Libye: l’Otan, sarkozy, la démocratie, comment, à quel prix?

Un mois après le début de la crise libyenne, l’Algérie a enfin affiché publiquement une position. Celle-ci arrive cependant trop tard, et ne s’appuie sur aucune démarche pour l’imposer, alors que les combats sont aux frontières du pays et que les réfugiés affluent vers la frontière algérienne.

De manière plus générale, la situation ne semble pas encore mûre pour engager un débat sérieux sur la question. L’information est encore trop soumise aux impératifs de propagande. Cette situation complexe impose le rappel de quelques points qui font consensus, et d’autres, plus difficiles à régler.

  1. Le régime de Maammar Kadhafi est une véritable catastrophe pour son pays. En plus de son côté répressif et anti-démocratique, il est économiquement inefficace et socialement destructeur. La Libye reste d’un pays les plus attardés sur le plan institutionnel. Malgré des ressources financières gigantesques, la Libye n’a pas assuré le confort et le bien être adéquats à sa population.
  2. La contestation contre Kadhafi était devenue non seulement légitime, mais nécessaire, car autrement, le pays risquait de rester en dehors de l’histoire. Le fossé entre la Libye et le reste du monde se creusait. Pour rejoindre le mouvement de la modernisation, la Libye se trouve de fait contrainte de payer un prix encore plus élevé. Et plus le temps passait, plus le prix s’élevait.
  3. Le retard était particulièrement grave sur le plan institutionnel. La Libye n’a pas de constitution, pas de règles d’organisation du pouvoir. Pas de partis, pas d’ONG, rien. Un désert institutionnel habité par un « libre vert », qui instaure en fait un pouvoir autoritaire, dirigé par Kadhafi, ses fils et ses proches, dans la plus grande opacité.
  4. La contestation en Libye a commencé de manière pacifique, avec manifestations populaires et occupation de certaines villes. C’est le schéma classique de ce qui se passer dans les révoltes arabes en Tunisie, en Egypte, au Yémen et, aujourd’hui, en Syrie.
  5. Qui a décidé de transformer une contestation populaire pacifique en une révolte armée ? Première question qui pose problème. C’était le premier pas qui a mené la révolution libyenne à l’impasse. Alors qu’il était évident que la rébellion ne pouvait battre militairement Kadhafi, celle-ci a choisi les armes. Qui l’a incité à faire ce choix ?
  6. La révolution libyenne a posé un vrai problème en raison des risques dérapage qu’elle comportait. Etait-il préférable de mener Kadhafi à la faute, pour faciliter son élimination ? Ou fallait-il solliciter Nicolas Sarkozy pour un soutien militaire, tout en sachant que la rébellion ne pouvait gagner la guerre ? Inutile de dire que Sarkozy, l’Otan et les Etats-Unis ne sont pas populaires en Libye. En outre, et contrairement à ce qu’on dit, le régime de Kadhafi a une vraie base sociale, prête à se battre pour le défendre.
  7. Le passage d’une contestation pacifique à une révolte armée s’est produit à partir du moment où des anciens du régime de Kadhafi ont pris la tête de la contestation. Cette mutation s’est accélérée à partir du moment où les puissances occidentales ont commencé à s’y ingérer. Il suffit de se rappeler les commandos des forces spéciales britanniques et les unités danoises de l’OTAN capturées sur les plages libyennes, avec armes et bagages, ainsi que les canons envoyés par la France à bord d’avions « humanitaires », information révélée par le Canard Enchaîné. Erreur d’appréciation ou complot ourdi, difficile de trancher. Mais ce point ne peut être occulté.
  8.  Etait-il possible de gérer la crise libyenne autrement ? Evidemment, c’était possible. Encore fallait-il définir l’objectif à atteindre. Fallait-il pousser Kadhafi au départ ? De quel droit ? Fallait-il le remplacer et garder son système ? Ce serait un coup pour rien. Fallait-il imposer un autre pouvoir ? Lequel ? Est-ce un pouvoir qui travaillerait au profit de la Libye ou au profit des pays occidentaux ? Il est évident qu’il était primordial de définir l’objectif à atteindre, et que celui-ci devait dicter les moyens à utiliser.
  9. L’intervention occidentale restait la pire des solutions. Non seulement elle ne règlerait pas le problème, mais elle serait entachée de doute, quel que soit le résultat. Il faut bien admette une autre vérité, primaire : les pays occidentaux interviennent pour préserver leurs intérêts, pas ceux du peuple libyen. Leur intervention vise à réaliser leurs objectifs propres.
  10. Avec une révolte pacifique, la situation était parfaitement gérable. Il suffisait de fixer au pouvoir libyen une ligne à ne pas franchir : pas de répression contre des manifestants pacifiques, dialogue pour démocratiser le pays. Faute de quoi,  il ne serait pas question de blocus aérien, mais d’élimination du pouvoir en place et de jugement des principaux dirigeants.
  11. A partir du moment où la révolte s’est transformée en rébellion armée, la situation est devenue plus complexe. Mais dans tous les cas de figure, trois pays devaient avoir un rôle central dans le traitement du dossier : l’Egypte, la Tunisie et l’Algérie. Malheureusement, aucun des trois pays ne se trouve aujourd’hui en situation d’influer sur le cours des évènements. Ceci a été illustré par la déclaration de M. Ouyahia, qui s’est contenté de « prendre acte » de la décision du conseil de sécurité imposent l’embargo aérien au-dessus de la Libye, alors que l’Algérie était directement touchée par cette mesure.
  12. Aujourd’hui, c’est l’impasse. Seules sont avancées des solutions qui relèvent de la fiction, ou de la fantaisie pure (départ de Kadhafi, démocratisation immédiate, démocratie imposée par les occidentaux, etc.). Il reste à voir ce qui est possible. On s’oriente alors vers la formule la moins mauvaise : cessez-le-feu, négociations, calendrier de démocratisation avec des échéances précises et vérifiables, etc. On peut balayer tout ceci d’un revers de la main, et dire qu’il faut pendre Kadhafi et les siens…
  13. Tout ceci mérite cependant un rappel : aucune expérience de démocratisation imposée par les Occidentaux n’a réussi dans le monde arabe. Seules les expériences menées par les peuples concernés, à leur rythme et selon leurs moyens, ont une chance de succès. A condition qu’elles soient soutenues par les occidentaux, dont le poids reste déterminant. Et là encore, un rappel : aucune expérience de démocratisation dans le monde arabe au début des années 1990 (Yémen, Jordanie, Algérie), n’a été soutenue par les Occidentaux, qui ont fait le choix délibéré de les saborder.

Les Occidentaux ne nous apporteront pas la démocratie. C’est notre effort propre qui l’imposera. Il reste à savoir quel est le prix qu’on devra payer, et combien de temps ça prendra

Ceci dit, je suis fatigué, je prends un congé !

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2 Commentaires

  1. Halim

     /  31 mars 2011

    Le vent du changement en Libye qui devait être piloté par l’Algérie, l’Egypte et la Tunisie dans le but d’atténuer l’élan du bouillonnement social tout en causant le moins de dégât, a été récupéré par l’Otan et les forces occidentales. Certes le régime de Kadafi est répressif, et anti-démocratique, comme vous le dites, et de ce fait, la contestation populaire légitime, la Ligue arabe n’aurait-elle pas pu user de sa marge de manœuvre qui est la sienne afin d’éviter le pire. Des « frappes qui visent les forces de Kadafi », des mercenaires de l’Otan infiltrés dans le champ de bataille, l’armement des rebelles, tel est le plus gros de la stratégie des 40 réunis dernièrement à Londres mais qui n’ont pas encore décidé d’en finir avec Kadafi. Ils se sont donné rendez-vous au Quatar, afin de préparer le terrain pour placer leurs hommes dans un pays carrément à genoux, sous prétexte de sa démocratisation.

    Réponse
  2. sicsic

     /  3 avril 2011

    Une réflexion intéressante!
    Veronique SICSIC

    Réponse

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