Cafouillages autour des réformes

Les réformes sont bonnes, c’est leur mise en œuvre qui pose problème, disent de nombreuses voix, qui contestent la démarche du gouvernement. Et demandent au président Abdelaziz Bouteflika de reprendre la main.

Par Abed Charef

Mme Louisane Hanoune est furieuse. Alors que l’Algérie est à la veille d’un tournant décisif de son histoire, des considérations de bas étage risquent de briser l’élan qui doit projeter le pays dans le monde moderne. L’heure est si grave qu’elle appelle à des mesures radicales. Quitte à engager des mesures exceptionnelles. C’est le moment ou jamais d’oser, de faire preuve d’audace et d’initiative.

La présidente du Parti des Travailleurs s’alarme parce que les réformes engagées par le président de la République risquent d’être sabordées. Elles font face à trois menaces. Elles doivent être conçues et préparées par un gouvernement incompétent, avant d’être discutées et amendées par un parlement illégitime, incapable de saisir l’importance du moment et de faire preuve de grandeur. Et ce qui pourrait passer à travers les mailles du gouvernement et du parlement sera immanquablement détruit par une administration liberticide, corrompue, qui préfère se vautrer dans ses privilèges plutôt que de favoriser l’émergence d’une nouvelle Algérie.

Le piège est donc en train de se refermer sur les réformes. Ce qui impose d’adopter une nouvelle démarche, pour contourner tous ces obstacles. Mme Hanoun a trouvé la parade. Elle demande au président de la république de passer outre le parlement et le gouvernement, et de légiférer par ordonnance. Ainsi, la parole suprême parviendra directement au peule, sans intermédiaire ni parasitage.

Dans cette logique, Mme Hanoun reprend la vieille théorie du bon Roi dont la politique est sabotée par un méchant vizir et de mauvais conseillers. Le chef est bon et juste, sa parole est sage, ses décisions vont dans le bon sens, et ses actes indiquent toujours la bonne direction. Et s’il y a des erreurs, de mauvaises décisions, elles sont dues à des dysfonctionnements, à des parasitages, ou à des conseillers qui intoxiquent le chef, en lui fournissant de mauvaises informations et en l’orientant sur de mauvaises pistes. Une position très confortable, qui permet de rester dans les grâces du pouvoir tout en essayant de s’attirer la sympathie de la foule.

Cette attitude, dont l’un des grands apôtres est Bouguerra Soltani et son parti, le Hamas, a dominé la position du Parti des Travailleurs envers la politique de M. Abdelaziz Bouteflika depuis une décennie. Face à la politique ultra-libérale suivie par le gouvernement pendant plusieurs années, Mme Louisa Hanoun avait concentré ses attaques contre MM. Abdelhamid Temmar et Chakib Khelil, considérés comme les symboles des orientations anti-populaires non souhaitées. Ils constituaient une sorte d’axe négatif du pouvoir, qui adoptait, aux yeux de Mme Hanoun, une démarche globalement positive.

Mais ni les contorsions de Mme Hanoun, ni les déclarations de Bouguerra Soltani, qui, à l’apporche des élections, veut se démarquer de « l’alliance présidentielle », ne peuvent cacher le handicap dont souffrent les réformes de M. Bouteflika. Celui-ci est en effet confronté à une autre réalité, qui dépasse Hamas et le Pari des Travailleurs. Le chef de l’Etat est face à un choix assez simple : soit il engage le pays dans la voie du changement, soit il mène une réforme de façade pour remettre la maison dans le meilleur état possible le jour où il faudra remettre les clés aux véritables propriétaires des lieux.

S’il mène une vraie réforme, M. Bouteflika devra affronter tous ses anciens alliés, ceux qui lui ont ouvert les portes du pouvoir et ceux avec qui il a dirigé le pays. Pourquoi le ferait-il ? Il n’en n’a ni la formation, ni la culture, ni l’envie. M. Bouteflika garde comme modèle le système de l’Algérie des années 1970. Sa pratique politique l’a suffisamment montré. Il n’a aucune raison de changer.

Par contre, le chef de l’Etat aurait tout à gagner en menant une opération de lifting qui pourrait améliorer l’image du pouvoir, sans rien changer sur le fond. Cela lui permettrait de terminer son troisième mandat dans la sérénité, avec un minimum de tensions. Le système resterait le même, avec une façade plus présentable, une meilleure maitrise de la situation, et moins de taches sur la façade.

C’est peut-être ce qui explique la cacophonie autour de réformes : il y a un malentendu sur le sens et le contenu du projet. Alors que M. Bouteflika aspire à meubler les deux années qui lui restent, pour terminer tranquillement son dernier mandat, d’autres parties veulent donner du contenu aux réformes. Ceux-ci veulent que le chef de l’état reprenne la main, pour légiférer par ordonnance, faire une seconde lecture des lois, imposer de nouveaux choix, ou carrément changer de gouvernement pour en nommer un autre, plus attaché à l’esprit des réformes et au souci du changement.

Mais quelle que soit l’issue de cette agitation, M. Bouteflika fera ses réforme, pas celles des autres.

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