Vœux pour une véritable transition

2011 a tenu une partie de ses promesses. Mais la révolution n’a pas tenu les siennes. On aura donc la transition qu’on peut.

Par Abed Charef

2011 avait commencé dans l’euphorie de la révolution et la fièvre de la contestation. Elle se termine dans la confusion, avec ce vague sentiment de révolution inachevée, ou avortée. Et aussi, parfois, ce sentiment d’avoir été entrainé vers des rivages non souhaités.

En Algérie comme ailleurs dans le monde arabe, s’est installée cette ambigüité liée au cheminement tortueux la révolution. Celle-ci avait libéré une formidable énergie, révélant une immense capacité de contestation dans une région du monde considérée jusque-là comme apathique, insensible à la démocratie et à la modernité. Mais elle a surtout créé une attente d’un monde nouveau, meilleur, fait de liberté, de démocratie et de mieux être.

Le résultat reste ambigu. Il y a, certes, la fin du régime de Maammar Kadhafi, qui constituait une condition nécessaire pour débloquer la situation en Libye. Il y a aussi le fait que Moubarak et Ben Ali ont quitté la scène, et qu’ils seront bientôt suivis par Ali Abdallah Salah et, probablement, Bachar El-Assad. Mais nulle part, le dénouement n’a été à la hauteur des espérances. Y compris en Tunisie, où le cours du changement semble le plus prometteur.

En Tunisie, la révolution démocratique a débouché sur un accès des islamistes au pouvoir. Des islamistes modérés, certes, mais des islamistes tout de même. Ce qui signifie que le pays est désormais ouvert à la machine de propagande qui peut, en une décennie, transformer le pays en un Tunisistan, alors que rien ne montre que la Tunisie dispose des ressorts nécessaires pour faire face à une telle dérive.

En Egypte, pays le plus influent du monde arabe en raison de son poids démographique, le mouvement a pris plus d’ampleur. L’islamisme y représente les deux tiers de l’électorat, et la société en est si imprégnée qu’aucun mouvement ne semble en mesure de contrer la machine qui s’est mise en place. Des bruits courent sur de possibles arrangements entre l’armée et les frères musulmans, ce qui scellerait, et pour longtemps, le sort du pays.

En Syrie, la situation s’est crispée, car les enjeux risquent d’être encore plus importants. Ce n’est pas seulement le sort du régime de Bachar El-Assad qui se joue, mais l’avenir de toute la région. Liban, Iran, Irak, Turquie, Palestine, toute la région subira les effets de la crise syrienne, avec une probable disparition du verrou syrien, devenu prioritaire pour la diplomatie américaine et française.

Mais c’est en Algérie que 2011 aura été la plus décevante. L’année avait commencé dans la fièvre des émeutes, pour se terminer dans l’impasse de fausses réformes. Le pouvoir a visiblement pris des chemins de travers pour éviter d’aborder les problèmes de front. Il a, dans un premier temps, tenté de transformer la contestation en une émeute de la faim, pour occulter le mal-être qui domine la société algérienne. Les Algériens manquaient de pain, en raison de perturbations du marché, non de liberté, répétait le pouvoir. Il a même suscité la création d’une commission d’enquête parlementaire, qui a publié un rapport ridicule sur la question.

Mais la réalité s’est rapidement imposée, et le pouvoir a tenté de désamorcer les questions de fond, en annonçant de nouvelles réformes, qui devaient déboucher sur une nouvelle donne législative dans les principaux domaines de la vie politique. Les choses ont cependant rapidement viré au ridicule, quand le parlement a voté des lois qui restreignent le champ des libertés, des textes plus restrictifs même que ceux adoptés sous Liamine Zeroual, au pire de la décennie 1990. Ces lois ont consacré une situation de fait, dominée par les interdits et le règne du non droit, alors que les émeutes de la première semaine de l’année constituaient précisément une explosion contre ce sentiment d’étouffement qui asphyxie la société algérienne.

C’est dans ce climat de régression que s’engage l’année 2012. Où mènera-t-elle ? le champ est tellement balisé que les surprises sont exclues. Ce sera une autre année de consolidation du statuquo. Les lois nouvelles sur les partis, l’information, les associations et la presse seront mises à exécution, ce qui légalisera une situation subie jusque-là en dehors de la loi.

Le pays vivra aussi des élections législatives et locales, lieux traditionnels de la distribution des strapontins. Une vie politique va donc se créer, autour de ces enjeux, ce qui mobilisera une bonne partie de l’Algérie officielle. Mais en arrière plan, se profilera déjà 2014, qui verra la première élection post-Bouteflika. Ce qui se passe aujourd’hui est, en partie, une mise en place du dispositif en vue de cette échéance.

2012 sera donc une année de transition vers la préparation de 2014, pas celle de la transition vers un nouveau système.

Bonne année tout de même.

L’année du printemps

2011 a été marquée par le « printemps arabe ». 2012 sera-t-elle celle de l’été arabe, c’est-à-dire la saison sèche ?

Par Abed Charef

Kadhafi, Ben Ali, Moubarak. Bientôt, Ali Abdallah Salah et, peut-être, Bachar El-Assad. Jamais, depuis les indépendances, le monde arabe n’a connu autant de bouleversements en une période aussi courte. Jamais il n’y a eu autant de dirigeants contestés ou éjectés, et jamais la rue n’a autant bougé. C’est comme si les sociétés arabes, jusque-là anesthésiées, ont brusquement découvert qu’elles avaient le droit, ou le devoir, d’exister, de vivre, d’avoir un avis et, pourquoi pas, le droit d’imposer leurs choix politiques.

Ce fut si rapide, si brutal, que tout le monde a été surpris. Certes, beaucoup pensaient la révolte inéluctable, tant les ingrédients de la contestation étaient réunis. Mais personne ne pensait que c’était aussi imminent, aussi brutal, ni que le mouvement serait d’une telle ampleur. Aucun dirigeant contestataire n’a évoqué un bouleversement d’une telle ampleur en une seule année. Mêmes les gauchistes les plus affirmés n’osaient espérer un tel mouvement de masse.

C’est dire si la réaction au fameux printemps arabe a été approximative, brouillonne, souvent maladroite. Dans un premier temps, beaucoup ont pensé qu’il s’agit d’une simple poussée de fièvre, sans lendemain. Ce qui a provoqué des réactions parfois stupides, ridicules, comme celle de l’ancien ministre française des affaires étrangères Michèle Alliot-Marie, qui proposait aux Tunisiens une coopération technique pour une assurer une répression plus soft.

Il a fallu plusieurs semaines d’agitation continue pour qu’une nouvelle perception apparaisse, à la faveur de troubles en Egypte et d’émeutes en Algérie. Et ce n’est qu’à partir de là que les choses ont commencé à être examinées de manière différente. On commençait alors à se dire qu’il ne s’agissait peut-être pas d’une simple jacquerie, mais d’un véritable mouvement de fond aux résultats imprévisibles.

Dans les pays arabes, une réaction de survie a prévalu. Elle s’est exprimée avec trois préoccupations majeures: comment tenir le coût et maitriser la situation sans trop de dégâts ? comment faire quelques concessions sans céder sur l’essentiel ? et comment conserver la confiance des grandes puissances qui menaçaient leurs anciens alliés de les lâcher ?

Chez les grandes puissances, une fois la surprise passée, il est rapidement apparu que les Américains avaient une longueur d’avance. Alors que les partenaires traditionnels, comme le France, cherchaient un moyen de conserver le statuquo pour préserver leurs intérêts, les Américains décidaient d’accompagner le mouvement de contestation, pour se placer aux côtés des pouvoirs qui risquaient d’émerger à la faveur du printemps arabe. Après tout, c’est nouveau « Grand Moyen Orient », sur lequel ils avaient tant investi, qui émergeait des révoltes de la rue.

C’est ainsi qu’ils ont accompagné le changement en Tunisie, tenté de contrôler celui qui déferlait sur l’Egypte, et totalement pris en charge, via l’OTAN, celui qui balayait Maammar Kadhafi. Ce qui leur permet, aujourd’hui, d’apparaitre un peu comme les parrains des nouveaux régimes alors qu’ils avaient soutenu à fond les anciens systèmes, qu’ils considéraient alors comme une digue contre l’islamisme politique.

Ce n’est pas le seul paradoxe du printemps arabe. Aussitôt leur soutien aux anciens pouvoirs oublié, les Etats-Unis sont devenus les parrains des nouveaux pouvoirs islamistes qui s’installent dans toute l’Afrique du Nord, de l’Egypte au Maroc. C’est la preuve que les Etats-Unis gagnent toujours, ou, du moins, qu’ils sont toujours du côté du vainqueur. Mais aujourd’hui, Il ne s’agit plus, pour eux, de faire un choix entre la démocratie et l’islamisme, mais entre ce qu’ils considèrent comme l’islamisme radical et un islamisme modéré avec lequel ils ont décidé de pactiser. En attendant peut-être de faire un choix entre l’islamisme radical et le jihadisme…

Mais les Américains, après tout, ont leurs intérêts, et ils savent les défendre. En est-il de même pour les sociétés arabes et pour les pays arabes? Comment ces sociétés et ces pays vont-ils faire face à cette déferlante, comment préserver l’essentiel pour espérer repartir demain ?

Sur ce terrain, il faut bien avouer que 2011 n’a pas apporté de réponse significative. On a distribué de l’argent quand c’était possible, comme en Arabie Saoudite, on a fait quelques concessions pour gagner du temps, comme au Maroc, on a lancé de fausses réformes sans impact réel, comme en Algérie, mais il n’y a eu, nulle part, de choix politique susceptible de dessiner de nouveaux horizons. A part les cercles qui justifient l’action du pouvoir, il n’y pas eu de réflexion sérieuse sur les grands défis qui s’imposent à cette région, pour qu’elle puisse remonter la pente et reprendre en mains sa destinée.

C’est le plus inquiétant dans ce printemps arabe. Car après le printemps, il y a l’été, une saison sèche, aride, sans ressources. Et très chaude, particulièrement dans le désert. Et le monde arabe n’est pas marqué seulement par un désert physique. Il y a aussi le désert en matière de débat, de réflexion, de projet d’avenir.

L’année du printemps

2011 a été marquée par le « printemps arabe ». 2012 sera-t-elle celle de l’été arabe, c’est-à-dire la saison sèche ?

Par Abed Charef

Kadhafi, Ben Ali, Moubarak. Bientôt, Ali Abdallah Salah et, peut-être, Bachar El-Assad. Jamais, depuis les indépendances, le monde arabe n’a connu autant de bouleversements en une période aussi courte. Jamais il n’y a eu autant de dirigeants contestés ou éjectés, et jamais la rue n’a autant bougé. C’est comme si les sociétés arabes, jusque-là anesthésiées, ont brusquement découvert qu’elles avaient le droit, ou le devoir, d’exister, de vivre, d’avoir un avis et, pourquoi pas, le droit d’imposer leurs choix politiques.

Ce fut si rapide, si brutal, que tout le monde a été surpris. Certes, beaucoup pensaient la révolte inéluctable, tant les ingrédients de la contestation étaient réunis. Mais personne ne pensait que c’était aussi imminent, aussi brutal, ni que le mouvement serait d’une telle ampleur. Aucun dirigeant contestataire n’a évoqué un bouleversement d’une telle ampleur en une seule année. Mêmes les gauchistes les plus affirmés n’osaient espérer un tel mouvement de masse.

C’est dire si la réaction au fameux printemps arabe a été approximative, brouillonne, souvent maladroite. Dans un premier temps, beaucoup ont pensé qu’il s’agit d’une simple poussée de fièvre, sans lendemain. Ce qui a provoqué des réactions parfois stupides, ridicules, comme celle de l’ancien ministre française des affaires étrangères Michèle Alliot-Marie, qui proposait aux Tunisiens une coopération technique pour une assurer une répression plus soft.

Il a fallu plusieurs semaines d’agitation continue pour qu’une nouvelle perception apparaisse, à la faveur de troubles en Egypte et d’émeutes en Algérie. Et ce n’est qu’à partir de là que les choses ont commencé à être examinées de manière différente. On commençait alors à se dire qu’il ne s’agissait peut-être pas d’une simple jacquerie, mais d’un véritable mouvement de fond aux résultats imprévisibles.

Dans les pays arabes, une réaction de survie a prévalu. Elle s’est exprimée avec trois préoccupations majeures: comment tenir le coût et maitriser la situation sans trop de dégâts ? comment faire quelques concessions sans céder sur l’essentiel ? et comment conserver la confiance des grandes puissances qui menaçaient leurs anciens alliés de les lâcher ?

Chez les grandes puissances, une fois la surprise passée, il est rapidement apparu que les Américains avaient une longueur d’avance. Alors que les partenaires traditionnels, comme le France, cherchaient un moyen de conserver le statuquo pour préserver leurs intérêts, les Américains décidaient d’accompagner le mouvement de contestation, pour se placer aux côtés des pouvoirs qui risquaient d’émerger à la faveur du printemps arabe. Après tout, c’est nouveau « Grand Moyen Orient », sur lequel ils avaient tant investi, qui émergeait des révoltes de la rue.

C’est ainsi qu’ils ont accompagné le changement en Tunisie, tenté de contrôler celui qui déferlait sur l’Egypte, et totalement pris en charge, via l’OTAN, celui qui balayait Maammar Kadhafi. Ce qui leur permet, aujourd’hui, d’apparaitre un peu comme les parrains des nouveaux régimes alors qu’ils avaient soutenu à fond les anciens systèmes, qu’ils considéraient alors comme une digue contre l’islamisme politique.

Ce n’est pas le seul paradoxe du printemps arabe. Aussitôt leur soutien aux anciens pouvoirs oublié, les Etats-Unis sont devenus les parrains des nouveaux pouvoirs islamistes qui s’installent dans toute l’Afrique du Nord, de l’Egypte au Maroc. C’est la preuve que les Etats-Unis gagnent toujours, ou, du moins, qu’ils sont toujours du côté du vainqueur. Mais aujourd’hui, Il ne s’agit plus, pour eux, de faire un choix entre la démocratie et l’islamisme, mais entre ce qu’ils considèrent comme l’islamisme radical et un islamisme modéré avec lequel ils ont décidé de pactiser. En attendant peut-être de faire un choix entre l’islamisme radical et le jihadisme…

Mais les Américains, après tout, ont leurs intérêts, et ils savent les défendre. En est-il de même pour les sociétés arabes et pour les pays arabes? Comment ces sociétés et ces pays vont-ils faire face à cette déferlante, comment préserver l’essentiel pour espérer repartir demain ?

Sur ce terrain, il faut bien avouer que 2011 n’a pas apporté de réponse significative. On a distribué de l’argent quand c’était possible, comme en Arabie Saoudite, on a fait quelques concessions pour gagner du temps, comme au Maroc, on a lancé de fausses réformes sans impact réel, comme en Algérie, mais il n’y a eu, nulle part, de choix politique susceptible de dessiner de nouveaux horizons. A part les cercles qui justifient l’action du pouvoir, il n’y pas eu de réflexion sérieuse sur les grands défis qui s’imposent à cette région, pour qu’elle puisse remonter la pente et reprendre en mains sa destinée.

C’est le plus inquiétant dans ce printemps arabe. Car après le printemps, il y a l’été, une saison sèche, aride, sans ressources. Et très chaude, particulièrement dans le désert. Et le monde arabe n’est pas marqué seulement par un désert physique. Il y a aussi le désert en matière de débat, de réflexion, de projet d’avenir.

Kadhafi, Qardhaoui et Novembre

Célébrer le 1er novembre, célébrer la chute de Kadhafi, ou la victoire de l’OTAN…

Par Abed Charef

  1. Qardhaoui a gagné. De son perchoir à Al-Jazeera, cet homme, un des plus influents du monde arabe, a appelé les Libyens à tuer Maammar Kadhafi. Peu importe comment le tuer, il suffit de l’exécuter, pour débarrasser le monde de ce personnage, a-t-il dit dans une fetwa célèbre prononcée dès le début de la crise libyenne.

Le vœu de Qardhaoui a été exaucé. Son discours, inspiré d’une pensée du Moyen-âge, a trouvé preneur. Et les hommes qui ont exécuté Kadhafi ont naturellement adopté une attitude digne du Moyen-Age : exécution sommaire, sans jugement, après de multiples sévices. Un des fils de Kadhafi, Mouatassim, capturé en même temps que son père, a été torturé, amputé d’un bras, avant d’être assassiné. Puis, toujours dans la grande tradition tribale du Moyen-âge, les corps ont été exhibés au public. Jusqu’à ce que l’image devienne choquante et contre-productive, obligeant les parrains de la révolution libyenne à donner l’ordre de mettre fin à ce spectacle macabre.

Qardhaoui et ceux qui ont porté le coup fatal à Kadhafi ont une conception primaire de la politique. Ils ne connaissent pas l’indépendance de la justice. Ils pensent qu’ils sont la justice. Kadhafi, lui aussi, pensait qu’il était la justice, qu’il était la voix des pauvres et des opprimés. Il jugeait et exécutait les sentences. Ses opposants étaient des rats, forcément dans l’erreur. Lui était naturellement dans le vrai.

Les nouveaux maitres de la Libye agissent comme Kadhafi. Lui était la révolution. Eux sont la main de Dieu. La preuve ? Ils sont sur la même longueur d’ondes que Qardhaoui, la voie la plus autorisée de l’Islam moderne. Ils appliquent les préceptes de Dieu et promettent d’instaurer la justice divine au pays de Omar Mokhtar.

Il y a toutefois un problème : les révolutionnaires libyens sont en phase avec Qardhaoui, qui est lui-même en phase avec la politique étrangère de Qatar, le pays arabe le plus proche des Etats-Unis. Si proche qu’un vétéran algérien, ancien moudjahid, veut simplifier les choses en annexant aux Etats-Unis deux nouveaux Etats, Israël et le Qatar…

Autre paradoxe : tous ces hommes qui affirment agir conformément à la parole de Dieu sont en guerre entre eux. Qardhaoui, chef spirituel des Frères musulmans, est en guerre contre Al-Azhar, mais aussi contre Ben Laden, contre Khomeiny et contre Hasssan Nasrallah. On ne sait s’il faut ajouter à cette liste tous les illuminés qui ont mis l’Algérie à feu et à sang.

  1. Maammar Kadhafi a échoué. Lamentablement. Mais il a eu la fin dont il a toujours rêvé : il a été assassiné par des gens qu’il considère comme des traitres, alors qu’il combattait des troupes étrangères. Comme son idole Omar El-Mokhtar.

    Le leader libyen pensait diriger son pays. Il était convaincu d’en être le leader incontesté, jusqu’au jour où il a découvert que son gouvernement était une association dirigée par d’autres gens. Son ministre de la défense est devenu chef du CNT, et un de ses ministres, Ahmed Jebril, est apparu comme une sorte d’Ahmed Chalabi, pour finir porte-parole d’une force qui a avalisé la destruction d’un pays par l’OTAN.

    Qui est qui en Libye ? Il faudra de longues années pour dénouer les fils d’une tragédie dont Kadhafi ne maitrisait que peu d’éléments. Mais certaines vérités s’imposent d’elles-mêmes. La crise libyenne, née d’un soulèvement interne, a eu un dénouement externe. Les Etats-Unis ont eu un rôle central, même s’ils ont laissé à Nicolas Sarkozy le soin de jouer les gros bras, de peur qu’une nouvelle invasion américaine en terre arabe ne provoque un rejet trop violent.

    Mais le plus dur est peut-être ailleurs. Il est dans cet acceptation d’une partie de l’opinion arabe, qui avalisé et soutenu une opération de l’OTAN contre un pays arabe. Quel qu’en soit le prétexte, cette évolution est importante. En Algérie même, des gens se sont mobilisés pour soutenir l’attaque contre la Libye. Dans la presse et dans les réseaux sociaux, cette position, affichée et assumée, est devenue très présente. C’est une ligne qui est franchie : qui peut certifier que, demain, au nom d’un combat contre une dictature, ou d’une cause quelconque, des militants zélés ne vont pas soutenir une intervention « humanitaire » ou « onusienne » en Syrie, au Maroc et, en fin de compte, en Algérie ?

  2. Kadhafi a trouvé peu de gens pour le défendre. Sa fin a surtout révélé l’impasse dans laquelle il a mené son pays. Sa conception du pouvoir l’a mené à détruire l’armée de son pays. Car même s’il affichait des ambitions démesurées, les faits sont là, têtus, pour prouver que la Libye n’avait plus d’armée : au moment où le pays s’est trouvé dans l’impasse, il n’y avait pas d’armée pour le sauver. Y compris en éjectant Kadhafi, pour sauver l’intégrité territoriale de la Libye. Car si on peut admettre qu’une armée libyenne ne pouvait rien contre l’OTAN, elle pouvait prendre des initiatives pour éviter que le pays ne sombre dans le chaos ou qu’il ne soit livré à des puissances étrangères.

    Inutile, dès lors, de parler des autres institutions. La Libye était un désert institutionnel, qui doit tout inventer. De la gestion municipale à la notion de parlement, en passant par une justice indépendante. En a-t-elle les moyens ? Une fois passée l’euphorie de la chute de Kadhafi, la réalité, brutale, a frappé tout le monde. La Libye est plus proche de la Somalie que de la Suisse. Elle sert désormais de supermarché d’armes en tous genres à un vaste espace qui va de la Somalie au Sahara Occidental, en passant par le Niger et la Mauritanie.

    Les pays occidentaux, dont l’action a débouché sur une telle issue, pouvaient-ils ignorer cette hypothèse ? Ce serait faire injure à leurs services spéciaux et à leurs think-tanks de le penser. Il faut donc en conclure qu’ils avaient froidement envisagé cette hypothèse, et qu’ils l’ont laissé se développer sur le terrain. Comme en Afghanistan, en Irak et ailleurs, les pays occidentaux créent une situation qui génère du terrorisme, et font ensuite semblant de le combattre…

  3. La crise libyenne a suscité des réactions et des positions idéologiques (pour ou contre l’intervention étrangère), parfois polémiques, souvent émotionnelles, en raison d’une proximité historique avec la Libye, mais rarement des positions politiques. Pourtant, seules des positions politiques peuvent déboucher sur quelque chose de positif.

    Dans le cas libyen, la question centrale pouvait être formulée ainsi : quelle est la meilleure formule pour que la Libye puisse avancer vers une libération de la société et l’établissement d’institutions viables ? Les expériences irakienne et afghane ont montré qu’une démocratie importée n’a aucune chance de s’enraciner. Cela provoque même une réaction inverse, car l’intervention étrangère crée les conditions pour que la violence se prolonge indéfiniment.

    Peut-être alors faut-il revenir à la seule expérience algérienne aboutie, celle de la guerre de libération. Celle-ci a révélé que le seul projet viable est celui qui exprime une volonté politique nationale et mobilise un maximum de forces pour le réaliser. Qu’un tel projet finira forcément par triompher. Ni la puissance militaire de l’Amérique, ni la puissance médiatique d’Al-Jazeera, ni les Chalabi et les colonel Youssouf, ne peuvent rien contre une volonté politique nationale.

Ce qui nous ramène à cette autre évidence : la démocratisation des sociétés arabes ne pourra se faire qu’avec une volonté politique émanant des sociétés arabes elles-mêmes. L’expérience algérienne de la fin des années 1980, la plus exaltante en matière de démocratisation, a pu avancer parce qu’elle était l’émanation d’un projet politique strictement algérien. En ce moment où l’Algérie célèbre 1er novembre et où d’autres célèbrent les bombardements de l’OTAN, cela permet de rétablir quelques repères.

L’Algérie face à la crise libyenne

 

L’Algérie et l’Egypte auraient du jouer un rôle de premier plan dans la recherche d’une solution à la crise libyenne. Mais les deux pays n’ont pas participé à la compétition : ils ont été éliminés dès les préliminaires.

 

Par Abed Charef

La mort de Maammar Kadhafi marque la fin d’un cycle en Libye, et ouvre une longue période d’incertitudes pour toute la région. Dans un tel contexte, l’Algérie doit, à son corps défendant, gérer une partie des conséquences de cette crise, ce qui devrait pousser à revoir, de manière critique, l’attitude algérienne tout au long de la crise.

Même si elle pouvait être contestable, la position algérienne a été assez logique au départ. Mais des flottements ont rapidement pris le dessus mesure que la situation sur le terrain évoluait. N’ayant pas su s’adapter, l’attitude algérienne est, par la suite, apparue totalement décalée, pour finir dans le vague.

Dans un premier temps, quand des manifestants ont défié le régime de Maammar Kadhafi à Benghazi, les dirigeants algériens sont restés de marbre. Pas seulement à cause de leur peu d’enthousiasme pour les idéaux démocratiques, ni en raison d’une sympathie particulière envers le dirigeant libyen, mais parce que les principaux centres de décision du pays font la lecture qu’ils maitrisent : lecture sécuritaire et raison d’état.

On est alors en pleine tourmente en Tunisie et en Egypte. Les dirigeants algériens et libyens font la même lecture des évènements. Ils ne voient pas dans cette contestation une soif de liberté, ni un appel au changement, mais une menace contre le régime et une tentative de déstabilisation. Kadhafi s’apprête donc à réprimer, et l’Algérie approuve discrètement. Après tout, tout Etat est responsable de l’ordre sur le territoire qu’il contrôle, et aucun état n’accepte la contestation de son pouvoir. Et puis, on fait ce qu’on sait faire le mieux. En l’occurrence, réprimer. Alger et Tripoli sont donc sur la même longueur d’ondes.

La position algérienne face à ce qui se passe en Libye est probablement arrêtée dans trois cercles : le président Abdelaziz Bouteflika, qui se considère encore comme ministre des affaires étrangères et qui connait le colonel Kadhafi depuis quarante ans ; l’armée, qui a des soucis de sécurité aux frontières ; et les services de sécurité, supposés être très présents en Libye, mais dont la réaction laisse supposer qu’ils n’ont pas vu venir la tempête.

Ces trois cercles convergent naturellement vers ce qui les unit: garantir le statuquo, éviter toute déstabilisation, éviter également toute menace sur les frontières du pays, et sauver éventuellement de vieilles amitiés. Car quoiqu’on dise, Kadhafi a été pendant longtemps un proche, sinon un ami de l’Algérie. Pendant la guerre de libération,, Tripoli a abrité la base la plus célèbre des services spéciaux algériens, la célèbre base Didouche, ce qui laisse évidemment des traces.

D’autres éléments ont favorisé cette position. En février, on est en plein printemps arabe, et l’Algérie vient à peine de sortir d’une semaine d’émeutes qui a fait trembler le pouvoir. Tout ce qui vient de la rue est donc une menace, en Algérie comme en Libye. Et les pouvoirs en place sont naturellement solidaires les uns des autres.

De plus, les contestataires libyens sont des inconnus. Personne ne sait qui ils sont réellement, et les autorités algériennes, comme tous les régimes, ont peur de l’inconnu. D’autant plus que des manipulateurs professionnels les prennent rapidement en charge sur le plan médiatique.

Tout ceci explique la position algérienne, mais ne la justifie pas. Et il faudra bien se poser certaines questions un jour : comment, malgré un compagnonnage aussi long, l’Algérie n’a-t-elle pas décelé les fractures qui s’opéraient au sein du clan Kadhafi ? Comment des dissidences d’hommes aussi importants que d’anciens ministres de la justice et de l’intérieur n’ont pas été décelées et exploitées suffisamment tôt ?

Peser sur le l’évolution de la crise

Cette position adoptée au départ par les autorités algériennes a, par la suite, plombé la position de l’Algérie, qui a toujours eu une étape de retard. Il ne s’agissait même pas, pour l’Algérie, de soutenir la démocratisation de la Libye. Il s’agissait seulement de ne pas se mettre hors jeu, de garder des cartes, pour préserver les intérêts du pays, et garder une certaine influence pour peser sur le déroulement et l’issue de la crise. Et sur ce terrain, les erreurs sont manifestes.

Pour peser sur l’issue du conflit, il fallait deux préalables: faire une bonne évaluation de la situation, et établir des ponts avec les deux parties. Or, sans aller jusqu’aux dénonciations folkloriques concernant l’envoi de mercenaires algériens pour aider Kadhafi, il semble bien que l’Algérie a péché sur ce terrain. Elle a longtemps refusé de considérer le CNT comme un interlocuteur.

Plus tard, elle n’a pas su adapter sa position en fonction de ce qui se passait sur le terrain. Quand l’aviation de l’OTAN a commencé à bombarder la Libye, il était évident que l’issue de la crise ne pouvait plus être seulement interne. Quand l’aviation de l’OTAN a immobilisé les troupes de Kadhafi, il était devenu évident que celui-ci ne pouvait plus gagner. Quand l’Union Africaine a été dessaisie du dossier, il était évident que la solution avait changé de nature. Enfin, quand Barak Obama a déclaré que Kadhafi ne faisait plus partie de la solution, un nouveau pas avait été franchi, mais l’Algérie ne semble pas en avoir tenu compte. Et ce n’est que lors de la réunion de la Ligue arabe au Caire que l’Algérie a officiellement établi un premier contact avec le CNT, alors que celui-ci avait largement pris le contrôle du pays.

L’ancien ambassadeur Abdelaziz Rahabi a noté que ces erreurs sont dues, entre autres, à l’absence de fonctionnement institutionnel de la diplomatie algérienne et du pays de manière générale. Ce qui pose un problème primaire de la gestion des affaires du pays : non seulement les positions officielles privilégient les intérêts du régime sur ceux du pays, mais de plus, l’Algérie ne dispose pas des structures en mesure de s’adapter à une situation mouvante, comme le fut la crise libyenne. Les institutions algériennes ne fonctionnent même plus en temps normal. Comment peuvent-elles fonctionner correctement en temps de crise ?

La centralisation excessive de la décision interdit aux acteurs algériens de prendre des initiatives et de s’adapter. La nature des relations au sein des cercles du pouvoir interdit à qui que ce soit de prendre la moindre initiative tant que le président Bouteflika lui-même n’a pas donné son aval. Or, celui-ci n’est pas en mesure d’impulser la vitesse et la dynamique qu’impose une situation comme la crise libyenne. C’est dire le handicap que constitue la présence d’un homme comme M. Bouteflika au sommet du pouvoir. Non seulement sa lecture des évènements, établie selon une grille datant du milieu du siècle passé, est en décalage total avec le réel, mais le fonctionnement des centres de décision s’en trouve paralysé, ce qui ne permet pas les adaptations nécessaires pour défendre au mieux les intérêts du pays.

Sans aller jusqu’à une reconnaissance du CNT dès les premiers moments, ni à un soutien résolu aux contestataires, rien n’interdisait à l’Algérie d’établir des ponts avec les rebelles libyens dès le mois de mars. Ceci offrait l’avantage de mieux préserver l’avenir, de connaitre le CNT et sa composante, et de garder un œil sur la destination des armes libyennes au moment où les arsenaux se vidaient.

Etablir une relation avec le CNT pouvait aussi être utilisé comme moyen de pression sur Kadhafi, pour l’amener à tempérer son discours et à négocier. Peut-être était-ce même un moyen de l’aider à éviter les erreurs qui ont conduit à l’irréparable, la guerre civile. Car si le régime algérien est borgne, celui de Kadhafi était aveugle. Et il était toujours possible de l’aider à éviter le pire.

Rattrapage

M’Hamed Yazid avait l’habitude de dire que quand on n’arrive pas à résoudre une crise, on peut toujours essayer de la canaliser. Dans le cas libyen, il était tout à fait possible de donner à la crise une tournure précise. Quitte à aider franchement les rebelles et à menacer Kadhafi. Car l’enjeu, pour l’Algérie, était énorme : c’est toute la carte de la région qui est en train d’être redessinée, et ce sont des milliers de kilomètres de frontières qui sont désormais exposées à toutes sortes de menaces. Toutes les frontières de l’Algérie dans la zone du Sahara sont désormais exposées. Le risque était tel qu’il justifiait une véritable prise de risques avant que d’autres n’imposent leurs solutions. L’ampleur de ces risques méritait même de hausser le ton envers les grandes puissances qui ont la prétention d’imposer leur hégémonie dans la région.

Mais aujourd’hui que le mal est fait, un rattrapage est-il possible ? Oui, à condition de supprimer les deux handicaps majeurs qui entravent l’action de l’Algérie : revenir à une évaluation rationnelle de la situation, et mettre en place les institutions en mesure de réaliser les objectifs fixés, en utilisant les arguments et les moyens disponibles.

En termes d’évaluation, cela ne devrait pas se limiter à la Libye, mais inclure la Tunisie, l’Egypte et l’ensemble de la région du Sahel. C’est pratiquement la moitié de l’Afrique qui se trouve concernée, avec des enjeux énormes. Les bouleversements qui s’opèrent ne peuvent être gérés en colmatant les brèches, maie en devenant, ou en redevenant un acteur de cette recomposition. Et, contrairement à ce qu’on croit, les moyens existent, et ne sont pas seulement militaires. Il faut être présent, et organisé en conséquence.

Pourquoi n’avoir pas envoyé un million d’Algériens en Tunisie cet été, en doublant ou en triplant éventuellement l’allocation devises, pour aider l’économe tunisienne et offrir une possibilité de vacances aux Algériens, s’est demandé un ancien ministre ? C’était là un formidable moyen d’aider la Tunisie qui souffre de la baisse de ses ressources touristiques, de contribuer à la stabilité de ce pays, et de prendre des gages sur l’avenir. Au lieu de cela, un ministre algérien a déclaré qu’il allait mobiliser les cités universitaires pour organiser les vacances des Algériens !

Il est possible d’aller de l’avant, aussi bien en Libye que dans d’autres pays. A condition d’innover, de sortir des archaïsmes dominants, d’avoir de l’ambition. A condition surtout que la nature du pouvoir en place ne constitue pas un frein, voire une prison, qui interdit toute action. Autrement, l’Algérie sera contrainte de subir indéfiniment les évènements, de polémiquer pour savoir s’il faut pleurer Kadhafi ou non, s’il faut maintenir l’asile offert à sa famille, pendant que la carte de la région se dessine ailleurs.

En d’autres circonstances, la crise libyenne aurait du être gérée par l’Algérie et l’Egypte. Ces deux pays auraient du imposer une solution, leur solution, celle qui préserve leurs intérêts, car ceux qui imposent la solution en tireront forcément els dividendes. Or, les deux pays ont été éliminés avant le déclenchement de la crise libyenne. Ils n’ont pas du tout participé à la compétition. L’Algérie a été réduite à publier une série de démentis, qui l’ont placé constamment sur la défensive. Une position indigne de son histoire, et dangereuse pour sa sécurité.

Mais l’Algérie peut-elle avoir de l’influence sur le changement dans la région si elle-même ne change pas ?

Le règne des redresseurs

A force de redresser les entreprises et les partis, on en arrive à redresser les redresseurs.

Par Abed Charef

Il y a d’abord ceux qui voulaient redresser les entreprises publiques. Au fil des ans, ils ont consacré à l’opération des sommes si élevées que les ministres eux-mêmes s’y perdent. Au printemps, M. Benmiradi, ministre en charge du secteur, affirmait qu’en deux ans, l’Algérie a consacré 600 milliards de dinars à cette opération.

Au total, depuis que le gouvernement a abandonné sa politique ultra-libérale, faite de privatisations et de liquidations, il a consacré en tout 1.100 milliards de dinars, soit 16 milliards de dollars, à différents programmes dits de redressements, faits de sauvetage, d’aides, d’exonérations et de subventions plus ou moins déguisées. Supposées garantir l’emploi et donner au pays une base industrielle, les entreprises concernées constituent, en fait, l’arme économique qui, avec les hydrocarbures, permet au pouvoir de manœuvrer sur ce terrain.

En quoi consistent ces multiples opérations de redressement? Officiellement, elles comprennent plusieurs volets, dont « la rénovation de l´outil de production, le coaching, la formation du personnel et la modernisation des mécanismes de management pour améliorer la productivité ». Sur le terrain, elles consistent à prendre en charge leurs déficits, à les exonérer d’impôts et de taxes, et à différer leurs remboursements. En un mot comme en cent, à leur donner de l’argent. A fonds perdus.

En contrepartie, on leur demande des engagements. On nomme des gestionnaires à qui on fait remplir des formulaires au terme desquels ils s’engagent à réaliser des objectifs ambitieux, répondant pleinement aux vœux du ministre. Celui-ci peut afficher des intentions, qu’il confond avec programme de redressement industriel. On organise quelques séminaires durant lesquels on apprend à des chefs d’entreprises à gérer des entreprises. On leur montre tout, on leur fournit tout ce dont ils ont besoin. Et les mêmes bureaucrates, qui ont piloté les plans de redressement antérieurs, repartent de nouveau à l’assaut, dans une belle communion, en promettant que, cette fois-ci, ce sera la bonne, et la dernière. Jusqu’au prochain plan de sauvetage.

L’Algérie a toutefois réussi une innovation, cette année. On ne fait plus de distinction entre privée et publique. Un plan de redressement a donc été spécialement élaboré au profit des entreprises privées. On va leur consacrer 80 milliards de dinars, selon un accord conclu lors de la dernière tripartite. Un chef de gouvernement, le chef d’un syndicat des travailleurs, et les représentants du patronat, ont conclu un accord pour donner aux actionnaires d’entreprises privées une aide de près d’un milliard de dollars ! Objectif officiel: redresser des entreprises privées en difficulté. Objectif réel : distribuer de l’argent, de la part d’un gouvernement qui ne sait ni booster la croissance, ni encourager la production, ni établir des règles économiques efficaces et transparentes. On a distribué de l’argent aux salariés, il n’y a aucune raison de ne pas en distribuer aux patrons d’entreprises, sous prétexte de redresser des entreprises en difficulté, pour peu qu’elles aient un marché et une capacité de production.

Mais le redressement le plus spectaculaire, celui que seule l’Algérie sait faire, est celui qui concerne les partis, et en premier lieu le FLN. Un nouveau mouvement de redressement est en cours, avec cette fois-ci comme figure central Salah Goudjil, un moudjahid qui a été déjà dans une commission FLN en 1963 !

M. Goudjil conteste la direction du parti par M. Abdelaziz Belkhadem, lequel, à l’issue d’un mouvement de redressement, avait dérobé le FLN à M. Ali Benflis, qui avait succédé à M. Boualem Benhamouda, bénéficiaire du fameux « coup d’état scientifique organisé contre Abdelhamid Mehri. Autrement dit, le FLN vit, depuis quinze ans, au rythme des putschs, qui précèdent généralement les grandes échéances politiques.

De fait, l’agitation autour du FLN annonce clairement la préparation de la succession de M. Abdelaziz Bouteflika. Non pas que le FLN désigne le chef de l’état, mais il sert généralement de girouette indiquant dans quel sens souffle le vent, puis de strapontin très utile pour la distribution des seconds rôles pour la suite. Ceux qui sont exclus du FLN n’ont guère de chance de participer au partage du butin. A l’inverse, ceux qui sont dans l’appareil au bon moment ont toutes les chances de faire partie des gagnants. M. Benflis, en 1999, et M. Belkhadem, en 2005, en ont fait l’expérience, en se retrouvant du côté de la barrière. M. Benflis a vécu l’amère expérience de se retrouver exclu en 2005. Il ne s’en est pas encore relevé. M. Belkhadem est, aujourd’hui, clairement sous la menace : si les nouveaux redresseurs gagnent, il sera éjecté. Définitivement.

C’est dire à quel point l’Algérie est devenue tributaire des redressements, et le poids que différents redresseurs ont pris dans la vie politique et économique du pays. C’est dire aussi à quel point ces redressements sont aussi illusoires qu’inutiles : ils n’ont jamais débouché sur un quelconque renouveau politique ou économique. Bien au contraire, ils ont toujours marqué un pas supplémentaire dans la déchéance de l’action politique.

La ville de Syrte assiégée : Massacre à huis-clos

Le siège de Syrte se poursuit depuis un mois. Un drame immense, qui suscite peu de réprobation.

Par Abed Charef

Syrte est sur le point de tomber. Assiégée de toutes parts, bombardée, soumise à un feu continu des forces du Conseil National de Transition et de l’OTAN, cette ville, à mi-chemin entre Tripoli et Benghazi, considérée comme le fief de Maammar Kadhafi, a été transformée en un immense champ de ruines.

Malgré les alertes à répétition, rien ne semble de voir épargner à Syrte un immense drame, qui se déroule sous la surveillance de l’OTAN. Les groupes restés loyaux à Kadhafi se sont repliés dans la ville natale de l’ancien dirigeant libyen, où ils pensaient trouver refuge et appui auprès de la population, de la tribu, du clan, seules survivances de l’ère Kadhafi. Ils ont vu juste. La population a montré une certaine solidarité avec le dirigeant déchu, ce qui a accentué la colère des assiégeants.

De plus, les derniers carrés de fidèles de Kadhafi ont fait preuve d’une capacité de résistance étonnante, s’appuyant sur un professionnalisme évident. Et au moment où le CNT annonçait la prise imminente de la ville, affirmant que les forces de Kadhafi ne contrôlaient plus que deux pâtés de maison, celles-ci ont lancé une contre-attaque, repoussant au loin les forces du CNT. Cela signifie que l’agonie va encore durer : plus les uns résistent, plus les autres s’acharnent.

Et plus les jours passent, plus le drame prend de l’ampleur, plus le symbole devient puissant. Pour Kadhafi et les siens, c’est une question de survie, et un symbole de la résistance contre des forces qui ont pris le pouvoir grâce aux avions de l’OTAN. Le guide libyen se voit bien en un nouveau Omar El-Mokhtar combattant une invasion étrangère.

Pour le CNT, Syrte est le berceau de l’ancien pouvoir. A ce titre, elle doit payer. Le prix sera d’autant plus élevé que la résistance aura été rude. Et le temps qui passe n’arrange pas les choses. Le CNT en a fait le symbole : il attend de conquérir cette ville pour proclamer officiellement la « libération » totale du pays.

Alors, quand Syrte résiste, les éléments du CNT s’acharnent. De manière méthodique, ils détruisent la ville, pour tenter de la prendre avec un minimum de pertes dans leurs rangs. Bombardements aveugles, tirs d’artillerie dans des zones urbaines, destruction systématique de constructions pouvant abriter des éléments pro-Kadhafi, etc. Le schéma est connu, comme est connue la traditionnelle propagande qui accompagne ce genre d’opération : ce sont les assiégés qui sont fautifs, car ils refusent de se rendre ; de plus, ils utilisent les civils comme otages, et mènent de terribles opérations de représailles contre ceux qui ne leur sont pas soumis.

Ce discours ne peut cependant occulter la réalité, qui commence à percer à travers trois voies différentes. Il y a d’abord eu quelques ONG, puis le CICR, qui a fait état d’une situation désespérée des civils à Syrte. Les bombardements opérés par les troupes du CNT ont provoqué d’immenses dégâts, selon des délégués du CICR, qui font état d’un exode massif de populations: la ville a perdu un à deux tiers de ses 100.000 habitants.

Ensuite, sont venus des témoignages, encore rares, de personnes ayant fui la ville ou y ayant séjourné. Elles décrivent l’horreur du siège de la ville au quotidien, avec un hôpital dont le toit de la salle d’opération d’est effondré, des blessés restés sans soins parce qu’il n’y a ni médicaments ni personnel. Enfin, il y a ces vidéos, qui montrent une ville en ruines, avec des pâtés de maisons entiers détruits par les bombardements et les flammes.

Pour l’heure, toutefois, ces informations n’ont pas eu d’effet significatif sur les humanistes de l’OTAN et sur les faiseurs d’opinion. Nicolas Sarkozy, ses philosophes, son ami David Cameron, les commandants de l’OTAN et Al-Jazeera ne sont pas au courant que Syrte est réduite à des ruines. Cette situation se poursuivra tant que restera en vigueur cette fetwa occidentale : les insurgés du CNT sont les « bons », et les forces favorables à Kadhafi constituent les « méchants» du scénario libyen. Ce qui se passe à Syrte fait donc des victimes parmi les méchants. Après tout, c’est une guerre qui se déroule en Libye, avec ses horreurs. Il sera toujours temps de faire les comptes quand la guerre sera finie. Au pire, les pays occidentaux pourront dire que les horreurs ont été commises par des Libyens contre des Libyens. La morale occidentale sera sauve.

Il ne restera plus qu’à gérer les suites du drame qui se joue aujourd’hui à Syrte : des ruines, des destructions, des blessures, mais aussi des mythes qui vont se créer, des armes qui vont être distribuées, des haines qui vont s’accumuler. Et quand les avions de l’OTAN se seront retirés, les Occidentaux hériteront du pétrole libyen, pendant que les pays du sud hériteront d’Al-Qaïda. Et du symbole de Syrte : les Américains ont détruit Falloudja pour briser la résistance irakienne ; ils ont créé une ville martyre. Dans quelques années, Syrte risque, à son tour, de devenir un lieu de pèlerinage.

Ouverture politique et crispations religieuses

Ouverture démocratique rime souvent avec excès. Les débordements les plus visibles sont, comme souvent, l’œuvre d’islamistes radicaux qui justifient, par l’absurde, la légitimité des régimes autoritaires antérieurs.

Par Abed Charef

Cela se passe dans le fameux « Sa’id », cette Egypte du sud, réputée fruste et arriérée. Une église est incendiée, et l’administration locale de la province ne semble pas faire preuve d’un zèle particulier pour rechercher et punir les coupables. La communauté copte, exaspérée par ces incendies à répétition, organise une manifestation, qui dégénère.

Le reste est connu : 25 morts, 200 blessés, et des doutes sérieux sur la nature des incidents. Des éléments armés ont provoqué les militaires, qui auraient riposté de manière aveugle. Le chef de la communauté copte lui-même, Chenouda III, affirme qu’il y a eu provocation de la part d’éléments infiltrés dans la manifestation. Qui sont ces éléments infiltrés ? Services spéciaux ? Eléments de l’ancien régime ? Islamistes radicaux voulant déclencher une guerre sainte ?

La situation est, en tout cas, suffisamment explosive pour pousser la premier ministre égyptien Issam Charaf à tirer la sonnette d’alarme. L’Egypte est en danger, dit-il. Et pour donner des gages à la communauté copte, un homme, condamné à mort pour le meurtre de fidèles coptes en 2010, a été a été pendu cette semaine.

Plus à l’est, en Libye, on parle aussi de religion. Il y est notamment question de la restauration d’une synagogue, opération décidée par un juif libyen revenu au pays à la faveur des bombardements de l’OTAN, peut-être aussi encouragé par le militant sioniste Bernard Henry-Lévy, qui a accompagné Nicolas Sarkozy lors de sa visite en Libye

La décision est vivement contestée, et une foule s’est massée dans la zone concernée pour exprimer son refus envers cette décision, provoquant un début d’émeute. Les islamistes, très présents dans différentes structures du CNT, n’ont pas encore arrêté une position définitive dans cette affaire de la synagogue. Ils savent qu’ils sont encore totalement dépendants d’un occident très pro-israélien. Il y a cependant fort à parier que le ressentiment anti-israélien, très répandu dans les sociétés arabes, reprendra le dessus dès que la situation sera normalisée. A moins que la situation n’évolue de manière beaucoup plus grave : des wahabites, près de 200, semble-t-il, lourdement armés, ont attaqué une mosquée à Tripoli même, et y ont détruit tout ce qui s’apparente, selon eux, au soufisme. Ils ont notamment saccagé les tombeaux de deux saints vénérés dans cette mosquée traditionnelle.

En Tunisie, c’est une chaine de télévision, « Nessma », qualifiée de moderniste, qui a été attaquée par des centaines d’islamistes à majorité salafiste. Ceux-ci protestaient contre la diffusion d’un film iranien, jugé blasphématoire. Il a fallu l’intervention de la police pour protéger le siège de la chaine de télévision. Mais la Tunisie a basculé sur les plans politique et psychologique. De pays de la révolution du jasmin, installé dans une certaine euphorie, elle est passée au statut de pays où les islamistes radicaux imposent publiquement un climat de menace permanent au sein de la société.

En Egypte, comme en Tunisie et en Libye, théâtres de bouleversements majeurs, les plus importants depuis des dizaines d’années, des crispations liées à la religion menacent la transition vers un nouveau système politique. Après avoir poussé vers la sortie Zine El-Abidine Ben Ali et Hosni Moubarak, après avoir contraint Maammar Kadhafi à opérer une retraite désespérée, ces pays redécouvrent un élément central sur lequel bute la transition dans le monde arabe et musulman : la religion.

Celle-ci a servi de moteur à certaines étapes historiques, notamment au moment de l’éveil nationaliste, durant la première moitié du vingtième siècle, avant de prendre progressivement un autre contenu, pour se transformer en un facteur de crispation identitaire. Ceci a naturellement ravivé les autres sentiments identitaires : face au musulman, s’est réveillé le copte, le chrétien maronite, le chrétien orthodoxe, mais aussi le kurde, le chiite, le berbère, etc.

Il serait faux cependant de lier les incidents liés à la religion aux seuls pays qui vivent une révolution démocratique, comme la Tunisie, l’Egypte et la Libye. En fait, le phénomène est très étendu. En Palestine, une mosquée a été brûlée cette semaine encore, sans provoquer de réaction particulière de la part des autorités israéliennes, ni ailleurs dans le monde d’ailleurs. Mais ceci est d’une grande banalité car, en Palestine, toutes les violations sont permises, à une seule condition : que les palestiniens en soient les victimes. On peut y profaner les tombes, dans des cimetières chrétiens ou musulmans, ou détruire les lieux de culte. En toute impunité.

En Irak, pays supposé vivre une transition vers une démocratie importée dans les chars, une guerre ouverte oppose Chiites et sunnites. Une guerre atroce, dans laquelle une faction est portée à bout de bras par les occupants, qu’il s’agisse des américains, qui occupent le pays militairement, ou des Iraniens, qui en assurent la gestion en sous-main.

C’est dire si le facteur religieux reste prépondérant dans ces sociétés. Mais dans une phase aussi fragile que la transition, où le moindre accroc risque de détruire le projet, les crispations religieuses et identitaires deviennent un handicap parfois insurmontable : c’est l’islamisme politique qui a joué un rôle central dans l’échec de l’expérience de démocratisation algérienne. Vingt ans après le dérapage algérien, on a l’étrange sentiment que ce scénario se répète méthodiquement dans les autres pays de la région.

Les libertés, entre récépissé et agrément

L’exercice des libertés n’est pas une affaire de récépissé, mais une pratique politique.

Par Abed Charef

C’est une avancée démocratique remarquable, dit-on. La nouvelle loi sur les partis contraint l’administration à délivrer sur le champ un récépissé de dépôt à toute personne qui dépose un dossier en ce sens. Dans la même logique, toute personne qui veut lancer un journal recevra un récépissé, en attendant un agrément officiel.

La loi ne précise pas ce que vaut un récépissé, ce que peut en faire un journaliste, ni ce que peut faire un politicien détenteur d’un même document. Mais peu importe : cette procédure est d’ores et déjà considérée comme un important signe d’ouverture, dans le cadre des réformes engagées par le président Abdelaziz Bouteflika.

Cette tendance à l’ouverture est confirmée, en outre, par la prochaine ouverture de l’audiovisuel. Le ministre de la communication, Nacer Mehal, l’a promis pour 2012, peut-être. Mais d’ores et déjà, la course est lancée pour l’obtention des licences nécessaires. Les premiers candidats susceptibles de se lancer dans la télévision privée ont affiché leurs intentions et leurs ambitions, avant même que la loi ne soit votée.

Cet enthousiasme qui précède les lois de la nouvelle réforme devrait cependant être quelque peu tempéré. Pour plusieurs raisons. En premier lieu, l’exercice des libertés n’est pas une affaire de récépissé ou d’agrément. C’est un choix philosophique et civilisationnel, ensuite un choix politique, que les dirigeants d’un moment traduisent en loi et en arrêtés d’application.

Pendant tout son parcours, le pouvoir en place en Algérie n’a pas fait preuve d’un attachement particulier aux libertés. Bien au contraire. Il suffit de rappeler que la loi sur l’information, encore en vigueur, contraint le procureur de la république à délivrer un récépissé à toute personne qui veut créer un journal. Mais voilà : cela fait plus de quinze ans que le procureur ne le fait plus, car ce n’est pas lui qui décide. Il attend l’avis de qui de droit avant de délivrer le récépissé, ou de le refuser, ce qui a transformé le fameux récépissé en un agrément de fait.

Il en est de même pour les partis. La loi Zeroual, encore en vigueur, permet, en théorie, de créer des partis, malgré les restrictions qu’elle a imposées. Mais aucun parti n’a été agréé depuis l’accès de M. Bouteflika au pouvoir, il y plus de douze ans.

Pourquoi, malgré ce bilan, trouve-t-on autant de commentaires flatteurs sur les nouvelles lois ? Pourquoi tant d’optimisme, alors que rien de concret n’est acquis ? Et pourquoi insister sur des aspects secondaires, comme la délivrance d’un récépissé, alors que rien n’indique un changement de fond ? Autant de questions intrigantes que les seules largesses du pouvoir ne suffisent pas à expliquer.

Car s’il cède sur certains points de détail, le pouvoir garde en réalité l’essentiel de ses moyens de pression sur les médias, en agissant par trois leviers différents : il garde la maitrise du calendrier, il choisit qui va créer un journal, une chaine de télévision ou un parti, et il conserve le contrôle de la manne financière.

Pour l’heure, les lois sont encore à l’état de projet. Et rien n’indique une ouverture prochaine de l’audiovisuel. Celle-ci n’est en effet pas prévue dans la loi sur l’information, mais une autre loi lui sera consacrée. Quand sera-t-elle adoptée ? Nul ne le sait. Cela dépendra en fait de l’évolution de la situation politique. Un rappel tout de même : la loi de 1990 prévoyait déjà l’ouverture de l’audiovisuel, mais les textes d’application n’ont pas vu le jour vingt ans plus tard. C’est dire que si le pouvoir décide de temporiser, il en maitrise la technique.

Le projet de loi sur l’information prévoit aussi la création d’une institution de régulation, qui sera chargée de délivrer les agréments. Cette institution a déjà existé, sous l’appellation de Conseil supérieur de l’Information. Il a suffi d’un arrêté pour transférer ses prérogatives au ministère. Et il a suffi de ne pas en nommer les membres pour qu’elle disparaisse de fait. Ce qui montre avec quelle facilité une loi peut être détournée, ou vidée de son contenu, et avec quelle facilité une institution peut être détruite.

Pour l’avenir, il faudra être dans les bonnes grâces de l’institution de régulation, c’est-à-dire du pouvoir, pour lancer un journal ou une chaine de télévision. Une fois ce pas franchi, il faudra affronter l’écueil le plus difficile: trouver des recettes publicitaires. Et là, rien à faire. Impossible d’échapper au contrôle politique. Car la situation du pays est telle qu’aucun annonceur, public ou privé, ne peut aller contre les directives du gouvernement.

Les gros annonceurs le savent très bien. Ils n’iront jamais chez un journal ou une chaine de télévision qui ne soit pas dans les bonnes grâces du pouvoir. Aucune entreprise privée n’est en mesure d’affronter la colère du gouvernement. Quand aux entreprises publiques, elles restent d’une docilité totale : leurs patrons doivent montrer leur aptitude à l’obéissance avant même d’être nommés.

Face à ces contraintes financières, la loi devient secondaire. Ce qui montre que la réforme envisagée restera sans effet, tant que la vraie réforme politique ne sera pas lancée : celle qui consiste à changer le rapport du pouvoir à la loi, à contraindre le pouvoir à respecter la loi, et à l’appliquer.

Quand Enrico Macias et Maurice Papon réprimaient la main dans la main

Enrico Macias est un homme redoutable. Militant sioniste déclaré, il a toujours entretenu des rapports ambigus avec l’Algérie, dont il a largement contribué à imposer cette image de pays de la douceur de vivre et de la kémia, une image qui a nourri tant de nostalgie chez les pieds noirs. Ses tirades sur le pays du soleil et de la haine, de la joie de vivre et de la passion, ce pays perdu dont on ne se console jamais, ont arraché des larmes à de nombreuses générations de pieds noirs.

Mais Gaston Ghenaïssia –le vrai nom de Macias- n’a jamais abordé le volet le plus sombre de son histoire algérienne. Il n’a jamais dit comment il a lui-même contribué à mettre le feu à ce pays bien aimé. Il a, en fait, réussi à maintenir un voile pudique sur son militantisme de cette époque, un militantisme qui l’a mis dans la même tranchée que Maurice Papon !

Enrico Macias évoque régulièrement sa volonté de revoir son « pays natal », et comment il en est empêché. Sa visite devait se faire en 2007, en compagnie de Nicolas Sarkozy. Auparavant, il avait affirmé que le président Abdelaziz Bouteflika lui-même l’avait invité, mais que des méchants, héritiers de la tendance obscurantiste du FLN, s’étaient opposés à son retour. Qu’en est-il au juste ?

A Alger, on affirme officiellement qu’Enrico Macias peut se rendre en Algérie quand il veut, mais qu’il est hors de question d’en faire un évènement politique. Certains fonctionnaires montrent un certain embarras devant le tapage médiatique provoqué par Enrico Macias lui-même. « Il n’a pas envie de revenir, il ne viendra pas, et il le sait parfaitement», a déclaré, sûr de lui, un ancien haut responsable. « Et ce n’est pas seulement à cause de son soutien public à Israël », ajoute-t-il, estimant que le thème Algérie ne constitue pour Enrico qu’un « fond de commerce ».

Pour cet homme, qui avoue avoir apprécié la musique de Enrico dans sa jeunesse, Enrico Macias ne reviendra pas en Algérie parce qu’il y a commis des crimes pendant la guerre de libération. Selon lui, Enrico faisait partie d’une milice locale, les « unités territoriales », composées de partisans de l’Algérie française, qui formaient des milices de supplétifs de l’armée coloniale. L’unité à laquelle appartenait Enrico Macias a commis de nombreuses exactions, et a participé à des ratonnades, affirme cet ancien haut fonctionnaire.

A cette époque, Enrico Macias est un jeune artiste prometteur, qui joue dans la troupe du « Cheikh Raymond », le plus célèbre artiste juif de Constantine. Raymond Leyris est alors au faîte de sa gloire : notable de la communauté juive, ami des « arabes » de la ville, il est riche et célèbre. Sa musique est si appréciée qu’une jeune recrue FLN, en pleine guerre d’Algérie, rejoint le maquis ALN en wilaya II avec des disques de « Cheikh Raymond », nous raconte un ancien moudjahid qui a passé toute la guerre dans le Nord Constantinois !

Raymond Leyris n’avait pas d’enfants. Il en a adopté deux, dont Enrico Macias. Celui-ci est donc à la fois l’enfant adoptif, le disciple et l’héritier de CheiKh Raymond. A-t-il été l’héritier en tout ? Seul Macias pourra le dire. En tous les cas, les réseaux FLN avaient alors une conviction. Pour eux, Raymond Leyris avait été contacté par les services spéciaux israéliens. Il organisait des collectes, montait des réseaux, et travaillait en sous-main avec les services spéciaux israéliens, qui avaient alors un objectif : organiser le transfert massif des juifs des pays arabes vers Israël. En Algérie, leur première cible était Constantine, avec ses 25.000 à 30.000 juifs : il y avait presque autant de juifs à Constantine que dans les grandes villes israéliennes.

En mai 2005, le journal israélien Maariv citait un ancien officier du Mossad chargé de piloter l’opération. Cet officier affirme avoir recruté deux agents, Avraham Barzilaï et Shlomo Havilio, qui arrivent dans la région de Constantine début 1956, sous la couverture de modestes enseignants. Quatre mois plus tard, une grenade explose dans un café fréquenté par les Juifs de Constantine, rue de France. S’ensuit une opération de vendetta organisée par les cellules mises en place par le Mossad, selon l’officier en question. Les ratonnades font de nombreux morts. L’historien Gilbert Meynier, qui l’évoque dans une de ses études, et parle de « pogrom », est contraint à une longue mise au point. (http://etudescoloniales.canalblog.com/archives/2007/03/14/4319574.html).

Que est le rôle exact de Raymond Leyris ? Difficile à dire. Mais l’homme surfe déjà sur une vague de célébrité et de respectabilité. Artiste adulé, il a atteint une renommée qui va au-delà des communautés. Il est le notable juif par excellence. Il garde le contact avec les arabes qui veulent préserver la communauté juive ; il reste l’interlocuteur des autorités coloniales au sein de la communauté juive ; il poursuit une activité clandestine avec le Mossad.

Mais peu à peu, les réseaux FLN acquièrent la certitude que Cheikh Raymond n’est plus un artiste aussi innocent. Il est partie prenante dans l’action de réseaux que le FLN n’arrive pas encore à identifier. Des témoins avaient vu des armes transportées à partir de chez lui, en pleine nuit.

Au FLN, la prudence reste de mise. Des consignes strictes sont données pour tenter de conserver de bonnes relations avec la communauté juive. Des contacts réguliers sont établis. Début 1961, le FLN envoie de nouveau un émissaire auprès des notables de cette communauté. L’émissaire envoie un message à Raymond Leyris, et prend rendez-vous. L’organisation fonctionne alors selon un cloisonnement très strict.

L’émissaire du FLN est tué alors qu’il gagnait le lieu du rendez-vous. Ce fait, troublant, intervient après d’autres évènements suspects. L’organisation du FLN en tire une conclusion : seul Raymond Leyris pouvait avoir organisé la fuite pour permettre aux autorités coloniales d’éliminer le responsable du FLN.

Les anciens moudjahidine de la Wilaya II, qui étaient opérationnels à ce moment là, sont toutefois formels : aucune instance du FLN n’a prononcé un verdict clair contre Raymond Leyris. Aucun responsable n’a, formellement, ordonné une exécution. Mais le doute planait, et dans le Constantine de l’époque, ce n’est qu’une question de temps. Le 22 juin 1961, neuf mois avant le cessez-le-feu, Raymond Leyris croise Amar Benachour, dit M’Djaker, membre d’une cellule locale de fidayine, qui l’abat en plein marché, devant des dizaines de témoins. La personnalité de Amar Benachour, l’homme qui a abattu Raymond Leyris, posera aussi problème. Il s’agit en effet d’un personnage qui répond peu au profil traditionnel du moudjahid. Benachour est plutôt un marginal, plus branché sur le « milieu » que sur les réseaux nationalistes. Ce qui a d’ailleurs jeté une ombre sur l’affaire : Benachour a vécu jusqu’au début du nouveau siècle, mais l’opération qu’il a menée a toujours été entourée de suspicion, certains n’hésitant pas à parler de provocation ou de manipulation. Plusieurs moudjahidine qui étaient dans la région au moment des faits continuent d’ailleurs à soutenir l’idée d’une manipulation.

La mort de Raymond Leyris accélère le départ massif des juifs de Constantine, un exode largement engagé auparavant par les catégories les plus aisées. Mais la mort de Raymond Leyris sonne également le début d’une opération de vengeance meurtrière, à laquelle Enrco Macias participe, selon des moudjahidine de la Wilaya II. Il est impossible d’établir exactement le bilan exact des expéditions punitives. En 1956, après l’attentat de la rue de Constantine, Gilbert Meynier n’écarte pas le chiffre de cent trente morts. En mai 1961, la même folie furieuse se déchaîne mais, curieusement, affirme un constantinois qui a vécu les évènements, les Juifs de Constantine étaient plus préoccupés par l’idée de départ que par la vengeance. A l’exception d’Enrico, qui garde un silence pudique sur cet période, se contenant d’évoquer la mémoire de Raymond Leyris, un homme innocent doublé d’un artiste qui aimait la vie, mais qui a été assassiné par le FLN, selon lui.

Selon cette image, très médiatique, Enrico lui-même n’était qu’un jeune homme amoureux de la vie et des filles, un modeste instituteur de campagne, devenu un immense artiste grâce à son talent. A Chelghoum Laïd, où il a enseigné, son nom est connu mais il est presque impossible de trouver des gens qui l’ont côtoyé. A Constantine, par contre, un spécialiste de la musique affirme que de nombreux « ouled el bled » lui rendent visite régulièrement en France.

Par ailleurs, le discours de Enrico Macias a longtemps bénéficié d’une cacophonie chez les responsables algériens, qui n’ont jamais adopté une position claire sur le personnage. En fait, côté algérien, plusieurs points de vue se côtoyaient : ceux qui faisaient l’éloge de l’artiste, ceux qui prônaient la réconciliation, ceux qui dénonçaient son soutien à Israël, et ceux qui étaient d’abord soucieux d’établir les faits historiques.

Un ancien haut fonctionnaire affirme toutefois que Enrico n’avait aucune chance de revenir en Algérie. Les anciens pieds noirs étaient classés en plusieurs catégories, explique ce fonctionnaire. Enrico Macias fait partie d’une sorte de liste rouge officieuse, qui comporte les noms de militaires, colons et ultras ayant commis des exactions. Ceux-là ne peuvent pas entrer en Algérie, dit-il.

Autre détail troublant dans l’histoire d’Enrico : quand il sévissait au sein des « unités territoriales », il collaborait avec un personnage célèbre, Maurice Papon ! Celui-ci a en effet exercé comme préfet à Constantine, où il a contribué à organiser de redoutables escadrons de la mort. Milices, unités paramilitaires, escadrons de la mort, tout ce monde collaborait joyeusement quand il s’agissait de réprimer. Des témoins sont encore vivants.

Autre curiosité dans l’histoire de Enrico Macias en Algérie : les Ghenaïssia, sa famille, sont des Algériens pure souche, installés en Algérie depuis plusieurs siècles, affirme un historien. Ils se sont francisés à la faveur du décret Crémieux, qui offrait la citoyenneté française aux Juifs d’Algérie, en 1871. A partir de là, les Juifs se sont rapprochés de l’administration coloniale, accédant à l’école et à la citoyenneté. Mais une frange des Ghenaïssia a gardé son ancienne filiation, prenant le chemin inverse de celui de Enrico Macias.

Ainsi, Pierre Ghenaïssia, né à Cherchell, a rejoint les maquis du FLN en mai 1956 dans la région du Dhahra, entre Ténès et Cherchell. Il est mort au maquis un an plus tard dans la région de Chréa, près de Blida, comme combattant de l’ALN. A l’indépendance de l’Algérie, une rue de Ténès, sur la côte ouest, a été baptisée à son nom. Quelques années plus tard, elle a été rebaptisée rue de Palestine !