Le monde enchanté des séminaires économiques

Le débat économique fait défaut en Algérie. Mais il ne faut surtout pas le chercher dans les séminaires organisés.

Par Abed Charef

Les séminaires économiques offrent
une parenthèse enchantée d’efficacité et de bons sentiments. De la fiction pure.
Non parce que ce qui est dit est trop théorique, ou que les participants, des
professeurs d’université à la longue tignasse en désordre, disent des choses aussi
incompréhensibles que merveilleuses. Ni parce que ces lieux sont des forums
où on échange doctement des idées ou des principes sur la gestion, juste pour
briller ou pour faire belles phrases.

Non. C’est plus beau que ça. Ce
sont des lieux qui relèvent plutôt du bal masqué. Où tout le monde joue un
rôle. Chacun a bien appris son texte, dans une partition bien réglée, et en
fait une présentation irréprochable, pour s’attirer l’admiration de ses pairs
et de toute l’assistance, sans pour autant s’aventurer sur des chemins difficiles
ou dangereux. Le tout se joue selon une règle très chère aux économistes :
gagnant-gagnant. Et si jamais un dérapage se produit, ou une phrase
malencontreuse choque l’assistance, cela n’a guère d’importance. On est entre
spécialistes, entre initiés.

Dans les séminaires économiques
algériens, on retrouve les mêmes conférenciers, consacrés par les faiseurs
d’opinion du pays et par les chefs d’entreprises. Chercheurs soucieux de
briller, mais vivant à la lisière du pouvoir, professeurs d’université à la
recherche de postes de conseillers, anciens ministres sur le retour. Et des
chefs d’entreprises d’une redoutable efficacité, comme vous l’assurent à longueur
de journée des « experts internationaux » omniprésents.

Dans ces espaces, tout le monde
affiche un CV à faire pâlir de jalousie un « doctour » égyptien. Le
must, c’est d’afficher une formation poussée, une carrière dans l’entreprise
publique, et un passage dans des institutions internationales. Cela justifie
pleinement le droit de s’installer dans le statut de consultant, et d’y ajouter
parfois le qualificatif d’international pour faire chic.

Tous ces titres donnent
une certaine crédibilité, et donnent surtout l’illusion du savoir, condition
indispensable pour accéder aux travées du pouvoir, politique ou économique. Car
tout est là : le savoir exhibé n’est rien s’il ne sert à séduire les dirigeants
politiques et les propriétaires d’entreprises, les deux autres grands groupes d’acteurs
qui peuplent les séminaires économiques.

Et dans ce créneau, on
est plutôt bien servi. Les dirigeants d’entreprises privées vivant largement de
la rente sont présents en force. Ils dénoncent la bureaucratie et le manque d’efficacité
économique, l’instabilité et le manque de visibilité. Ils parlent de stratégie,
de plans de développement, de management et d’autres concepts tout aussi
savants, mais eux-mêmes vivent au jour le jour, attendant l’intervention d’un
ministre ou le coup de pouce d’un wali pour décrocher un marché. Ils exigent du
gouvernement l’établissement de règles du jeu, mais ils travaillent largement l’informel.
Ils regrettent l’absence d’encouragement à la production, eux qui réalisent l’essentiel
de leurs profits dans l’import-import. Et plus le gouvernement multiplie les
facilités, plus ils en redemandent. Pourquoi se gêner, du moment que l’exécutif
est prêt à répondre à toutes les sollicitations des « entrepreneurs »
et « managers » ?

Quant aux anciens
ministres et hauts responsables qui fréquentent les séminaires, ils sont
étonnants de duplicité. Ils énoncent des principes qu’ils n’ont jamais respectés
quand ils étaient aux affaires, et affichent des positions qui leur
paraissaient farfelues quand ils faisaient partie du gouvernement. Ils alignent
des projets très séduisants, sans jamais expliquer pourquoi ils ne les ont pas appliqués
quand ils en avaient le pouvoir. Ils parlent de Keynes, de la relance par la
dépense publique, de modèle coréen ou turc, mais quand ils avaient à gérer de
grandes entreprises ou des ministères, ils se comportaient en parfaits
bureaucrates, incapables d’innover, attendant les instructions.

Mais il faut leur
reconnaitre qu’ils tiennent bien leur rôle. Ils font bien ce qu’on attend d’eux.
Comme les autres participants aux colloques économiques, ils sont là, dans un
rituel sans aucune connexion avec le réel. Ils affichent des idées, des
positions et des attitudes sans rapport avec leur comportement au quotidien. Ils
sont comme Daho Ould Kablia défendant la démocratie, ou Ahmed Ouyahia prônant
des élections libres : eux-mêmes n’y croient pas, mais savent que c’est le
seul moyen qu’ils connaissent pour rester au pouvoir, pour les uns, ou gagner
encore plus d’argent, pour les autres.

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