La crise libyenne révèle les impasses arabes

Tripoli est tombée. Mais qui gagné ? La démocratie, l’OTAN, ou les tribus ?

Par Abed Charef

Maammar Kadhafi a perdu la guerre, et il méritait de la perdre, lui qui menaçait ses opposants de les pourchasser rue par rue, maison par maison, « zenga zenga ». Mais la défaite de Kadhafi signifie-t-elle pour autant que la Libye a gagné la paix ? Et cette alliance hétéroclite, entrée à Tripoli sous la couverture aérienne de l’OTAN, peut-elle réellement construire une Libye moderne ?

La joie de la victoire chez les adversaires de Kadhafi ne peut cacher certaines réalités. Certes, le guide libyen avait mené son pays à l’impasse, et aucune issue autre que la violence ne semblait possible pour mettre fin à son système absurde. Sa politique peut même être considérée la cause principale de la violence actuelle. Mais la fin de Kadhafi replace le monde arabe dans une série d’impasses dramatiques, qui risquent encore de peser très lourd sur l’avenir de la région.

La première impasse concerne l’incapacité des régimes autoritaires arabes à imaginer leur propre mutation et à organiser une transition en douceur. A l’exception de l’expérience algérienne avortée du début des années 1990, aucun pays arabe n’a engagé une vraie démarche pour sortir d’un système autoritaire et tenter de construire un régime démocratique.

Malgré la chute de l’Union Soviétique et des pays de l’est, malgré la chute du mur de Berlin et la formidable mutation sociale née de l’explosion de l’internet et de la télévision moderne, il existe encore des dirigeants arabes qui résonnent comme s’ils vivaient au milieu du XXème siècle. C’est le cas de Kadhafi, de Bachar El-Assad et de nombre de dirigeants algériens actuels, incapables de concevoir une organisation du pouvoir autre que l’archaïsme dans lequel ils ont toujours vécu.

Cette pensée politique sclérosée a un double effet. D’abord, elle se traduit par une répression féroce contre l’opposition, qui se trouve dès lors dans l’incapacité d’imposer une alternative interne. Le pouvoir refusant de changer et l’opposition étant incapable d’imposer une alternative, le changement ne peut dès lors venir que de l’émeute ou de l’extérieur. Ou des deux. En Tunisie, comme en Egypte, l’opposition structurée n’a pas réussi à imposer une alternative, et il a fallu que l’armée intervienne pour imposer le départ du chef, sous le contrôle étroit des Etats-Unis. Ce n’est pas un hasard si les chefs d’état-major des armés tunisienne et égyptienne ont tous deux séjourné aux Etats-Unis juste avant de prendre les choses en main. En Libye, l’opposition n’avait pas non plus de consistance, et ce sont les dissidents du régime, appuyés par l’OTAN, qui ont pu inquiéter Kadhafi.

Cette impuissance de l’opposition débouche sur une tragédie politique : l’intervention étrangère, celle des Etats-Unis, de l’OTAN, de l’ONU ou de l’ancienne puissance coloniale, peu importe, l’intervention étrangère apparait donc, au bout du compte, comme la seule issue pour mettre fin à la dictature. Comme le note Djamel Labidi (Le Quotidien d’Oran de mardi 6 septembre), le colonisateur d’hier, portant les habits de la civilisation et de la liberté, est accueilli à bras ouverts, car ses troupes sont supposées débarquer pour instaurer la démocratie ! Malgré les expériences de l’Irak et de l’Afghanistan, ce discours fonctionne encore, et trouve des relais, y compris auprès de militants de la démocratie, en Algérie et ailleurs. N’a-t-on pas vu des drapeaux américains et français arborés par les « révolutionnaires » libyens, au moment où les bombes pleuvaient sur Tripoli?

Toute une génération, qui a vécu dans le nationalisme, n’arrive pas à comprendre ce qui se passe. Celle de la guerre de libération, qui subit un véritable traumatisme, en Algérie, mais d’autres générations de nationalistes arabes aussi, en Egypte, en Libye et partout dans le monde arabe, qui n’arrivent pas à comprendre comment on peut applaudir des bombardements des avions de l’OTAN contre un pays arabe ?

Ce n’est pourtant pas un conflit de générations, mais un conflit politique. Il y a, d’un côté, ceux qui pensent que la solution ne peut venir que d’un effort interne, et que toute intervention externe ne peut être que destructrice, comme l’ont prouvé les multiples expériences du passé. Ce n’est pas uniquement la symbolique de l’OTAN qui est en enjeu. C’est aussi le réel : les Occidentaux défendent leurs intérêts, ils soutiennent les dictateurs « nécessaires », et n’ont aucun souci de la démocratie quand la situation leur convient. Dans un passé récent, les Occidentaux n’ont apporté aucun soutien aux expériences de démocratisation, quand ils ne les ont pas ouvertement combattues.

D’un autre côté, il y a ceux qui pensent que l’OTAN, c’est mieux que Kadhafi, et que tous les moyens sont bons pour se débarrasser de tyrans, qu’il s’agisse de Saddam Hussein ou des talibans. C’est une pensée légère, sans profondeur historique, ni consistance nationale : les chars étrangers n’apporteront jamais la démocratie.

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