Miracle à Alger

Un petit vent de liberté a effleuré les journalistes. Mais il ne faut rien exagérer : c’est une simple brise passagère.

Par Abed Charef

Le Quotien d’Oran, jeudi 28 avril 2011

Un miracle a eu lieu cette semaine à Alger : les journalistes algériens ont redécouvert la validité de la loi sur l’information de 1990. Une loi pourtant décriée pendant deux décennies, qualifiée de « code pénal bis », et finalement disqualifiée, alors qu’il s’agissait du texte le plus libre du monde arabe et un des plus libres au monde en matière d’information.

Une pétition, adoptée par le Syndicat National des Journalistes et signée par un nombre élevé de journalistes, considère la loi de 1990 non seulement comme « l’acte fondateur de la liberté de la presse en Algérie », mais affirme qu’elle est « garante des normes universellement admise pour une presse libre, organisée et dotée d’instances de régulation et d’un encadrement juridique et législatif digne des démocraties les plus achevées ».

Jamais, depuis son adoption, cette loi n’a reçu autant de louanges. Même les premiers bénéficiaires, ceux qui ont accédé à la notoriété et à la fortune grâce à la loi, n’ont pas eu des mots aussi flatteurs pour la commenter, et lui trouver autant de qualités. C’est une loi parfaite, pourrait-on comprendre à travers la pétition des journalistes.

Qu’un texte aussi élogieux pour la loi de 1990 soit rendu public à la veille de la journée de la liberté de la presse, et qu’il recueille autant d’adhésion, constitue une vraie nouveauté en Algérie. Car pendant de longues années, la tendance était plutôt au dénigrement de cette loi. De la part des journalistes d’abord, qui le faisaient consciemment pour certains, par mimétisme pour d’autres ; mais surtout de la part d’apparatchiks qui avaient d’autres objectifs, franchement liberticides.

Car à travers le rejet de la loi de 1990, c’est toute une vision de l’exercice des libertés qui était rejetée. Ce texte, adopté dans la foulée de la constitution de 1989, comme les autres lois concernant les partis et les associations, était conçu dans une logique de liberté : le citoyen a tous les doits, jusqu’à ce que l’administration prouve le contraire. Il n’appartenait donc pas au citoyen de prouver qu’il a le droit de créer un parti, une association ou un journal. Il pouvait le faire librement, en respectant une procédure simple, et c’est à l’administration d’enquêter ensuite et de prouver éventuellement que ce citoyen n’avait pas le droit de mener telle activité.

Dans l’esprit de la constitution de 1989, tout citoyen a le droit d’organiser une marche pacifique, du moment qu’il respecte la loi et qu’il assume la responsabilité des dérapages éventuels. L’administration ne peut lui refuser ce droit, du moment qu’il ne menace pas l’ordre public. Tous les textes adoptés à cette époque prévoyaient donc des mécanismes et des procédures simplifiées, et mettaient l’administration dans l’obligation de répondre aux citoyens.

Cette conception des libertés s’est imposée au lendemain des évènements d’octobre 1988. Elle a produit une formidable ouverture démocratique, avant que le pays ne sombre dans une crise sans fin. Et de nouveau, l’arbitraire s’est installé : on ne peut pas créer librement un journal, ni de parti, ni d’association. Le pouvoir peut autoriser certains, ses amis, ses clients, à lancer un journal, mais pas d’autres, ceux qui ne se montrent pas suffisamment dociles.

Cette logique a mené le pays à une impasse générale. Un sentiment de blocage domine tous les secteurs de la vie politique, économique et sociale. Aucun secteur n’échappe à cette impression d’asphyxie. Seuls prolifèrent la corruption, les gaspillages, la mauvaise gestion et la déchéance morale. Un cocktail qui alimente une colère réelle, que le pouvoir semble percevoir, et qu’il tente de contrer.

Comment ? En lançant des réformes, a annoncé le président Abdelaziz Bouteflika, qui a lancé quelques chantiers. Mais une fois encore, le chef de l’Etat se trouve face au même choix qu’il y a cinq ans, qu’il y a dix ans, qu’il y a vingt ans. Il peut, soit engager de vrais changements, pour ouvrir des perspectives au pays, ce qui ne peut se faire que dans l’esprit des libertés qui a présidé à la constitution de 1989 et des lois qui en ont découlé ; soit se lancer dans une nouvelle fausse réforme, visant simplement à gagner du temps, en proposant des amendements constitutionnels de type RND.

Mais cette fois-ci, les choses se présentent de manière différente pour M. Bouteflika sur un point : c’est la dernière chance qu’il a d’ouvrir à l’Algérie des perspectives de grandeur. Au vu de son état de santé et du climat politique qui domine, il n’aura pas une nouvelle chance pour se rattraper. Osera-t-il cette fois-ci ? En aura-t-il la force et les moyens ? Ce serait le vrai miracle. Qui a peu de chances de se produire.

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