Vivre sans eux

Ils occupent tout l’espace, politique, sécuritaire et médiatique. Ils font tout. Mais pourquoi faire ?

Par Abed Charef

En cette matinée du 18 septembre, la tendance était au sourire moqueur. Un sourire entendu, appelant chacun à une sorte de complicité, pour dire : on le savait bien, on vous l’avait bien dit, « ils » sont malins, et forts, très forts ; « ils » l’ont encore fait, et « ils » ont réussi leur coup. Chez les dirigeants de partis comme chez les bureaucrates de la périphérie du pouvoir, dans les milieux de l’opposition comme au sein de la clientèle du régime, chez les analystes comme chez les faiseurs d’opinion, tout le monde semblait exprimer le même sentiment de connivence, mêlé de soulagement : la révolution virtuelle du 17 septembre n’a pas eu lieu.

Et comment pouvait-elle avoir lieu ? Encore un coup foireux comme seuls, « eux », savent les organiser, vous assure-t-on partout. « Ils » ont organisé le coup, « ils » ont fabriqué une révolution fictive pour bien démontrer au monde que l’Algérie n’est pas concernée par ce qui se passe dans le monde arabe, car l’Algérie, selon « eux », est déjà une démocratie qui, de plus, n’hésite pas à aller plus loin dans l’ouverture démocratique, comme l’atteste la panoplie de lois en instance d’être votées par le Parlement. Le scénario du 17 septembre serait donc un montage, de bout en bout, et il aurait parfaitement réussi.

Quel scénario? Selon ce qui se raconte dans les rédactions et dans les cafés, un appel a été lancé au début du mois pour organiser une grande journée de protestation le 17 septembre. Qui a lancé la rumeur ? « Eux », évidemment, disent les uns. Non, la rumeur a été lancée par de vraies protestataires, et « eux » ont pris le relais, pour la contrer et l’utiliser au profit du pouvoir, disent d’autres. Relayée sur le net et différents réseaux, la rumeur a pris d’autant plus d’envergure que des officiels ont joué le jeu pour lui donner du crédit. Tel le ministre de l’intérieur, Daho Ould Kablia, qui a mis en en garde contre les manœuvres de déstabilisation. Ou encore ces journaux publics (ils existent encore), et parapublics, qui ont participé à déjouer le complot.

La révolution du 17 septembre a même eu un porte-parole, un obscur membre d’une association de Djelfa, qui aurait pris attache avec le philosophe révolutionnaire Bernard Henry-Lévy, pour l’inviter à parrainer le grand jour en Algérie. Le correspondant d’un site internet basé à Londres était accusé d’avoir servi de relais, pour bien montrer la main de l’étranger dans ce complot ourdi. Et finalement, Al-Jazeera s’emparait à son tour de l’évènement, pour en assurer une forte médiatisation.

Bernard Henry-Lévy, anniversaire des massacres de Sabra et Chatila, choix de la journée de samedi (journée de repos des personnes de confession juive), la boucle était bouclée. On avait désormais la preuve de l’origine étrangère du complot, on avait démasqué ses initiateurs, et il ne restait plus qu’à les confondre. C’est la vigilance du peuple algérien qui s’en chargerait : pas un seul manifestant dans les rues d’Alger en ce samedi 17 septembre.

Le 18 au matin, on nous assurait que tout ceci n’était évidemment qu’un montage. « Ils » ont tout organisé pour prendre les devants, et discréditer à l’avance tout mouvement de foule. « Ils » ont décidé d’organiser une fausse révolution pour éviter la vraie révolution. N’ont-« ils » pas commandité les marches du samedi pendant tout le premier semestre pour éviter précisément que la rue n’organise de vraies marches de protestation ?

On était à peine sorti de cette paranoïa où « ils » font tout, absolument tout, qu’ « ils »revenaient, de nouveau, lundi soir, dans un documentaire diffusé par Canal Plus consacré aux moines de Tibhirine. Réalisé par Jean-Baptiste Rivoire, qui s’est spécialisé dans l’analyse du côté sombre de la tragédie algérienne, le documentaire nous assure qu’ « ils » ont tout planifié, tout organisé. Le GIA, Djamel Zitouni, Abderrezak El-Para, le terrorisme, c’est « eux ». Même le boulanger, ce serait « eux ».

« Ils » ont fait enlever les moines, « ils» les ont baladés dans la montagne, « ils » voulaient organiser une grande opération de communication pour lever l’embargo de fait qui avait été imposé à l’Algérie. « Ils » voulaient par la suite organiser une opération spectaculaire pour faire libérer les moines, mais les choses ont mal tourné. Alors, « ils » les sacrifiés.

Mais s’ils si sont puissants, si omniprésentes, pourquoi n’utiliseraient-ils pas une partie infime de leurs capacités pour tenter de sortir le pays de la crise ? Et tout ce qu’ils font, ces complots, ces manips, ça les mène où ? Et si « eux »sont connus, alors, nous,  qui sommes-nous ? Et pouvons-nous exister sans « eux » ?