Délit de presse : une carotte qui ne cache pas la forêt

Premier cadeau en signe de bonne volonté : le gouvernement va supprimer l’article 144 du code pénal, qui pénalise le délit de presse.

(Publié dans La Nation, http://lanation.info/Delit-de-presse-une-carotte-qui-ne-cache-pas-la-foret_a62.html)

Par Abed Charef

C’est une victoire qui en appelle d’autres. La dépénalisation du délit de presse, promise par le président Abdelaziz Bouteflika, est saluée par de nombreux journalistes et « spécialistes » proches du pouvoir, comme une preuve de la sincérité du gouvernement dans ses promesses de mener de « profondes réformes politiques ». Au minimum, faut-il reconnaitre que la mesure va dans la bonne direction, répète un « ami du pouvoir ».

La bonne direction ? Pas si sûr. Car il faudrait savoir ce qu’est la bonne direction. S’agirait-il d’offrir aux journalistes une sorte d’impunité, qui les mettrait au-dessus de la loi ? Et en contrepartie de quoi ? L’objectif ne serait-il pas d’obtenir les faveurs d’une partie de la corporation, la moins docile –la presse publique restant aux ordres- pour faire l’éloge de la réforme annoncée et sceller des relations inutilement hostiles entre le pouvoir et une partie de la presse?

Selon les juristes et les journalistes « branchés », la dépénalisation du délit de presse va consister à supprimer essentiellement un article du code pénal, article qui prévoit la possibilité d’une condamnation à une peine de prison à l’encontre d’un journaliste reconnu coupable d’un délit commis par voie de presse. Le délit en question concerne essentiellement la diffamation, qui a valu aux journalistes de nombreuses poursuites et des sanctions parfois humiliantes, comme la détention préventive.

Une telle mesure apporterait indéniablement une protection aux journalistes. Elle éliminera une menace qui pèse sur eux au quotidien. Constitue-t-elle pour autant une avancée de l’état de droit ? Offre-t-elle un plus pour l’exercice des droits et de la citoyenneté ? Il est permis d’en douter. Pour deux raisons. D’une part, ce qui est en cause en Algérie, ce n’est pas la loi, mais la manière dont elle est appliquée. Dans le cas de la diffamation, l’essentiel des abus enregistrés jusque-là contre les journalistes ne proviennent pas de l’application de la loi, mais de sa mauvaise application. Les journalistes mis en prison, à titre préventif ou après condamnation, l’ont tous été à la suite d’un abus de pouvoir caractérisé. Ils ont été victimes d’injustice, non de l’application de la loi.

Rien n’oblige, par exemple, à mettre un journaliste en détention préventive après publication d’un écrit à priori diffamatoire. La détention préventive suppose en effet que le prévenu menace pas l’ordre public, menace de détruire des preuves, ou qu’il est susceptible de fuir. Pour le journaliste, la prévention d’un tel risque est inutile. Ce qui exclut la détention préventive.

Le journaliste peut donc parfaitement être convoqué, et il doit l’être, en cas de plainte recevable contre lui. Il doit être jugé, et s’il a diffamé, il doit être sanctionné. Une justice équitable ira rarement jusqu’à prononcer une peine de prison. Et si elle y va, c’est parce que la faute est suffisamment grave.

D’autre part, si la dépénalisation du délit de presse protègera le journaliste contre certains abus, elle risque, par contre, de léser les citoyens face à la toute puissance des médias. Ceux-ci peuvent supporter sans problème des condamnations à des amendes, alors que l’honneur du citoyen diffamé ne peut être lavé par un simple procès. C’est une question délicate, qui risque d’être sacrifiée pour faire plaisir aux journalistes. Et il semble que c’est le véritable objectif visé : obtenir la faveur des journalistes par le biais de l’impunité, après avoir obtenu celle des médias par le biais de la manne publicitaire et de la pression autoritaire.

Ainsi, seront évacués les grands sujets qui fâchent. A commencer par le droit de créer des journaux, de lancer des radios et des chaines de télévision, de tirer pleinement profit des médias électroniques. Sur tous ces chapitres, l’Algérie a un retard énorme. De plus, elle souffre de deux handicaps majeurs : une vision autoritaire, hostile à toute idée d’ouverture de la part du pouvoir, et un retard économique considérable.

Pour l’heure, l’Algérie a cloné sa première chaine de télévision, et a doté chaque wali d’une radio. C’est un schéma nord-coréen, inefficace et sans crédibilité. Faut-il admettre que le pouvoir, son président, ses ministres et ses serviteurs, s’en sont rendus compte ? Peut-être que oui. Dans ce cas, ils devraient tous remettre le tablier et rentrer chez eux, car ils sont tous au pouvoir depuis douze ans, et le pays a déjà trop perdu de temps avec eux. Peut-être que non. Et dans ce cas, il s’agit simplement de mots, ou de mensonges. Ou de manipulations. Ou de tromperies.

Le choix est large, mais il confirme que la dépénalisation du délit de presse est une carotte brandie devant les journalistes, une carotte qui ne cache pas la forêt de l’autoritarisme et de l’incompétence.

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