L’Amérique ne ressent pas la douleur des autres

Par Abed Charef

Le cycle du 11 septembre a duré une décennie. C’est le temps qu’il a fallu pour sortir de cette phase historique, qui a débuté avec les attentats de New York, pour prendre fin en deux temps. Sur le plan politique, c’est le fameux « printemps » arabe qui a rendu caduc le 11 septembre, avant que les Etats-Unis ne réussissent à éliminer Oussama Ben Laden, clôturant symboliquement cet épisode.

Mais quand les manuels d’histoire évoqueront ce début du XXIème siècle, ils mettront en avant deux actes majeurs qui peuvent servir de modèle de ce que peut être une action contre-productive : les attentats du 11 septembre eux-mêmes, et la réaction américaine. Car à l’exception des destructions, George Bush et Oussama Ben Laden ont tous deux provoqué des résultats exactement à l’opposé de ce qu’ils souhaitaient.

Pour Ben Laden et le groupe qui a organisé les attentats du 11 septembre, l’objectif était de frapper l’Amérique au cœur, en détruisant des symboles de sa toute puissance. Le coup était supposé faire réfléchir l’Amérique, l’amener à considérer autrement l’Islam et son avant-garde djihadiste, à défaut de la faire plier.

Le résultat fut terrifiant. Les attentats ont simplement libéré ce qu’il y a de pire dans l’Amérique : sa force brutale, son arrogance, sa volonté de puissance et ses courants les plus extrêmes. Les Etats-Unis se sont retrouvés avec des dirigeants fascisants, comme Donald Rumsfield, légalisant les violations des Droits d l’Homme chez eux et pratiquant la torture, alors que d’autres se lançaient dans de monstrueuses manipulations d’opinion. George Bush, Tony Blair et Colin Powell ont inventé de toutes pièces les armes de destruction massive que détiendrait l’Irak, et l’ont utilisé comme prétexte pour détruire ce pays qui n’avait absolument aucun lien avec les attentats du 11 septembre.

Accessoirement, Ben Laden et les siens ont toujours affirmé agir pour la libération de la Palestine. Leur action a toutefois provoqué un terrible recul de la cause palestinienne, avec une Amérique qui s’est alignée pendant des années sur les positions israéliennes les plus extrêmes, alors que la cause palestinienne n’a jamais bénéficié d’autant de sympathie dans le monde.

Pour les Etats-Unis, le résultat a été tout aussi décevant. Alors qu’ils étaient en droit d’attendre « la fin de l’histoire » après la victoire sur l’Union Soviétique, ils ont eu droit au « choc des civilisations ». Samuel Huntington a eu raison de Francis Fukuyama, déchainant la violence de la plus puissante armée du monde.

Les Etats-Unis sont allés se venger en Afghanistan, au lieu de construire un Etat qui empêcherait la répétition du 11 septembre. La haine était si forte qu’ils ont détruit un autre pays, l’Irak, pour rien. Mais ils ont, en cours de route, semé une haine anti-américaine jamais égalée. Ce n’est qu’à la fin du second mandat de George Bush que les Américains ont réalisé l’ampleur du désastre : non seulement ils n’avaient rien résolu en Irak et en Afghanistan, mais ils avaient semé les germes d’un sentiment anti-américain pour de longues années, si ce n’est des décennies.

Autre effet collatéral majeur du 11 septembre, la démocratisation du monde arabe a connu une décennie de retard, à cause précisément de l’attitude américaine. Au nom de la lutte antiterroriste, les Etats-Unis ont soutenu des régimes autoritaires, fermé les yeux face aux aspirations des sociétés à la liberté, et recouru à des méthodes dignes des dictatures les plus primaires. Ils ont même collaboré avec nombre de régimes peu recommandables pour opérer des arrestations illégales, violer les droits de milliers de personnes, et, en fin de compte, assuré la survie de régimes autoritaires : c’est l’Amérique elle-même qui donnait l’exemple en matière de violations de Droits de l’Homme.

Pendant ce temps, les sociétés arabes évoluaient à un rythme exceptionnel, sous l’effet de la mondialisation et de la révolution du secteur de la communication, avec l’explosion de la télévision, de l’internet et de la téléphonie. Evoluant plus vite que les régimes, allant plus loin que tout ce que pouvaient imaginer les dirigeants occidentaux, les sociétés arabes montraient une vitalité insoupçonnée. L’aspiration au changement, jusque là écrasée par des régimes autoritaires soutenus par l’Occident, explosait un peu partout. Et le monde, découvrait, stupéfait, que Ben Laden ne constitue plus une menace. On pouvait le tuer symboliquement, ce qui fut fait le 1er mai 2011, à temps pour commémorer le 10ème anniversaire du 11 septembre.

Mais on est déjà dans une autre époque, celle de l’après 11 septembre et des révolutions arabes. Et là, curieusement, on note que le 11 septembre n’a servi à rien. Le comportement occidental n’a pas changé. L’OTAN est toujours de service, les bombardements sont toujours à la mode, les manipulations à grande échelle restent la règle. Pire : la volonté de changement qui s’exprime dans le monde arabe est délibérément orientée vers l’impasse. De manière subtile en Tunisie et en Egypte, de manière frontale et violente en Libye.

Avec ce parallèle : le 11 septembre, Oussama Ben Laden a fait 3.000 morts aux Etats-Unis, et a provoqué une riposte qui a provoqué l’écrasement de tout ce que lui-même ‘il représente. La réaction américaine au 11 septembre a fait un million de morts, détruit deux pays, et risque d’en emporter de nombreux autres : C’est dire que les stratèges occidentaux peuvent être aussi nihilistes que Ben Laden, et que leur comportement n’exclut pas du tout un nouveau 11 septembre. Pour une raison très simple : si presque toute l’humanité a ressenti la douleur américaine le 11 septembre, l’Amérique, elle, ne ressent pas la douleur des autres.

Demandez aux Palestiniens.

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