Un problème ne peut pas résoudre un problème

Les ministres sont nommés pour régler les problèmes. En Algérie, les ministres constituent Le problème.

Par Abed Charef

M. Mustapha Benbada a réussi un curieux exploit. Un exploit très algérien, donc totalement inutile. Le ministre du commerce a en effet réussi à créer un problème là où il n’en y avait pas, et déploie aujourd’hui toute son énergie pour en sortir. Il propose même aux Algériens d’organiser un débat national sur la question.

Lundi dernier, M. Benbaba a proposé de lancer un débat national sur la subvention des produits de large consommation, comme le sucre, l’huile, le lait, le pain, etc. Cette subvention coûte 30 milliards de dinars au trésor public, a-t-il dit. Son poids est excessif pour l’économie du pays. Elle est socialement inutile et économiquement inefficace. Est-il juste que la subvention profite à tous, riches et pauvres, revenus modestes et milliardaires ?, s’est demandé à juste titre le ministre. N’est-il pas préférable de rechercher de nouvelles formules pour que la subvention profite d’abord à ceux démunis, ceux qui en ont réellement besoin? Peut-être faudrait-il cibler des catégories sociales auxquelles l’Etat devrait apporter une assistance, plutôt que de subventionner les produits.

Le raisonnement est bon, mais M. Benbada est visiblement en retard d’une guerre. Ces questions ont été posées au milieu des années 1980. Elles ont fait l’objet d’un large débat, et elles ont été tranchées il y a vingt ans. Des choix avaient été faits. Peu à peu, la subvention avait disparu, à la faveur de la libéralisation mise en œuvre à cette époque. Café, sucre, huile, de plus en plus de produits sortaient de la liste de ce qu’on appelait les « produits de large consommation », et donc subventionnés, pour être soumis aux seules règles du marché. L’Etat gardait quelques possibilités pour intervenir en cas de grave crise, mais la société avait accepté ces nouvelles règles, malgré les difficultés qu’elles engendraient. Et le réajustement structurel imposé par l’accord signé avec le FMI avait achevé, dans la douleur, cette démarche. Seuls le pain et le lait bénéficiaient encore de subventions, alors que le prix d’autres produits, comme l’électricité, l’eau et le gaz, était fixé par décret, ce qui les maintenait à un niveau anormalement bas.

Au début des années 2000, la situation était devenue mûre pour  aller à la fin de la subvention, et la remplacer par des mécanismes plus modernes d’assistance aux familles démunies, grâce à différentes formes d’amélioration du revenu et d’assistance ciblée. L’objectif était d’autant plus justifié que l’expérience a prouvé que la subvention tue la production. La production de céréales avait chuté à un point tel que la question devenait une menace pour la sécurité du pays. L’Algérie devenait le premier importateur mondial de blé !

Et puis, l’argent a commencé à se déverser dans les caisses de l’Etat. Et, coup sur coup, sont survenues les crises des céréales de 2008, celle de la pomme de terre de l’été 2009, la crise du lait de 2010 et les émeutes de janvier 2011. Incapable d’imaginer de nouvelles formules, et pris de panique, face à cette situation, le gouvernement a agi par la seule méthode qu’il maîtrise : distribuer de l’argent. Il a augmenté les subventions pour les céréales, pour le lait, supprimé les taxes douanières pour la pomme de terre et pour l’huile et le sucre, ainsi que l’impôt sur le bénéfice pour certains produits. Il a livre aux spécialistes de l’import-import de vastes pans de l’économie algérienne, avec pour seule préoccupation celle de préserver le front social.

Les subventions ont alors explosé, pour atteindre des sommes insupportables pour l’économie algérienne. Insupportables pour l’économie, non pour les finances du pays, il faut bien le préciser. Car ces subventions représentent peu de choses par rapport à ce que le gouvernement est disposé à mettre pour se maintenir, mais elles écrasent la production.

Et tout ceci a été réalisé pendant que M. Benbada était ministre. C’est même lui qui était monté au front en janvier, pour tenter de calmer la colère de la rue lors des émeutes imputées, de manière erronée, à la hausse des prix des produits alimentaires. Il a été au centre du dispositif mis en place pour faire face à la situation, ce qui l’a amené à opter pour une augmentation massive des subventions pour se retrouver, aujourd’hui, contraint de déconstruire détricoter le dispositif qu’il a contribué à mettre en place.

M. Benbada a été nommé pour régler des problèmes. Mais aujourd’hui, comme nombre d’autres ministres, il est incapable de les résoudre. Pour une raison, simple : désormais, c’est, Le Problème.

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