Une belle phrase ne fait pas encore une bonne politique

Au moment où l’Etat cède du terrain, un ministre plaide pour un Etat fort.

Abed Charef

Qui a dit que l’état doit être fort, mais juste ? Ce n’est ni Nietzche, ni Rousseau, ni Churchill, mais Daho Ould Kablia, ministre de l’intérieur de l’Algérie de 2011. Dans une interview publiée au lendemain des émeutes de janvier, le président de l’Association des anciens du MALG prononçait cette sentence, alors que le gouvernement auquel il appartient poursuivait méthodiquement l’affaiblissement de l’état algérien. Quant à la justice dont parle le ministre de l’intérieur, elle se fait si rare dans les arcanes de l’état que l’un des mots les plus usités dans le pays est précisément la hogra, l’injustice.

Peu avant de donner cette interview, M. Ould kablia était intervenu à la télévision algérienne, en pleine émeute de janvier 2011, pour tenter de calmer les manifestants. Non, avait-il dit, les autorités n’ont pas l’intention de mener une campagne contre le commerce informel. Rien n’est prévu en ce sens, a-t-il assuré, alors que des interventions musclées des services de sécurité avaient été lancées pour tenter de reconquérir certaines rues squattées par le tarbendo.

A Badjarah, raconte un riverain, les affrontements ont été très violents. Les éléments des services de sécurité ont mené une vraie bataille pour reconquérir les abords du marché, connu pour l’insécurité qui y règne. Mais face à la colère des émeutiers, les autorités ont lâché du lest, ce qui a permis aux commerçants agissant dans l’informel de reprendre le contrôle de la rue.

Cet abandon des prérogatives de l’état, visible depuis des années, s’est accéléré avec la montée de la contestation, début janvier. La mesure phare, qui a ridiculisé le gouvernement, est celle contenue dans une circulaire du chef du gouvernement recommandant aux agents de la circulation de ne pas retirer le permis de conduire aux citoyens. Comme si on disait aux Algériens : faites ce que vous voulez, à la seule condition de ne pas sortir dans la rue.

Dans la foulée, les mesures du même genre se sont accumulées. Le conseil des ministres a ainsi abrogé cette semaine un décret pris en décembre 2010 réglementant les diplômes délivrés par les grandes écoles. Peu importe que le décret soit justifié ou non. Il a suffi que les étudiants protestent, avec les risques de débordement que cela peut induire, pour que le gouvernement fasse machine arrière.

Cette tendance de l’Etat à céder du terrain s’est imposée depuis longtemps. Face à un problème qu’il ne sait résoudre, le gouvernement refuse la difficulté, pour se réfugier dans des palliatifs destructeurs pour l’Etat. Ainsi, pour la pomme de terre, puis pour l’huile et le sucre, il a tout simplement abandonné ses prérogatives qui consistent à collecter les taxes douanières et l’impôt.

« Il suffit désormais de hausser le ton pour obtenir ce qu’on veut », note un homme politique. « Le gouvernement est prêt à tout lâcher pour passer ce cap difficile », ajoute-t-il. Un économiste va plus loin : le gouvernement veut anticiper les demandes, et facilite tout : crédit, foncier, emploi, etc. Mais cela ne servira à rien, car l’administration chargée d’appliquer ces mesures n’existe plus ».

Depuis quelques semaines, les ministres semblent faire la course à qui cèdera le plus de terrain. Le ministre du commerce a demandé à son administration de ne pas opérer de redressement fiscal pour les exercices antérieurs à 2010. M. Benbada a formulé cette recommandation lors d’une rencontre qui a regroupé des opérateurs économiques, des banquiers et des universitaires ! Le ministre des finances a retiré sa décision d’imposer le chèque pour les transactions sur des montants élevés, comme il a renoncé à soumettre à l’impôt le commerce de gros.

Dans cette course effrénée à la démission de l’état, les ministres consacrent la défait de de l’état face à la rue. Et celle-ci ne se prive pas d’en abuser. Les rues, précisément, ont été squattées depuis des années  par des milliers de personnes, souvent des jeunes, qui y imposent le fameux « parking payant ». Cela se passe dans l’illégalité la plus totale, avec une sorte de racket organisé au vu et au su des autorités locales et des services de sécurité. C’est un état de fait face auquel l’Etat a renoncé.

M. Ould Kablia le sait. Il n’y a pas touché depuis des années qu’il est ministre. Comment, dès lors, parler d’un Etat fort quand des bandes, liées au trafic de drogue, au terrorisme, ou constituant un filet social informel, imposent leur loi dans la rue sous le regard passif des représentants de l’Etat? En cens, M. Ould Kablia semble se contenter de répéter une belle formule, pas plus. Il ne donne pas l’impression d’être engagé par cette sentence. C’est des mots. Quant à l’Etat fort et juste, il attendra. Comment peut-on envisager un Etat fort avec un pouvoir aussi faible ?

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