L’année du printemps

2011 a été marquée par le « printemps arabe ». 2012 sera-t-elle celle de l’été arabe, c’est-à-dire la saison sèche ?

Par Abed Charef

Kadhafi, Ben Ali, Moubarak. Bientôt, Ali Abdallah Salah et, peut-être, Bachar El-Assad. Jamais, depuis les indépendances, le monde arabe n’a connu autant de bouleversements en une période aussi courte. Jamais il n’y a eu autant de dirigeants contestés ou éjectés, et jamais la rue n’a autant bougé. C’est comme si les sociétés arabes, jusque-là anesthésiées, ont brusquement découvert qu’elles avaient le droit, ou le devoir, d’exister, de vivre, d’avoir un avis et, pourquoi pas, le droit d’imposer leurs choix politiques.

Ce fut si rapide, si brutal, que tout le monde a été surpris. Certes, beaucoup pensaient la révolte inéluctable, tant les ingrédients de la contestation étaient réunis. Mais personne ne pensait que c’était aussi imminent, aussi brutal, ni que le mouvement serait d’une telle ampleur. Aucun dirigeant contestataire n’a évoqué un bouleversement d’une telle ampleur en une seule année. Mêmes les gauchistes les plus affirmés n’osaient espérer un tel mouvement de masse.

C’est dire si la réaction au fameux printemps arabe a été approximative, brouillonne, souvent maladroite. Dans un premier temps, beaucoup ont pensé qu’il s’agit d’une simple poussée de fièvre, sans lendemain. Ce qui a provoqué des réactions parfois stupides, ridicules, comme celle de l’ancien ministre française des affaires étrangères Michèle Alliot-Marie, qui proposait aux Tunisiens une coopération technique pour une assurer une répression plus soft.

Il a fallu plusieurs semaines d’agitation continue pour qu’une nouvelle perception apparaisse, à la faveur de troubles en Egypte et d’émeutes en Algérie. Et ce n’est qu’à partir de là que les choses ont commencé à être examinées de manière différente. On commençait alors à se dire qu’il ne s’agissait peut-être pas d’une simple jacquerie, mais d’un véritable mouvement de fond aux résultats imprévisibles.

Dans les pays arabes, une réaction de survie a prévalu. Elle s’est exprimée avec trois préoccupations majeures: comment tenir le coût et maitriser la situation sans trop de dégâts ? comment faire quelques concessions sans céder sur l’essentiel ? et comment conserver la confiance des grandes puissances qui menaçaient leurs anciens alliés de les lâcher ?

Chez les grandes puissances, une fois la surprise passée, il est rapidement apparu que les Américains avaient une longueur d’avance. Alors que les partenaires traditionnels, comme le France, cherchaient un moyen de conserver le statuquo pour préserver leurs intérêts, les Américains décidaient d’accompagner le mouvement de contestation, pour se placer aux côtés des pouvoirs qui risquaient d’émerger à la faveur du printemps arabe. Après tout, c’est nouveau « Grand Moyen Orient », sur lequel ils avaient tant investi, qui émergeait des révoltes de la rue.

C’est ainsi qu’ils ont accompagné le changement en Tunisie, tenté de contrôler celui qui déferlait sur l’Egypte, et totalement pris en charge, via l’OTAN, celui qui balayait Maammar Kadhafi. Ce qui leur permet, aujourd’hui, d’apparaitre un peu comme les parrains des nouveaux régimes alors qu’ils avaient soutenu à fond les anciens systèmes, qu’ils considéraient alors comme une digue contre l’islamisme politique.

Ce n’est pas le seul paradoxe du printemps arabe. Aussitôt leur soutien aux anciens pouvoirs oublié, les Etats-Unis sont devenus les parrains des nouveaux pouvoirs islamistes qui s’installent dans toute l’Afrique du Nord, de l’Egypte au Maroc. C’est la preuve que les Etats-Unis gagnent toujours, ou, du moins, qu’ils sont toujours du côté du vainqueur. Mais aujourd’hui, Il ne s’agit plus, pour eux, de faire un choix entre la démocratie et l’islamisme, mais entre ce qu’ils considèrent comme l’islamisme radical et un islamisme modéré avec lequel ils ont décidé de pactiser. En attendant peut-être de faire un choix entre l’islamisme radical et le jihadisme…

Mais les Américains, après tout, ont leurs intérêts, et ils savent les défendre. En est-il de même pour les sociétés arabes et pour les pays arabes? Comment ces sociétés et ces pays vont-ils faire face à cette déferlante, comment préserver l’essentiel pour espérer repartir demain ?

Sur ce terrain, il faut bien avouer que 2011 n’a pas apporté de réponse significative. On a distribué de l’argent quand c’était possible, comme en Arabie Saoudite, on a fait quelques concessions pour gagner du temps, comme au Maroc, on a lancé de fausses réformes sans impact réel, comme en Algérie, mais il n’y a eu, nulle part, de choix politique susceptible de dessiner de nouveaux horizons. A part les cercles qui justifient l’action du pouvoir, il n’y pas eu de réflexion sérieuse sur les grands défis qui s’imposent à cette région, pour qu’elle puisse remonter la pente et reprendre en mains sa destinée.

C’est le plus inquiétant dans ce printemps arabe. Car après le printemps, il y a l’été, une saison sèche, aride, sans ressources. Et très chaude, particulièrement dans le désert. Et le monde arabe n’est pas marqué seulement par un désert physique. Il y a aussi le désert en matière de débat, de réflexion, de projet d’avenir.

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