Le règne des redresseurs

A force de redresser les entreprises et les partis, on en arrive à redresser les redresseurs.

Par Abed Charef

Il y a d’abord ceux qui voulaient redresser les entreprises publiques. Au fil des ans, ils ont consacré à l’opération des sommes si élevées que les ministres eux-mêmes s’y perdent. Au printemps, M. Benmiradi, ministre en charge du secteur, affirmait qu’en deux ans, l’Algérie a consacré 600 milliards de dinars à cette opération.

Au total, depuis que le gouvernement a abandonné sa politique ultra-libérale, faite de privatisations et de liquidations, il a consacré en tout 1.100 milliards de dinars, soit 16 milliards de dollars, à différents programmes dits de redressements, faits de sauvetage, d’aides, d’exonérations et de subventions plus ou moins déguisées. Supposées garantir l’emploi et donner au pays une base industrielle, les entreprises concernées constituent, en fait, l’arme économique qui, avec les hydrocarbures, permet au pouvoir de manœuvrer sur ce terrain.

En quoi consistent ces multiples opérations de redressement? Officiellement, elles comprennent plusieurs volets, dont « la rénovation de l´outil de production, le coaching, la formation du personnel et la modernisation des mécanismes de management pour améliorer la productivité ». Sur le terrain, elles consistent à prendre en charge leurs déficits, à les exonérer d’impôts et de taxes, et à différer leurs remboursements. En un mot comme en cent, à leur donner de l’argent. A fonds perdus.

En contrepartie, on leur demande des engagements. On nomme des gestionnaires à qui on fait remplir des formulaires au terme desquels ils s’engagent à réaliser des objectifs ambitieux, répondant pleinement aux vœux du ministre. Celui-ci peut afficher des intentions, qu’il confond avec programme de redressement industriel. On organise quelques séminaires durant lesquels on apprend à des chefs d’entreprises à gérer des entreprises. On leur montre tout, on leur fournit tout ce dont ils ont besoin. Et les mêmes bureaucrates, qui ont piloté les plans de redressement antérieurs, repartent de nouveau à l’assaut, dans une belle communion, en promettant que, cette fois-ci, ce sera la bonne, et la dernière. Jusqu’au prochain plan de sauvetage.

L’Algérie a toutefois réussi une innovation, cette année. On ne fait plus de distinction entre privée et publique. Un plan de redressement a donc été spécialement élaboré au profit des entreprises privées. On va leur consacrer 80 milliards de dinars, selon un accord conclu lors de la dernière tripartite. Un chef de gouvernement, le chef d’un syndicat des travailleurs, et les représentants du patronat, ont conclu un accord pour donner aux actionnaires d’entreprises privées une aide de près d’un milliard de dollars ! Objectif officiel: redresser des entreprises privées en difficulté. Objectif réel : distribuer de l’argent, de la part d’un gouvernement qui ne sait ni booster la croissance, ni encourager la production, ni établir des règles économiques efficaces et transparentes. On a distribué de l’argent aux salariés, il n’y a aucune raison de ne pas en distribuer aux patrons d’entreprises, sous prétexte de redresser des entreprises en difficulté, pour peu qu’elles aient un marché et une capacité de production.

Mais le redressement le plus spectaculaire, celui que seule l’Algérie sait faire, est celui qui concerne les partis, et en premier lieu le FLN. Un nouveau mouvement de redressement est en cours, avec cette fois-ci comme figure central Salah Goudjil, un moudjahid qui a été déjà dans une commission FLN en 1963 !

M. Goudjil conteste la direction du parti par M. Abdelaziz Belkhadem, lequel, à l’issue d’un mouvement de redressement, avait dérobé le FLN à M. Ali Benflis, qui avait succédé à M. Boualem Benhamouda, bénéficiaire du fameux « coup d’état scientifique organisé contre Abdelhamid Mehri. Autrement dit, le FLN vit, depuis quinze ans, au rythme des putschs, qui précèdent généralement les grandes échéances politiques.

De fait, l’agitation autour du FLN annonce clairement la préparation de la succession de M. Abdelaziz Bouteflika. Non pas que le FLN désigne le chef de l’état, mais il sert généralement de girouette indiquant dans quel sens souffle le vent, puis de strapontin très utile pour la distribution des seconds rôles pour la suite. Ceux qui sont exclus du FLN n’ont guère de chance de participer au partage du butin. A l’inverse, ceux qui sont dans l’appareil au bon moment ont toutes les chances de faire partie des gagnants. M. Benflis, en 1999, et M. Belkhadem, en 2005, en ont fait l’expérience, en se retrouvant du côté de la barrière. M. Benflis a vécu l’amère expérience de se retrouver exclu en 2005. Il ne s’en est pas encore relevé. M. Belkhadem est, aujourd’hui, clairement sous la menace : si les nouveaux redresseurs gagnent, il sera éjecté. Définitivement.

C’est dire à quel point l’Algérie est devenue tributaire des redressements, et le poids que différents redresseurs ont pris dans la vie politique et économique du pays. C’est dire aussi à quel point ces redressements sont aussi illusoires qu’inutiles : ils n’ont jamais débouché sur un quelconque renouveau politique ou économique. Bien au contraire, ils ont toujours marqué un pas supplémentaire dans la déchéance de l’action politique.

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