Des mérites de la démocratie en pays salafiste

Un débat entre salafistes porte inévitablement sur le hidjab, le maillot de bain ou, plus grave, la démocratie. Les Egyptiens du parti « Ennour », qui ont pourtant participé aux élections, n’ont pu y échapper.

Par Abed Charef

Une élection libre, dans un pays musulman, provoque un curieux effet. Non seulement elle propulse invariablement au pouvoir un courant supposé ennemi irréductible de la démocratie, mais elle provoque l’émergence des mêmes débats, aussi inutiles que stériles. En Tunisie, en Egypte et ailleurs, s’imposent les mêmes questions qui avaient épuisé l’Algérie il y a vingt ans, avant de mener à des décisions lourdes de conséquences.

En 2011, et à la faveur de ce qu’il faut bien appeler le « printemps arabe », ces questions ont brutalement resurgi, même si elles sont posées de manière plus sereine, plus posée, moins dogmatique. Comme si l’expérience algérienne, avec sa dérive violente, avait marqué une ligne rouge que tous les partenaires redoutent de franchir.

Mais que quelque manière qu’on retourne le sujet, ces questions reviennent toujours, avec la même insistance : l’islam est-il soluble dans la démocratie ? L’utilisation des urnes par les islamistes est-elle une conviction, un choix de civilisation, ou est-ce une étape transitoire vers un autre pouvoir ?

A Tunis comme au Caire, mais aussi à Alger, à Damas et dans les capitales occidentales intéressées par l’évolution du monde arabe, débats, études, analyses et colloques se multiplient pour tenter d’y voir plus clair. Mais si, chez les occidentaux, domine une volonté de comprendre, pour pouvoir anticiper et prendre les bonnes décisions, dans les pays arabes concernés, la motivation est plutôt liée à des appétits de pouvoir. Sans plus.

A ce handicap, s’ajoute une autre inégalité, portant sur la nature des débats. Dans les pays occidentaux, spécialistes, diplomates, universitaires, politologues, militaires et spécialistes du renseignement sont mis à contribution par des institutions très performantes, ce qui tranche avec l’indigence effrayante du débat au sein des cercles islamistes, qui n’ont pas encore quitté la rive du « halal-haram ».

L’exemple égyptien est frappant. Dans ce pays, où les islamistes, frères musulmans et salafistes du parti « Ennour » pèsent plus des deux tiers de l’électorat, les discussions restent liées aux sujets les plus polémiques et médiatiques, comme le foulard, le hidjab, le maillot et l’impact du tourisme étranger sur la société. Accessoirement, on vante les mérites de la finance islamique, différente de la finance occidentale qui a généré toute une succession de crises, et on évoque la menace qui pèse sur les musulmans en raison de la dispersion de la Oumma. Des thèmes sans objet, sans utilité politique, mais qui entretiennent une polémique interminable, car avec tous les clichés qu’ils véhiculent, ils ont une forte résonance dans les médias.

Chez la salafistes, d’autres questions, plus basiques, sont posées. Comme celle de la démocratie, des élections et du choix des urnes. Les Salafistes égyptiens du pari « Ennour » y sont en plein. Malgré leur participation aux élections, ils ont montré la limite de leur confiance dans cette formule. Une célébrité de ce courant, Yasser Brahmi, membre de la direction de la daawa salafia, a encore publiquement affirmé les limites de la pratique démocratique à ses yeux.

« La démocratie dont nous avons accepté les mécanismes est balisées par des règles de la chariaa », a dit ce notable du courant salafiste, ajoutant : « «  Nous acceptons les élections malgré ce que cette formule contient d’entorses à la religion, mais nous estimons qu’elle est moins nuisible que de laisser le champ libre aux laïcs et aux libéraux ».

Autres éléments qu’il accepte dans la démocratie, « le contrôle du gouvernant par le parlement, la possibilité de mettre fin à ses fonctions et de l’empêcher d’imposer son pouvoir personnel, et l’établissement des institutions sur la base de la choura qui se concrétise par le biais des élections ».

Ces concepts, « inventés par d’autres », ont leurs implications, comme le vote et la candidature des femmes, dit-il. Le parti « Ennour » a « supporté » ces questions, qui ne faisaient pas consensus, par nécessité, non par conviction, « en vue d’atteindre d’autres objectifs plus grands ».

Cette tolérance envers la démocratie a cependant ses limites. « Nous n’acceptons pas que le pouvoir soit reconnu à quelqu’un d’autre que Dieu », a-t-il dit, ajoutant qu’il refuse « l’idée philosophique selon laquelle le peuple est la source du pouvoir législatif ». En ce sens, la démocratie « contient à la base » une part de « kofr », en reconnaissant un pouvoir autre que celui de Dieu », précise-t-il. Une formule qui a eu son heure de gloire en Algérie.

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