Quand l’Egypte remontera la pente

L’Egypte a plongé. Mais la grande épreuve ne commencera que lorsque viendra l’heure de remonter la pente.

Par Abed Charef

Le résultat était attendu, mais pas dans ces proportions. Entre les Frères musulmans et les Salafistes du parti Ennour, les islamistes égyptiens ont remporté les trois quarts des sièges mis en jeu lors des législatives en Egypte. C’est un donc un véritable raz-de-marée qui a emporté le pays du Nil, dans une aventure qui a commencé dans l’euphorie, et qui risque de se prolonger dans une atmosphère totalement différente.

A eux seuls, les Frères musulmans ont remporté 47 pour cent des sièges, contre 24 pour cent pour les Salafistes. Des chiffres de l’ampleur de ceux qu’avait enregistrés l’Algérie en décembre 1991, même si les islamistes égyptiens sont dominés par des « modérés » alors que ceux du FIS étaient plutôt emmenés par les « radicaux ».

Après ces résultats, qui soumettent le plus grand pays arabe à un pouvoir islamiste inédit, l’Egypte s’engage dans une double épreuve. Une première épreuve, propre aux islamistes, qui doivent prouver leur capacité à gérer, sans entrainer le pays vers la dérive ; la seconde plus large, impliquant toute l’Egypte, qui doit montrer qu’elle a des ressources pour remonter la pente après un passage plus ou moins long dans le rêve islamiste.

Au sein du courant islamiste lui-même, la confrontation sera rude. Les Frères musulmans, qui pensent islamiser le pouvoir graduellement (tadarroudj), se font très conciliants. Ils tiennent un discours rassurant, ouvert, pour rassurer les détenteurs d’argent et les pays occidentaux. Ils savent que le pays est littéralement sous perfusion, et ne peut se passe de l’aide occidentale, notamment américaine.

Mais il faudra aux frères musulmans faire des choix. Ils peuvent tenter de jouer l’ouverture, en gérant de manière pragmatique. Ils doivent ménager les libéraux, les milieux d’affaires et l’armée, qui constituent l’élite historique de l’Egypte. C’est un chemin risqué, car ils y perdraient ce qui a fait leur force, c’est-à-dire cette capacité de vendre du rêve.

Ils peuvent aussi être tentés de se laisser aller à un radicalisme victimaire, pour dénoncer pêle-mêle l’occident qui les étouffe, l’ancien système qui les empêche de gérer, Israël qui les sabote et les libéraux qui refusent d’admettre leur défaite. Ils peuvent aussi s’en prendre aux coptes, cheval de Troie de l’Occident, et à l’armée, qui ne veut pas lâcher le pouvoir. Ils gagneraient alors sur le plan interne, en s’alliant aux salafistes d’Ennour, mais entraineraient l’Egypte dans une spirale qui rappellerait la première décennie de l’Iran de Khomeiny.

Cette tentation du radicalisme n’est toutefois envisageable que dans une deuxième étape. Pour l’heure, les islamistes égyptiens peuvent bénéficier d’un état de grâce légitime qu’ils vont entretenir pendant quelques années encore. Ils peuvent engager des actions simples, notamment pour limiter le poids de la corruption dans la vie économique. Ils peuvent aussi bénéficier de l’appui financier de certains pays du Golfe, intéressés par la réussite de cette phase du « printemps arabe ».

Mais lorsque le nouveau pouvoir aura épuisé ses promesses électorales, et que la rue commencera à exiger du concret, en refusant de vivre du rêve, les islamises égyptiens seront tentés de verser dans la surenchère pour occulter leur échec dans la gestion du pays. Un cheminement semblable à celui du FIS qui avait promis le paradis, avant de se casser les dents sur la gestion des communes, ce qui l’avait amené à demander le pouvoir, tout le pouvoir et tout de suite, à partir de la mi-1991.

C’est alors que l’Egypte sera confrontée à la grande épreuve, la plus éprouvante pour elle dans ce nouveau siècle : remonter la pente, construire une alternative crédible, moderne, capable de maintenir les grands équilibres du pays et de préserver la paix et la stabilité. Comme les autres pays confrontés à la tentation islamiste, l’Egypte ne pourra alors compter que sur ses propres forces : son armée, son élite moderniste, se classes moyennes soucieuses de paix sociale et de jute milieu, ses courants libéraux ouverts sur le monde, et ses rares entreprises modernes qui veulent s’accrocher à l’économie mondiale, ses intellectuels et artistes éventuellement.

Rien n’assure que ces atouts seront suffisants. Peut-être alors faudra-t-il compter sur un appui des pays occidentaux, soucieux de maintenir la paix dans cette région du monde, et des pays du Golfe, qui chercheraient des débouchés pour leur argent tout en élargissant leur zone d’influence. Mais l’apport extérieur ne constituera, au mieux, qu’un appoint, car le gros de l’effort devra être fourni par les Egyptiens eux-mêmes, par leurs institutions, et en premier lieu par leur armée, qui devra, cette fois-ci, faire preuve d’une lucidité qui, jusque-là, a largement fait défaut.

Publicités

Le sarkozisme s’exporte vers l’Algérie

Supprimer le Crédoc ? Les patrons le souhaitaient, M. Ould Abbès l’a fait.

Par Abed Charef

Comme M. Jourdain, M. Djamel Ould-Abbès fait du sarkozisme sans le savoir. A chaque crise dans le secteur qu’il gère, celui de la santé, il annonce des nouvelles mesures supposées régler définitivement le problème. Qu’il s’agisse de contestation de la part de médecins ou de paramédicaux, ou de pénurie de médicaments, le ministre n’y pas par quatre chemins. Il annonce des mesures radicales, définitives, les seules en mesure d’éliminer définitivement le problème jusqu’à la fin des temps. Jusqu’à la prochaine crise.

En cette période de transition vers 2012, le secteur de la santé a subi une grave pénurie de médicaments et de matériel médical. Les plus touchés étaient les malades du cancer, doublement pénalisés. A leur détresse, s’est ajoutée l’impossibilité de leur assurer un traitement, à cause de l’insuffisance des équipements, des pannes à répétition du matériel disponible, et de la pénurie de médicaments.

Face à cette crise, M. Ould Abbès a tourné en rond pendant plusieurs semaines, faisant face à de sévères critiques, dont celles du chef du gouvernement lui-même, qui lui reprochait de ne pas faire ce qu’il faut pour soulager les cancéreux. Ne trouvant pas de solution avec les démarches traditionnelles de la bureaucratie du ministère, M. Ould Abbès a décidé de passer à la vitesse supérieure. Il a trouvé la parade à travers trois initiatives lancées en parallèle.

Il a d’abord pris contact avec les fabricants américains de matériel médical, qu’il a reçus chez lui pour bien montrer les efforts qu’il mène pour atténuer le poids de ce drame. Si les circuits traditionnels d’achat d’équipements sont inefficaces, on va les contourner et nous approvisionner directement auprès des fournisseurs. Du producteur au consommateur, sans intermédiaire, selon une bonne vieille formule !

Dans la foulée, le ministre a décidé de changer le statut de la pharmacie centrale des hôpitaux, pour en faire un organisme capable d’éviter ces pénuries. Selon ses nouveaux statuts, définis dans un décret exécutif daté du 28 décembre, la pharmacie des hôpitaux devra entre autres approvisionner les établissements publics de santé en produits pharmaceutiques et en équipements médicaux, élaborer et réaliser un programme d’approvisionnement sur la base des besoins nationaux exprimés par le ministère de la Santé. Elle devra aussi veiller à détenir certains stocks de médicaments, et promouvoir la production locale, notamment celle de médicaments génériques. En d’autres termes, la mission de la pharmacie centrale devra réaliser exactement ce qu’elle faisait auparavant !

Rien ne change. Ce qui compte, c’est l’effet d’annonce. A ceux qui souffrent d’une situation, on promet des solutions imminentes. Et si cela ne suffit pas, on va plus loin. Pourquoi les opérations d’importation de ces produits accusent tant de lenteur ? Parce qu’elles sont ralenties par la procédure dite du crédit documentaire, le fameux Crédoc. Alors, il faut supprimer le crédit documentaire. Ce qu’a fait M. Ould Abbès dès la mi-janvier.

Ces mesures vont-elles régler les problèmes de la santé en Algérie ? Evidemment non. Car c’est un système dans son ensemble qui fonctionne mal, malgré l’argent englouti, malgré le personnel formé et les augmentations de salaire consentis. Il ne suffit pas de dépenser un peu plus ou de lever un obstacle bureaucratique pour débloquer une situation.

Mais dans la foulée des décisions de M. Ould Abbès, c’est désormais tout le patronat qui s’engouffre dans la brèche. Et si le fameux « Crédoc » est levé pour les importations de médicaments et équipements médicaux, pourquoi le maintenir pour les céréales, le lait et la pomme de terre, produits dont une pénurie éventuelle pourrait provoquer une émeute ? Pourquoi le maintenir pour les équipements industriels, alors que les entreprises étouffent ?

De là à demander la suppression pure et simple du Crédoc, il y a un pas, que le Forum des Chefs d’entreprises a franchi. En effet, le FCE vient de «lancer un appel aux autorités concernées en vue de la levée définitive de cette obligation de paiement par crédit documentaire au bénéfice de l’ensemble des producteurs nationaux de biens et de services».

Et voilà : par une simple décision, M. Ould Abbès, a fini, sans s’en rendre compte, par remettre en question une politique gouvernementale dans son ensemble. Sans porter de jugement sur le Crédoc, on notera simplement que le gouvernement, dont fait partie M. Ould Abbès, a voulu introduire cette procédure pour maîtriser les flux financiers liés aux importations, avant de se retrouver prisonnier de sa propre décision. Aujourd’hui, il veut la supprimer, comme Nicolas Sarkozy avait supprimé le bouclier fiscal avant de le remettre, et comme il veut imposer une TVA sociale après l’avoir combattu pendant des années.

L’Algérie aurait-elle choisi de tout importer, même le sarkozisme ?

علم الانتخابات في عالم أحمد أويحيى

عابد شارف

كان السيد أيوحيى في الحكومة لما اندلعت فضيحة « الخليفة ». وقد سبق له وأن كان وزيرا قبل قضية « الخليفة »، وبقي وزيرا بعدها. كما سبق للسيد أويحيى أن تكفل بوزارة العدل وبوزارة المالية، فلا المالية خرجت سالمة من المغامرة، ولا العدالة استطاعت أن تنجو من الفضيحة.

ولما جاءت لحظة تقييم الخسائر التي لحقت بالبلاد بسبب قضية « الخليفة »، قال البعض أنها تجاوزت مليارين من الدولارات، وقال آخرون أن الخسارة الإجمالية بلغت خمسة مليار دولار. ولا شك أن السيد أويحيى يعرف الحقيقة أو جزء كبيرا من الحقيقة، لكنه لم يتكلم في الموضوع، ولم يعط التوضيحات التي كان ينتظرها الجزائريون: لماذا وقعت الكارثة؟ ما هي المؤسسات التي أخفقت؟ من المسؤولون عن الإخفاق؟ وهل يمكن أن تمر قضية يضيع فيها ما يعادل نصف الإنتاج الخام لتونس دون أن يستقيل وزير واحد؟

ولم يتكلم السيد أويحيى عن الأموال التي تدفقت على الطريق السيار شرق غرب. لم يتكلم عن هذا الطريق الذي كلف البلاد ما يقارب 12.000 دولار للكيلومتر الواحد بينما كانت بلدان أخرى تبني طرقا مماثلة بنصف هذا الثمن. ولم يتكلم لما كتبت الصحافة عن استلام مسؤولين كبار لرشاوى خيالية، حيث قالت إحدى الجرائد أن وزيرا تسلم لوحده 30 مليون دولار…

ومع مرور الأيام، ظهرت معلومات أخرى، حيث اتضح مثلا أن هذا التبذير للأموال لم يكن كافيا، وأن الطريق السيار سيكلف أموالا أخرى، وقد قالت أخبار صحفية أن الجزائر ستدفع 600 مليون دولار إضافية لتغيير نوعية الزفت المستعمل في الطريق السيار، وأن التجهيزات الأمنية وتلك التي تضمن راحة المسافر ستكلف أموالا أخرى في إطار عقود أخرى…

ولم يتكلم السيد أويحيى عن هذه القضايا، ولا عن المخلفات الثانوية لكل هذه المصائب. لم يتكلم عن الانهيار الأخلاقي الذي نتج عن قضية الخليفة، ولا عن الطلاق النهائي بين الجزائريين والعدالة إثر محاكمة المتهمين أمام محكمة البليدة، لما اكتفت العدالة بإدانة مسؤولين ثانويين دون أن تصل إلى أي مسؤول كبير، في وقت كان الشارع الجزائري يتداول قائمة كاملة للمسؤولين الذين حصلوا على أموال من بنك الخليفة…

ولم يتكلم السيد أويحيى عن ظاهرة لا تقل خطورة، وهي القضاء النهائي على أية محاولة جزائرية لتأسيس بنوك خاصة بعد فضيحة « الخليفة ». فبعد ما حدث، لا يمكن لأي مواطن جزائري أن يضع ثقته في مؤسسة مالية خاصة، ولا يمكن لأي مدير مؤسسة أن يتعامل مع بنك جزائري خاص، مما يفتح المجال للبنوك الخارجية ويجعلها المتعامل الجديد والوحيد للمؤسسات الاقتصادية…

ولما نتكلم عن السيد أويحيى، يجب كذلك التذكير بمغامرة أخرى كان بطلا لها، لما قام بتأسيس حزب سنة 1997، وذهب إلى الانتخابات التشريعية بعد ستة أشهر، فحصل على أغلبية المقاعد. ولم يحصل على انتصار مماثل لا نلسون مانديلا ولا فيدال كاسترو ولا الماهاتما غاندي… وعرفت الجزائر يومها أكبر عملية تزوير للانتخابات منذ الاستقلال…

وبعد هذا المسار العظيم، وبعد هذا الزحف المنتصر، وبعد هذه البطولات المتكررة، يستعد السيد أويحيى اليوم لتنظيم انتخابات تشريعية، مؤكدا أنها ستكون حرة شفافة عادلة. ولم يكتف السيد أويحيى بالكلام ليبرهن على حسن نيته، بل ذهب إلى أبعد من ذلك، حيث قرر أن يسمح بتأسيس أحزاب جديدة كانت ممنوعة منذ أكثر من عشر سنوات، وفتح لها المجال للمشاركة في الانتخابات. ويأتي تأسيس هذه الأحزاب كتتويج للإصلاحات العميقة التي أعلنها الرئيس بوتفليقة وتكفلت بتحضيرها حكومة السيد أويحيى…

هذه الإرادة السياسية القوية التي ظهر بها السيد أويحيى تعطي فطرة عن طبيعة الانتخابات التشريعية والمحلية المقبلة، وتؤكد أنها ستكون ذات طابع خاص… ومن يشك في ذلك ما عليه إلا أن يستعيد تاريخ الرجل وبطولاته… وعليه خاصة أن يتذكر أن السيد أويحيى خبير في علم الانتخابات…

11 Janvier 1992, le jour où l’Algérie a basculé

Il y a vingt ans, l’Algérie basculait dans une dérive sanglante. Le quotidien d’Oran vous propose de plonger dans ces moments qui ont déterminé l’histoire récente du pays, à travers trois thèmes : quels ont été les acteurs de la crise, comment le moment historique était défavorable à un dénouement positif, et comment les décisions se sont enchainées pour déboucher sur cet engrenage.

 

  1. Les acteurs de la crise

Par Abed Charef

Au soir du 26 décembre 1991, c’est Larbi Belkheir, alors ministre de l’intérieur, qui a la charge d’annoncer les résultats des élections législatives. Et lorsqu’il se présente à la salle Ibn Khadldoun, à Alger, devant les caméras du monde entier, pour annoncer le verdict, on savait déjà que la victoire de l’ex-FIS était acquise ; il ne restait plus qu’à en savoir l’ampleur.

Larbi Belkheir, alors âgé de 51 ans, est un homme clé du pouvoir algérien, depuis que, directeur d’une école militaire, l’ENITA, il avait abrité la fameuse réunion qui avait décidé de la succession de Houari Boumediène, et adopté la règle du « plus ancien dans le grade le plus élevé ». L’application de cette règle avait porté au pouvoir Chadli Bendjedid, aux détriments de Abdelaziz Bouteflika et Mohamed Salah Yahiaoui. Larbi Belkheir avait alors accompagné Chadli Bendjedid comme secrétaire général de la présidence ou directeur de cabinet, c’est-à-dire son collaborateur le plus proche pendant de longues années.

Mais en cette journée de janvier 1991, les routes de Larbi Belkheir et Chadli Bendjedid se séparaient. L’un quittait la scène politique, l’autre y restait, pour tenter de tenir dans la bourrasque qui allait tout emporter. Chadli quittait la scène alors qu’il avait été à deux doigts d’entrer dans l’histoire par la grande porte. Il aurait suffi qu’il réussisse l’élection de décembre 1991 pour pouvoir se retirer tranquillement, après avoir assumé la succession de Boumediène et réalisé la transition vers la démocratie.

Mais d’autres acteurs avaient contribué, chacun dans son coin, à faire échouer sa démarche. Le plus insaisissable était Ali Belhadj, un prédicateur islamiste radical, devenu une icône de toute une jeunesse. Animé d’une pensée simple -tout est dans le Coran-, proposant un programme encore plus simple – application de la loi islamique-, il avait réussi à mobiliser des millions de personnes autour d’un projet chimérique. Son compagnon, Abbassi Madani, tentait de tirer les marrons du feu, mais lui aussi aspirait à prendre une revanche sur l’histoire, car cet homme du 1er novembre estimait ne pas avoir eu le destin qu’il méritait.

Derrière eux, se tenait une garde qui avait monté l’appareil du FIS. Des quadras, avec une formation poussée, beaucoup d’ambition, et de la patience : ils avaient laissé les orateurs enflammer les foules en attendant que vienne le moment de gérer le pays. Et là, ce serait leur tour.

Mais en décembre 1991, Ali Belhadj et Abbassi Madani sont en prison. Abdelkader Hachani, fils d’un moudjahid célèbre, technicien en pétrole, tenait la baraque, et se trouvait dans une situation terrible : il avait mené son parti à une victoire historique mais il savait qu’il tenait en main une grenade dégoupillée. Pilier de la djazaara, ce courant islamiste qui prônait une ligne nationale, en opposition à l’internationalisme des frères musulmans et autres courants alors en vogue, il eut un destin éphémère avant d’être assassiné, des années plus tard, dans des conditions obscures.

De l’autre côté de la barrière, Chadli Bendjedid comptait ses amis. Et en trouvait très peu. Abdelhamid Mehri, à la tête d’un FLN passé à l’opposition, et Hocine Aït-Ahmed, dirigeant historique du FLN puis du FFS, tentaient d’éviter le naufrage. Ils rencontraient Hachani, pour voir sa capacité à garder le contrôle du navire FIS, et plaidaient la poursuite du processus électoral.

Mais la décision avait visiblement été transférée ailleurs, au sein d’un pouvoir, le vrai, celui qui a toujours compté en Algérie dans les moments de crise. Au sein du commandement de l’armée, la décision était prise. Le FIS ne prendrait pas le pouvoir. Il restait à trouver l’habillage qui serait donné à l’opération.

Le général Khaled Nezzar, ministre de la défense depuis dix huit mois, allait jouer un rôle clé, avec le général Mohamed Lamari. Le premier était au fait de sa puissance, le second allait émerger pour gérer les suites militaires de la décision. Plus discrètement, Toufik Mediène et Smaïn Lamari, en charge des « services », mettaient le dispositif en place. Eux travaillaient dans la durée.

Mais tout ce monde était plutôt discret. D’autres personnalités étaient mises en avant, pour occuper la scène médiatique, à l’image de Sid-Ahmed Ghozali, chef du gouvernement, qui déclarait que « les élections n’avaient été ni propres ni honnêtes ». Abdelhak Benhamouda, patron de l’UGTA, se lançait dans la création du Conseil national de Sauvegarde de l’Algérie, le CNSA, en essayant, déjà, d’entrainer avec lui la fameuse société civile, sous la bienveillance de Abou Bakr Belkaïd, l’homme qui avait signé l’agrément du FIS en septembre 1989, alors qu’il était ministre de l’intérieur de Kasdi Merbah. Ni Merbah, ni Belkaïd, ni Benhamouda ne survivront à l’épreuve.

Au-dessus de cet édifice qui se mettait progressivement en place, allait émerger une étoile filante, un homme dont le destin était de traverser brièvement, encore une fois, l’histoire du pays à un moment décisif : Mohamed Boudiaf. Dix jours auparavant, Boudiaf avait déclaré que le pouvoir devait laisser le FIS assumer ses responsabilités et gérer le pays. Il acceptait pourtant de diriger un éphémère Haut Comité d’Etat, dans lequel il allait siéger en compagnie Khaled Nezzar, ministre de la défense, Ali Haroun, ministre des Droits de l’Homme, Tidjani Haddam, recteur de la mosquée de Paris, et Ali Kafi, patron de l’Organisation des moudjahidine et successeur de Boudiaf.

Ces acteurs, au destin parfois tragique, tentaient de peser sur l’histoire du pays, mais le moment historique était visiblement défavorable. Tien ne pouvait arrêter l’engrenage.

 

2. Une conjoncture défavorable

Lionel Messi avait trois ans. Zidane était un jeune beur parfaitement inconnu qui commençait à taper dans un ballon, et Chaouchi venait à peine d’entrer à l’école primaire. Internet n’existait pas, et l’inventeur de Facebook allait à l’école maternelle. On ne connaissait ni Google, ni yahoo. On ne savait ni twitter, ni envoyer un SMS.

En Algérie, il y avait une seule chaine de télévision, même si, sur ce terrain, les choses n’ont pas beaucoup changé. La parabole commençait à peine à envahir le pays. Al-Jazeera n’était pas née : c’est la télévision algérienne qui tenait le rôle de chaine la plus avancée du monde arabe. Rabah Madjer n’avait pas encore mis un terme définitif à sa carrière. Il venait d’emmener l’équipe nationale à sa première victoire en coupe d’Afrique des Nations.

C’est dans ce contexte qu’a eu lieu une des décisions les plus dramatiques de l’Algérie indépendante, celle qui a conduit à mettre fin au processus électoral, après la victoire du FIS aux législatives du 26 décembre 1991. C’était un autre monde, une autre époque, avec ses hommes, sa culture politique, son système de décision et son environnement national et international. C’était un moment où l’histoire a brusquement chaviré, après avoir laissé entrevoir de formidables promesses.

Les Talibans n’existaient pas encore. Oussama Ben Laden travaillait pour la CIA. Yasser Arafat était un terroriste infréquentable pour les Etats-Unis, dirigés alors par George Bush père, alors que Zine El-Abidine Ben Ali apparaissait comme un jeune chef d’état qui allait secouer la Tunisie pour la sortir de la stagnation de l’ère Bourguiba.

L’Algérie était alors le seul pays arabe à vivre une expérience démocratique. La grève générale du FIS, lancée durant l’été 1991, avait certes beaucoup refroidi les esprits, en révélant un FIS entrainé par ses franges les plus radicales, mais l’expérience démocratique donnait l’impression de se poursuivre, malgré les dérives. Le pluralisme était une réalité, la liberté d’expression s’était installée, les partis bénéficiaient d’une grande liberté, et la campagne électorale s’était déroulée dans des conditions acceptables.

Mais cette partie visible de la démocratie cachait une autre réalité, celle d’une tenaille qui se refermait irrémédiablement sur l’Algérie. Les mâchoires du monstre étaient déjà en mouvement. Il ne restait qu’à donner le top pour qu’elles se mettent en mouvement pour tout détruire. C’est ce qui est arrivé après le signal du 11 janvier 1991, et la démission du président Chadli Bendjedid. Dès ce moment, les choses se sont accélérées, révélant la présence de nombreux acteurs indésirables, dont l’action conjuguée a fini par tout emporter. C’est alors que la réalité du pays apparut dans toute sa difficulté : tout plaidait pour l’échec du processus démocratique, alors que les forces qui le portaient étaient d’une extrême fragilité.

Au plan interne, la conjoncture était difficile. Les réformes économiques, lancées quatre ans plus tôt, n’avaient pas encore donné de résultats, alors que le pays était étranglé par l’endettement. Le front social était en ébullition, et la fièvre de la contestation, née au lendemain d’octobre 1988, ne s’était pas encore éteinte.

Au plan politique, la situation était encore plus grave. La légitimité du pouvoir était fondamentalement contestée. De plus, la grève générale de juin 1991 avait abouti à un changement de gouvernement, et le nouvel exécutif avait fini par discréditer les principales forces capables d’encadre la société en dehors du FIS. L’action gouvernementale avait perdu sa cohérence, et donnait l’impression d’une navigation à vue, brouillonne, sans cap ni directive.

Loin de cette agitation, d’autres structures préparaient des scénarios alternatifs d’une toute autre nature. Poussant délibérément au pourrissement, ce qui renforçait les chances du FIS aux élections, des appareils politiques et d’autres, de l’état, avaient fait des choix différents. Ceux-là ne croyaient pas au succès du processus de démocratisation. Ils se préparaient donc à l’affrontement, inévitable. D’autant plus que le FIS, lui aussi, se préparait à l’affrontement ultime. Alors que, de partout, les alertes se multipliaient, les dirigeants islamistes, aveuglés par la perspective d’une victoire proche, laissaient dériver leur parti vers une radicalisation qui allait coûter cher. Sans évoquer les polémiques sur les intentions du FIS, sa politique liberticide et à ses pratiques anti-démocratiques, ni sur le sentiment de vengeance supposé l’animer, une réalité demeure : le FIS montrait une hostilité évidente envers de nombreuses institutions, et faisait preuve d’une absence flagrante du sens de l’Etat.

Au sein de la société, la culture politique n’était pas franchement acquise à l’idée démocratique. La pratique politique était éloignée des règles démocratiques, notamment au sein des nouveaux partis, dont beaucoup avaient simplement reproduit le modèle du parti unique. Les institutions, fragilisées par le manque de légitimité, par la contestation et leur incapacité à répondre aux attentes des citoyens, ne semblaient pas en mesure de faire face à une tempête éventuelle.

A cela se sont ajoutés des appétits de pouvoir insoupçonnés. Dans les syndicats, dans les appareils et dans les administrations, de nouvelles ambitions sont nées, attisées par un pouvoir soucieux de brasser large. Des hommes et des partis, prônant la démocratie et les libertés, se sont brutalement retrouvés engagés dans un combat contre-nature.

L’environnement international était encore plus défavorable. La première guerre d’Irak venait de se terminer par la destruction de ce pays, et la reddition de ses dirigeants. Dans la foulée, le monde arabe avait abdiqué face à l’Amérique triomphante, qui avait mis à terre l’Union Soviétique. L’armée russe pliait bagages en Afghanistan, alors que Boris Eltsine devenait la nouvelle icône de l’empire russe partant en lambeaux.

Le monde cherchait de nouveaux repères. Et la démocratisation cherchait désespérément des soutiens à l’extérieur : il n’y en avait pas. Paris, Washington, Londres regardaient ailleurs, pour contrôler la chute de l’empire soviétique et l’unification allemande. Et puis, ces capitales savaient gérer un autocrate et négocier avec un régime autoritaire. A l’inverse, elles ne voulaient pas de régimes démocratiques dans le monde arabe, car ils risquaient de remettre en cause de nombreux intérêts illégitimes. Particulièrement quand la démocratie débouchait sur l’avènement de régimes islamistes. On ne parlait pas de printemps arabe ni d’islamisme dit modéré. A l’époque, le seul modèle disponible était celui de l’Iran de Khomeiny : difficile d’appuyer une telle expérience.

Cet environnement, interne et externe, a fini par pousser au dérapage. Et une fois la dérive engagée, il était impossible de l’arrêter, ce qui a entrainé une succession de décisions dramatiques.

Des oeuvres d’art dont j’ignorais le secret

Pae Abed Charef

En sortant de chez moi, le matin, je dois franchir neuf ralentisseurs, ou dos d’âne, sur les trois cents premiers mètres du trajet qui me mène au travail. Neuf dos d’âne, soit à peu près un tous les trente mètres. Pourquoi tant de précautions ? Qui est ce responsable si consciencieux pour baliser ainsi la route et prévenir tout accident de la circulation ?

Ces ouvrages ont été placés sur un trajet en zigzag, qui recèle sept virages à angle droit ! La configuration des lieux est telle qu’il est impossible de faire de la vitesse, car il n’y pas une seule ligne droite de plus de quarante mètres. Le meilleur conducteur du monde ne pourrait guère dépasser les quarante kilomètres à l’heure. Il n’y a donc aucune possibilité de faire de la vitesse, aucun risque d’accident.

Cela n’a pas empêché des bureaucrates de décider de mettre en place ces œuvres d’art, qui sont en train de devenir la principale oeuvre architecturale algérienne. Des amas de goudron ou de béton informes, sans aucun souci d’efficacité, encore moins d’esthétique et de confort du citoyen.

Le responsable qui a conçu ou ordonné ces œuvres est persuadé qu’il contribue à lutter contre les accidents de la circulation. Mais en réalité, il contribue à rendre la circulation difficile, voire pénible, et à rendre les automobilistes nerveux : chaque matin, Je mets vingt minutes, montre en main, à franchir un demi-kilomètre. Ce trajet est devenu ma hantise quotidienne. Une ou deux fois par mois, des policiers tentent de mettre un peu d’ordre, mais leurs efforts restent désespérément inutiles.

Pour échapper à cette corvée, j’ai décidé d’aller loin, très loin, au moins pendant le week-end. Tous les jeudis après-midi, je quitte donc Alger, je fais deux heures de route, pour m’épargner, durant quarante huit heures, la circulation, les dos d’âne et l’inconduite des gens. Une petite habitation en pleine campagne, aucun risque d’embouteillage, pas de gardien de parking, juste des arbres, des oiseaux, le soleil.

Et j’ai redécouvert des plaisirs aussi simples qu’insoupçonnés : me réveiller le matin au chant des oiseaux, puis, le soir, écouter le silence ; ramasser un peu de bois dans la journée pour allumer un brasier, dehors, le soir, et regarder des bûches prendre feu sans penser à rien. Recevoir des gens qui acceptent de parler d’autre chose que Ouyahia, Boudjerra Soltani et les embouteillages.

Mais contrairement à ce qu’on peut penser, ce n’est pas une vie sans confort, bien au contraire. Le progrès est là : il y a l’eau à partir d’un puits, il suffit d’appuyer sur un bouton, il y a l’électricité, le téléphone, l’internet, etc. Grâce au progrès, tout le confort moderne est disponible. Sans les inconvénients de la ville.

Hélas, le progrès m’a rattrapé un jour, en pleine campagne. Un jeudi soir, je trouvai un dos d’âne. Puis un second. Et ils se sont accumulés au fil des semaines. Sur moins de dix kilomètres, entre la dernière ville que je dois traverser et chez moi, il y en a une quinzaine. Je ne donne pas de chiffres précis parce qu’il en pousse chaque semaine. Y compris en rase campagne !

Jeudi 29 décembre, peu avant le crépuscule, je devais me rendre en ville pour une course. Un nouveau ralentisseur avait poussé à un endroit où il n’y a pas d’habitation à 500 mètres à la ronde : Beni Neghlane, à la sortie nord de la ville. Evidemment, je le pris en pleine figure. J’y laissai un pot d’échappement.

Mais je peux m’estimer heureux. Car moins d’une demi-heure plus tard, à mon retour, je découvris le drame. Un automobiliste, qui roulait à vive allure, probablement aveuglé par les véhicules qui venaient en sens inverse, n’avait pas vu le ralentisseur. Il le heurta violemment, perdit le contrôle de son véhicule, qui alla s’enfoncer de plein fouet dans un véhicule de transport de voyageurs roulant en sens inverse.

Miracle : Il n’y eut pas de mort. Je me dis que la leçon serait apprise. Les bureaucrates vont y réfléchir à deux fois. Ils vont se dire que la route est faite pour les automobilistes, non pour les piétons. Ils vont se rendre compte que lutter contre la mortalité sur les routes ne signifie pas multiplier les dos d’âne. Bien au contraire, ces ralentisseurs donnent un sentiment d’impunité aux piétons, et les poussent à être moins vigilants.

Mais je dus vite déchanter. Le week-end suivant, je trouvai un nouveau ralentisseur, quelques centaines de mètres plus loin, à un endroit désert : pas d’habitation à un kilomètre ! j’en ai conclu qu’il y avait un secret : Les ralentisseurs constituent probablement des œuvres d’art dont, forcément, j’ignore la beauté.

Abdou Benziane, un homme libre

Hommage à Abdou Benziane, journaliste, homme de télévision, passionné de cinéma, mais d’abord, un homme libre.

Par Abed Charef

C’était fin 1990. Abdou Benziane, fraichement nommé à la tête de la télévision algérienne, devait adapter cette institution au nouveau paysage politique. Il fallait en modifier le statut, pour permettre une expression équitable des partis et des courants politiques, rendra la chaine plus attractive, ouvrir davantage la chaine à la société algérienne, tout en assurant une mission de service public.

Abdou Benziane convoque son DAG, et lui soumet l’idée. Celui-ci, hérité de l’ère du parti unique, refuse. « On ne peut pas changer le statut », dit-il, car « l’ancien statut a été signé par un ministre ; il faut donc un arrêté ministériel pour abroger l’ancien statut ». Mais dans le gouvernement de Mouloud Hamrouche, il n’y avait pas de ministre de l’information !

Abdou suggère qu’il pourrait lui-même signer le nouveau statut.

  • Impossible, réplique le DAG ? vous n’êtes pas ministre, vous ne pouvez pas signer un arrêté ministériel.
  • Alors, le chef du gouvernement le signera, dit Abdou.
  • Non, le président Chadli Bendjedid a établi la liste des décrets que peut signer le chef du gouvernement. Celui-ci n’y figure pas.

    La discussion s’enlise. Les mêmes arguments sont répétés, mais tout ceci ne mène nulle part. Au bout de dix minutes, Abdou Benziane tranche. Il regarde un moment son DAG, puis déclare :

  • J’ai trouvé. Je vais te limoger, toi, pour pouvoir changer le statut de l’ENTV!

Au-delà de l’anecdote, cette mésaventure traduit, en fait, toute la démarche et la manière de travailler de Abdou Benziane. Homme d’ouverture, ayant des convictions personnelles solidement ancrées mais n’excluant personne, Abdou Benziane était un homme de dialogue, de concertation, ayant un sens aigu de l’efficacité. Il discute, il aime le débat, mais il va aussi droit au but, n’hésiatant pas à trancher dans le vif, quitte à se faire des ennemis.

C’était aussi un homme libre, à la limite du libertaire. Il n’avait aucun tabou. Aucune innovation ne lui faisait peur. Il pouvait se le permettre car cette liberté d’esprit s’accompagnait d’un solide attachement aux règles, et en premier lieu à la loi.

C’est ce qui lui a permis de briller lorsqu’il a dirigé la télévision algérienne, où il a bénéficié de trois facteurs qui n’ont jamais été réunis depuis. D’abord, une compétence personnelle exceptionnelle, une connaissance des médias et de la télévision forgée à travers de longues années de pratique et de débats sans limite. C’était l’un des meilleurs professionnels, doublé d’une forte personnalité.

Ensuite, il a bénéficié d’une conjoncture politique rare. Abdou Benziane était, et depuis longtemps, convaincu de la nécessité d’ouvrir les médias. Pour lui, c’était une évidence. Il s’est vu confier la télévision par un pouvoir qui voulait précisément, à ce moment, ouvrir les médias.

Enfin, Abdou Benziane a rapidement compris que le fonctionnement de la télévision devait être codifié, avec des règles faciles à appliquer. Une charte pour les journalistes, un cahier de charges, une grille qui essaie, dans la mesure du possible, d’intéresser toutes les couches de la population, et le tour est joué.

Avec ces ingrédients, il a réussi à mettre sur pied une télévision ouverte, attractive, qui avait une décennie d’avance sur les chaines les plus avancées du monde arabe. Mais Abdou Benziane n’a pas survécu au chef du gouvernement qui l’avait nommé. Un mois à peine après le départ de Mouloud Hamrouche, à l’été 1991, Abdou Benziane est relevé de ses fonctions, laissant une télévision qui n’avait pas achevé sa mutation. Ses successeurs vont rapidement démanteler les progrès que la chaine avait réalisés en deux ans.

C’est à ce moment aussi que Abdou Benziane avait eu sa première alerte cardiaque. Il s’en relèvera, et se remet rapidement à l’œuvre. Car, et c’est là un autre trait de caractère de Abdou Benziane, c’était un homme qui ne se sentait heureux que dans l’action. Il ne supportait pas l’oisiveté, la retraite, le repos, le congé. Il était tout le temps en mouvement. Certains disaient que c’était un anxieux : s’arrêter le rendait malade. Pour lui, il vaut mieux repartir à zéro plutôt que de s’arrêter à mi-chemin.

A La Nation, où j’étais son directeur –il avait été mon directeur général à la télévision, avant qu’on ne se retrouve tous les deux au Quotidien d’Oran, un des rares espaces de liberté à la fin des années 1990-, il n’était pas seulement le journaliste et le chroniqueur. Il était aussi le conseiller, l’animateur, l’homme qui aplanissait les difficultés et arrondissait les angles. Il avait une capacité étonnante à simplifier des situations compliquées, à réduire les problèmes à leur juste dimension.

Mais cette souplesse ne signifiait pas faiblesse. Sur les libertés, la démocratie, les Droits de l’Homme, il était toujours fidèle à son propre « cahier de charges ». Et c’est tout naturellement qu’après une nouvelle et brève parenthèse à la télévision, sous Rédha Malek, il fut amené, en 1999, à participer à la campagne du candidat qui lui paraissait incarner le mieux ces valeurs, Mouloud Hamrouche.

L’autre Abdou Benziane aimait la vie et le cinéma. Il aimait tellement la vie qu’il n’allait jamais au cimetière. Même pour dire adieu à des proches, comme Kheireddine Ameyar ou Bachir Rezzoug. A l’inverse, il voyageait beaucoup, et retombait toujours sur ses pieds pour trouver du travail là où, précisément, le voyage fait partie du boulot. Grâce à de solides réseaux, mais aussi grâce à son nom, il réussissait toujours à trouver le bon filon dans le monde du cinéma, de la culture et de la communication. Du festival de Cannes à l’exposition au musée du coin, il était dans tous les coups.

Il savait pourtant que ce n’était qu’un palliatif. Ses proches savaient que c’était un immense gâchis, de réduire un homme de cette envergure à de petites opérations de communication alors qu’il avait l’étoffe pour mener de grands projets. Comme engager le pays dans le pluralisme audiovisuel. Il en était tellement frustré que ça devenait chez lui une maladie.

Mais il avait tellement raison ! il y a vingt ans, il disait déjà que les chaines françaises, captées grâce à la parabole, étaient devenues des chaines nationales, car elles concurrençaient directement l’ENTV et contribuaient à forger l’opinion publique nationale. Aujourd’hui que l’opinion algérienne est livrée par Al-Jazeera et ses sœurs, en l’absence de chaines algériennes influentes, ces déclarations prennent toute leur importance. C’était l’ultime regret de Abdou Benziane : voir l’Algérie rater ce virage alors qu’elle avait été pionnière. Mais n’a-t-elle pas raté le virage de la démocratie après en avoir découvert la formidable saveur ?