Murmures et chuchotements autour d’une belle fiction

Le pouvoir ne parle pas, il chuchote. C’est ainsi que se construisent les plus beaux consensus, ainsi que les meilleures fictions.

 

Par Abed Charef

Il y a ceux qui murmurent à l’oreille des journalistes. Il y a ceux qui chuchotent, et d’autres, qui font du bruit, sans réussir à attirer l’attention. Mais en l’absence d’une parole officielle crédible, ces bruits et chuchotements font office de projet politique, dont les contours se mettent en place, pièce par pièce, en attendant le grand happy-end, la désignation du successeur de M. Abdelaziz Bouteflika.

En ce moment où on parle de dialogue et de réforme, deux bruits, presque symétriques, s’imposent. Et ils plaident tous deux l’innocence en faveur des deux pôles considérés comme les principales sources du pouvoir, la présidence de la république et les fameux « services ». Du côté de M. Abdelaziz Bouteflika, on assure que l’homme est si innocent qu’il n’est plus intéressé par le pouvoir. D’ailleurs, dit-on, il ne voulait pas vraiment d’un troisième mandat, et cette corvée lui a été imposée par d’autres cercles, qui avaient intérêt à ce qu’il reste. Ces mauvais génies sont ainsi arrivés à lui imposer le « mandat de trop ».

Que fait un homme « déçu », voire « blasé », qui se sent trahi, et que le pouvoir n’intéresse plus ? Il accomplit simplement son devoir. Il mène les changements nécessaires, pour préparer le pays à affronter l’avenir, avant de se retirer tranquillement, avec le sens du devoir accompli, en laissant le pays entre de bonnes mains. Et le plus tôt sera le mieux. M. Bouteflika est même tenté de ne pas aller au bout de son mandat. Il envisagerait de se retirer fin 2012, aussitôt le cycle des réformes mené à son terme.

Entretemps, il aura engagé le changement qui est, certes, nécessaire, mais qui se fera par paliers, de manière contrôlée, selon un planning établi au préalable. Il est hors de question de céder à la mode de la révolution arabe, de se laisser déborder par une rue qui bouillonne ou de laisser le pays aller vers une nouvelle explosion.

L’exercice est compliqué. Et ambitieux. Car si tel est son objectif, M. Bouteflika doit trouver un équilibre impossible entre trois impératifs : préserver les intérêts du pouvoir, s’aménager une « sortie honorable », et engager la réforme. Le beurre, l’argent du beurre, et la bergère comme cadeau…

Tout cela se fait dans un beau consensus. Ayant une bonne connaissance des règles du jeu, le chef de l’état a obtenu l’accord des « services » et de l’armée, qui, du reste, le laissent mener le jeu à sa guise. Car si les proches du chef de l’état assurent qu’il a encore la totale maitrise de la décision, les autres partenaires s’empressent de confirmer. Ils jurent que l’armée et son bras politique, le DRS, ont perdu la main depuis longtemps, et que le chef de l’état est le seul à décider dans le pays, même s’il lui arrive de demander l’avis des autres. Mais comme il va jusqu’à demander l’avis de l’opposition, comme il le fait dans le cadre des réformes, cela n’a guère d’importance : M. Bouteflika décide seul.

Chafik Mesbah l’assure. Le président Bouteflika, écrit cet ancien officier supérieur du DRS, « s’est affranchi » de la tutelle de l’armée, depuis qu’il a poussé vers la sortie l’ancien chef d’état-major, le général Mohamed Lamari, « le seul officier capable de s’opposer frontalement au chef de l’Etat ». Les jeunes officiers qui ont pris la relève ont, certes, « une solide formation militaire et technique », mais ils sont « fermés aux sirènes de la politique ». De là, conclut-il, « l’autorité du président de la République sur la hiérarchie militaire ne souffre pas de contestation ».

Autre manœuvre qui aurait permis à M. Bouteflika de neutraliser l’armée, il a réussi à découpler l’état-major de l’armée du DRS depuis les présidentielles de 2004. Le résultat est, dès lors, sans équivoque. « Il n’existe aucun contre-pouvoir réel à celui du chef de l’Etat », qui, « aux termes de la Constitution, dispose d’un pouvoir sans limites ». Du reste, le DRS ne peut « engager une démarche d’obstruction à la volonté du chef de l’Etat », et « ne dispose pas d’un projet alternatif à celui du président de la République ».

On en arrive donc à un schéma simple, presque idyllique, pour décrire la situation actuelle de l’Algérie. On aurait un chef d’état peu intéressé par le pouvoir, contraint de l’exercer par pur sens du devoir, et qui a réussi, contre vents et marées, à normaliser la situation. Il a notamment rétabli l’autorité du président de la république sur les forces armées. Il ne lui reste plus qu’à consacrer cette œuvre par une nouvelle constitution, avant de se retirer dans la « sérénité ».

Une belle fiction. Qui occulte un élément fondamental : soit elle suppose que le successeur de M. Bouteflika a d’ores et déjà été désigné, ce qui démolit toute la construction ; soit elle postule que le successeur n’est pas encore connu, et dans ce cas, il suffit d’attendre que la question soit mise sur la table pour que toute cette sérénité vole en éclats.

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