Révolutions, côté cour

Il y a le côté spectaculaire d’une révolution. Et il y a le côté cour, avec les paradoxes et les contradictions.

Par Abed Charef

Il y a un an, des millions d’Egyptiens sortaient dans les rues du Caire pour fêter une victoire contre l’Algérie. On parlait alors de football, et de coupe d’Afrique des Nations. Le pays des pharaons semblait alors connaître un bonheur sans limites, destiné à durer une éternité. Mais sous la joie, factice, pointaient déjà les vrais problèmes qui ont été à l’origine du départ de Hosni Moubarak.

Quelques semaines plus tôt, l’Algérie avait été déjà envahie par une vague de joie jamais vue depuis l’indépendance, à la faveur du fameux match d’Oum Dourmane. Une joie qui a permis de contenir la vague de colère sourde qui montait depuis longtemps, et qui a fini par exploser en janvier 2011.

Après la guerre du football, les deux peuples se sont pleinement retrouvés dans la contestation de leurs pouvoirs respectifs. Et même s’il est difficile de dire ce que les Egyptiens ont ressenti pour l’Algérie, il est indéniable qu’un immense mouvement de sympathie en faveur de l’Egypte s’est emparé des Algériens. L’image de l’Egypte, avilie et prosternée, a été largement effacée, et remplacée par celle d’un peuple fier, digne, capable de se révolter pour renverser son tyran.

Ce que le football a défait, la politique l’a refait. Et nul doute que les choses ne s’arrêteront pas là, car les effets de l’aventure égyptienne sur l’ensemble du monde arabe ne sont pas encore terminés. Ce qui montre que la politique, utilisée positivement, peut galvaniser les peuples et mobiliser pour réaliser de grandes œuvres. A l’inverse, réduite à une simple course au pouvoir et à un partage de butin, elle devient un élément de destruction du pays et de déstructuration de la société.

A côté de cette formidable évolution que représente le rétablissement de ponts de solidarité entre peuples algérien et égyptien, la vague de contestation en cours comporte de nombreux paradoxes. Même si l’euphorie actuelle les a réduits au second plan, on ne pourra les occulter indéfiniment, car leur poids risque de se révéler décisif pour dessiner la nouvelle carte politique de la région.

Ainsi, le résultat de la révolution égyptienne laisse perplexe. Pour l’heure, s’il faut faire un bilan de ces journées durant lesquelles la place « Tahrir » a été le centre du monde, on notera que Hosni Moubarak a été éjecté, le Parlement suspendu, et l’armée a récupéré les pleins pouvoirs, au sein d’un conseil militaire. Dans la forme, le coup est une vraie réussite, mais dans le fond, c’est un bon vieux coup d’état classique qui a lieu, dans la plus pure tradition arabe et africaine. Coup d’état moderne, peut-être, soft, réalisé au profit de l’armée, avec l’appui de la rue égyptienne et de l’opinion internationale. Mais coup d’état tout de même.

Hosni Moubarak parti, la « rue arabe » a chanté victoire, convaincue qu’elle a restauré son pouvoir. Mais derrière ces millions de personnes qui défilent, comment ne pas relever le poids excessif de la pression américaine, exercée de manière directe et publique pour imposer le départ de Moubarak. A partir d’un certain point, il semblait même que les Etats-Unis avaient commencé à gérer la crise de manière directe. On a noté, au cours d’une journée décisive, des déclarations de Barak Obama, Hilary Clinton, Robert Gates, ainsi que différentes porte-paroles et hauts responsables, qui donnaient l’impression de dicter avec précision ce qui devait être fait en Egypte.

L’attitude des Etats-Unis révélé, elle aussi, deux énormes paradoxes. D’une part, et pour la première dans l’histoire récente, ils semblent accompagner, voire inspirer un mouvement populaire dans le monde arabe. D’autre part, ils mettent autant d’empressement à dénoncer les dictateurs qui tombent qu’ils mettent de force à protéger ceux qui sont encore en poste.

En s’acharnant sur les dirigeants déchus, les Occidentaux nous apprennent qu’ils sont les premiers à tirer sur les ambulances. Tant mieux, car ainsi, ceux qui gouvernent encore dans les pays du sud savent à quoi s’attendre, le jour où ils seront confrontés à la colère populaire.

En ce début 2011, on a aussi redécouvert le paradoxe qu’offre la puissance de la rue. Il n’y a pas mieux que l’enthousiasme populaire pour renverser un ordre injuste. Mais il n’y a pas pire que l’enthousiasme pour rendre aveugle. Et si la ferveur populaire a joué un rôle central pour éjecter Zine El-Abidine Ben Ali et Hosni Moubarak, elle a aussi ôté tout sens de la mesure dans l’analyse aussi bien de ce qui s’est passé en Egypte que lors de la marche du 12 février à Alger. En Egypte, on n’a vu que la ferveur de la rue là où le jeu international et le rôle de l’armée ont joué à fond. De même, là où il y avait quelques centaines de personnes, à Alger, les partisans de la marche ont compté des milliers d’interpellations.

Et, pendant que la société algérienne tente de réoccuper l’espace politique et la rue, son opinion est livrée aux chaines étrangères. En ce sens, la marche du 12 février a donné lieu à une vraie bataille entre Al-Jazeera et les chaines françaises, alors que d’autres chaines tentaient de faire un peu de figuration. Par contre, même si l’ENTV a envoyé une équipe sur place, l’Algérie était totalement absente de la bataille : désormais, le Qatar a plus d’influence sur l’opinion algérienne que l’état algérien.

Ceci montre que le champ de bataille a changé. A l’ère Facebook, Twitter, SMS et Al-Jazeera Live, l’Algérie continue de se battre avec les techniques et les hommes du MALG. C’est le meilleur moyen, non de perdre la guerre, mais de ne même pas livrer bataille.

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