chaos, qui crée le vide, propice à la dictature, a-t-il dit. Il a laissé un délai de six mois pour passer le cap de la transition.

Chose rare, l’armée tunisienne a bonne presse. Car le régime tunisien s’appuyait beaucoup plus sur la police, de sinistre réputation. Et la déclaration du chef d’état-major de l’armée de terre, qui semble avoir joué un rôle central dans la destitution du président Ben Ali, en refusant de tirer sur les manifestants, parait empreinte de bon sens. La rue a besoin de respirer, de jouir pleinement de sa victoire, de sentir son pouvoir et de l’exercer, même de manière désorganisée. Après deux décennies et demie d’étouffement, cette bouffée de liberté est salutaire.

En face de l’armée, les forces politiques, décimées par l’ancien pouvoir, ne semblent pas encore en mesure de tirer profit de la situation. A l’exception de l’islamiste Ennahdha, les partis d’opposition sont partagés sur les prochaines échéances. Organiser des élections présidentielles et législatives dans l’immédiat signifie que les formations émergentes vont aller vers l’inconnu, car aucun parti ne dispose d’une véritable organisation. Demander le report des échéances implique, à l’inverse, que la Tunisie doit encore composer avec des symboles de l’ancien régime, même si ceux-ci essaient de se recycler dans la nouvelle donne politique.

La rue, quatrième acteur de la crise, essaie précisément d’en finir avec ces symboles de l’ère Ben Ali. Elle ne veut pas se laisser voler sa victoire, et se bat pour imposer ses rêves, même si elle le fait parfois dans une belle pagaille. Les manifestations se sont ainsi poursuivies pendant cette semaine pour exiger le départ du gouvernement de Mohamed Ghannouchi. Celui-ci, naviguant à vue, ne semble pas avoir un cap bien précis. Après s’être autoproclamé président, il est redevenu simple premier ministre, avant de former un gouvernement qu’il a été contraint de remanier au bout d’une semaine.

Enfin, tapis dans l’ombre, soucieux de ne pas heurter l’opinion en montrant la force de leur organisation, les islamistes, ultimes acteurs de la crise, attendent leur heure. Avec une belle carte à jouer. Car si des courants novateurs au sein du pouvoir ne réussissent pas à établir des ponts avec la rue, et si les partis d’opposition ne quittent pas l’euphorie dominante pour revenir au réel, le vide imposé par l’ancien pouvoir risque fort d’être comblé par les islamistes. Ou par l’armée, qu’elle le fasse pour imposer un hold-up ou par nécessité.

Ceci donne, au bout du compte, un schéma d’une transition très classique en Tunisie. Avec les mêmes acteurs qui étaient, par exemple, partie prenante de la transition ratée en Algérie, même si le poids des uns et des autres n’est pas le même.

Pour l’heure, cependant, la Tunisie semble avoir deux urgences : relooker la façade gouvernementale, en y mettant des visages plus avenants, et, surtout, se doter d’un véritable plan de gestion de la transition. C’est ce cap, une sorte de nouveau compromis historique pour les prochaines décennies, qui donnera de la consistance au nouveau pouvoir. L’armée tunisienne doit favoriser pour faire émerger ce nouveau pacte, car si la situation dérape, c’est elle qui aura à en assumer les conséquences.

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