ولا بد للمرزوقي أن ينتصر…

منصف مرزوقي لا يرأس تونس فقط… إنه يرأس تجربة ديمقراطية لا بد أن تنجح لأنها تفتح باب الحرية لكل المنطقة

 

عابد شارف

لا يكسب منصف المرزوقي طائرات حربية ولا دبابات… ولم يكن المرزوقي جنرالا مثلما هو الحال للرئيس الموريتاني محمد ولد عبد العزيز، ولا هو صديق الجنرالات مثل الرئيس عبد العزيز بوتفليقة. ولم يصل المرزوقي إلى السلطة بفضل طائرات الحلف الأطلسي، بعد أن انقلب على قائده، مثلما فعل رئيس المجلس الوطني الليبي مصطفى عبد الجليل، ولا هو إسلامي القصر الملكي على طريقة المغربي عبد الإله بن كيران.

ولا يحظى المرزوقي حتى بأصوات أغلبية الناخبين في تونس، حيث أن حزبه لم يتحصل على الأغلبية عند انتخاب المجلس التأسيسي، ولم يتمكن حتى من الوصول في المرتبة الأولى، التي عادت لحزب النهضة. وجاء اعتلاؤه منصب رئيس الجمهورية نتيجة اتفاق سياسي بادر به حزب النهضة الذي كان يريد أن يتجنب الظهور وكأنه اكتسح الساحة السياسية كاملة.

ورغم ذلك، فإن الرئيس المرزوقي يظهر بصورة القائد الذي يكسب أكثر شرعية، والذي تعلق عليه أكثر الآمال في شمال إفريقيا. ويحمل الرجل من الرموز ما يجعل من التجربة التي يقودها في تونس أساسية لمستقبل المنطقة كلها. وسيكون لهذه التجربة الأثر الكبير على البلدان المجاورة والبلدان العربية بصفة عامة، لا بسبب حجم تونس وقوتها العسكرية أو المالية، بل بفضل المحتوى الذي أخذته المرحلة الانتقالية في أول بلد دخل ما يسمى بالربيع العربي.

وينعم منصف مرزوقي بهذه المصداقيه بفضل مساره أولا، حيث أنه أول مناضل حقوق الإنسان يصل إلى السلطة في منطقة لم تكن معروفة باحترامها لحقوق الإنسان. وهو أول مناضل برز بخطاب ديمقراطي وممارسة ديمقراطية يصل إلى السلطة في بلد عربي على إثر عملية احتجاجية سلمية. وهو كذلك أول رئيس يقنع الإسلاميين واللائيكيين والديمقراطيين ليعملوا جماعيا ويحترموا بعضهم في إطار تعايش سياسي مقبول ليس فيه إفراط ولا تطرف. وأخيرا، فإنه أول رئيس عربي منذ عهد طويل يقول أن القانون لا يسمح له أن يمس بحرية رجل قال كلاما يهدد الأمن العام: لقد قال المرزوقي هذا الكلام عن الداعية وجدي غنيم الذي باح بكلام غير مقبول خلال زيارة إلى تونس.

ويرأس المرزوقي أول بلد انتفض ضد سلطة مستبدة، ليعطي إشارة انطلاق ما تمت تسميته بالربيع العربي. ثم إن التغيير في تونس، ورغم الثمن الذي دفعته البلاد، إلا أنه لم يكن مرتفعا مثلما كان الحال في ليبيا واليمن أو سوريا. ولعل طبيعة المجتمع التونسي ساهمت في ذلك، حيث توجد في تونس طبقة متوسطة ذات وزن كبير، معتادة على التفاوض والبحث عن الحلول الوسطى والتوصل إلى الاجماع. ولا يعرف المجتمع التونسي العنف الذي يسود في المجتمع الجزائري، كما أنه يختلف عن المجتمع الليبي التقليدي الذي تسوده القبائل. فهو مجتمع مهيكل، منظم، مع وجود تقاليد عريقة. إضافة إلى ذلك، فإن المجتمع التونسي متفتح على الأجانب، سواء في ميدان التجارة أو التعاملات الاقتصادية أو لاستقبال السواح. وخلاصة القول أن المجتمع التونسي يبدو الأكثر قابلية لدخول التجربة الديمقراطية وتجنب خطر الانزلاق.

ولا تكسب تونس بترولا ولا غازا، كما أنها ليست ذات أهمية استراتيجية قصوى، ولا تشكل تهديدا على البحر الأبيض المتوسط. هذه المعطيات تدفع البلدان الغربية إلى التعامل مع تونس بطريقة خاصة، لتجعل منها مخبرا للتجربة الديمقراطية وللتعايش بين الإسلاميين والديمقراطيين واللائيكيين في البلدان العربية والإسلامية، مما يضاعف حظوظ تونس في نجاح تجربتها الديمقراطية.

كل هذا يعطي المرزوقي حجة لإنجاح التجربة التونسية. لكن بالمقابل عليه أن يواجه كل ذلك بحكمة كبرى لأنه ليس له الحق أن يخفق، ولا بد له أن ينجح. ويجب أن نقول ببساطة أنه لا بد للمرزوقي أن ينتصر، لأن مصيرنا مرتبط بنجاحه. وسواء قبلنا أم أبينا، فإن نجاح التجربة في تونس يعني أن الديمقراطية ممكنة في البلان العربية والإسلامية، وأن التعايش بين أناس يحملون فكرا مختلفا وقناعات متناقضة ممكن. أما إذا فشلت التجربة التونسية، فإن ذلك سيدفع كل المنطقة إلى الأسفل، ويفتح المجال أمام الأنظمة التعسفية المتسلطة، ويعطي تبريرا للأنظمة المستبدة التي كانت في الماضي ترفض الديمقراطية بحجة أنها تفتح الباب أمام الأنظمة الظلامية.

Publicités

Le front malien s’embrase à nouveau

Aucune frontière algérienne n’est stable. Inquiétant.

Par Abed Charef

Et c’est reparti. Cette fois-ci, cela se passe au Mali, où un nouveau foyer de tension vient d’être relancé. A en croire les informations en provenance de la région, il serait même trop tard pour prévenir l’explosion. Il ne resterait plus qu’à tenter d’en limiter l’impact, à en amortir le choc avant de tenter de recoller les morceaux.

L’engrenage s’est mis en place depuis des mois, à la suite de la rupture des équilibres que le régime de Maammar Kadhafi avait établis dans le Sahel. Des Touaregs, alliés au dirigeant libyen, avaient regagné leurs pays d’origine après sa chute, provoquant une déstabilisation de ces pays déjà fragiles. Le Mali et le Niger, qui comptent parmi les pays les plus pauvres au monde, n’avaient pas la capacité de recevoir ces migrants, d’autant plus que ceux-ci constituaient désormais une charge alors que jusque-là, ils constituaient une source de revenus pour le pays et pour leurs familles et tribus.

Dans un environnement difficile, où se côtoient pauvreté, militants de la liberté, terroristes, officines, contrebandiers, bandits de grand chemin et agents doubles, il est extrêmement difficile de maintenir la paix. Le moindre prétexte peut servir de détonateur pour embraser une vaste région, et déborder inévitablement en Algérie. C’était une simple question de temps.

Pour l’heure, la crise semble née d’un scénario terriblement banal. Des groupes armés, se réclamant du Mouvement National de Libération de l’Azawed, ont lancé, à la mi-janvier, des opérations contre les forces gouvernementales dans plusieurs localités du nord du pays, rompant ainsi la trêve en vigueur depuis 2009. Dans la foulée, d’autres localités étaient attaquées dans les jours qui ont suivi.

Les autorités maliennes ont encaissé le premier choc, et attendu plusieurs jours avant de lancer une contre-offensive, apparemment pour évaluer les forces de leurs adversaires. L’opération de reconquête a eu lieu, elle aussi, selon un schéma terriblement banal : opération de contre-guérilla, fouilles, violence, répression, et, probablement, règlements de comptes, représailles, tortures et violations des Droits de l’Homme, dénoncées avec virulence par le Mouvement de Libération de l’Azawed.

L’engrenage s’est ainsi mis en place, en quelques semaines. C’était suffisant pour déclencher un mouvement migratoire des populations vulnérables, traditionnelles victimes des guerres civiles. Des milliers de personnes ont ainsi fui vers le Niger, le Burkina-Faso, le Sénégal, la Mauritanie et l’Algérie. Et cela donne évidemment lieu aux scènes les plus tragiques, avec ces familles dénuées de tout, arrivant à bout de forces dans des camps de réfugiés ou, pire, agonisant dans le désert.

Ce volet humanitaire, dramatique, est aggravé par l’absence de perspectives pour apaiser la situation. Bien au contraire, tout indique que ce qui se passe au Mali peut, cette fois-ci, constituer le début de quelque chose de beaucoup plus grave que les crises antérieures. Les choses y sont tellement imbriquées que plus rien n’est désormais exclu. Cela peut aller de grossières manipulations, à des jonctions entre mouvements touareg, mouvements terroristes, grande criminalité et « ingérence humanitaire ».

Pour l’Algérie, le résultat sera lourd à porter. D’ores et déjà, un consta s’impose : le pays est littéralement encerclé, avec la crise du Sahara Occidental et la frontière marocaine fermée à l’ouest, une Libye en ébullition à l’est, des troubles à la frontière sud, des pressions de toutes sortes venant du nord, et un front interne en effervescence. Rien ne sera épargné à l’Algérie.

Cette complexité des problèmes est affrontée par un vide terrifiant, car l’Algérie ne dispose pas des institutions ni des instruments nécessaires pour faire face. Le pays se contente de répondre au coup par coup, en essayant de limiter les dégâts. Il subit les évènements, sans réussir à anticiper. Il pare les coups, résiste tant qu’il peut, mais finit par céder car il n’est pas en mesure d’imposer ses choix. La crise libyenne a bien révélé cette situation : l’Algérie a fini par traiter avec le CNT alors qu’en d’autres temps, il aurait appartenu à l’Algérie d’imposer son CNT.

De la Libye au Mali, c’est donc toute la frontière saharienne de l’Algérie qui est entrée en zone de turbulence. Une situation de crise partout, qui s’installe dans la durée, alors que pour l’Algérie, il est impossible d’attendre que les choses se décantent d’elles-mêmes. Il y a deux risques majeurs. Le premier, c’est de voir la situation déraper, et échapper à tout contrôle. Le second, c’est de voir d’autres puissances imposer leurs solutions. Les deux risques ne sont d’ailleurs pas exclusifs l’un de l’autre : les crises libyenne et syrienne ont montré que le chaos peut être le prélude, ou le préalable, à un changement du rapport de forces pour imposer un ordre nouveau.

L’Algérie a besoin d’un sursaut, pour définir une politique, et la mettre à l’œuvre. Ce sursaut est-il possible ?

Nouveaux partis pour nouvelles élections

Retour de micro-partis, activité débordante de partis non encore agréés : à l’approche des élections, la vite politique fait semblant de frémir.

Par Abed Charef

Le Mouvement National de l’Espérance est de retour. Le célèbre parti du Dr Hadef a publié son programme pour les prochaines élections législatives. Un programme simple, qui tient en une demi-page de journal à peine. Pour lui, inutile de faire long, de mener une campagne harassante, ni d’assommer le militant électeur par des formules complexes. Quelques idées simples, faciles à retenir, laissant miroiter un siège au parlement, vont suffire pour attirer les candidats et mobiliser les électeurs.

Et la recette fonctionne ! Car le Dr Hadef n’est pas seul à procéder ainsi. M. Bouacha a, lui aussi, fait un retour remarqué, toujours par voie de presse. D’autres sont à l’affût, attendant le moment favorable pour faire leur entrée, dans ce qui apparait comme une négation absolue du politique. Flairant le filon, chassant le candidat qui, lui aussi, chasse l’occasion de participer au festin, ces personnalités et ces formations participent à une œuvre de destruction méthodique de la pratique politique.

Le ministère de l’intérieur n’est pas en reste. Il sait que la période pré-électorale est favorable à toutes les tentations. Alors, il accélère le mouvement. Il lâche du lest. Les partis sont agréés par paquet. Après plus d’une décennie de restriction totale, les autorisations d’organiser des congrès sont délivrées avec une rare générosité. Cela permet d’élargir la participation au scrutin, de faire taire d’éventuelles voix discordantes, et de séduire les très attendus observateurs étrangers.

Cela crée aussi un brouhaha dans lequel les critiques contre la dépréciation des élections ne peuvent plus se faire entendre. On parle de démarches administratives, de documents à présenter, de listes à préparer, pour éviter de parler d’idées, de programmes, de projets.

Dans quelques jours, dans quelques semaines, on entamera une nouvelle étape. Il s’agira de négocier la place qu’on occupera dans la liste électorale, quand tout le monde voudra être tête de liste, pour se donner une chance d’être élu. On se battra, on cherchera les parrainages du sommet, on sollicitera l’arbitrage des hommes d’influence, au sein du parti ou des administrations. A défaut, on parlera argent, avec des formules honteuses.

Les mal classés claqueront alors la porte. Ils quitteront le parti, en dénonçant les méthodes anti-démocratiques dans le choix des candidats et en déplorant que tel nom ait été  « imposé du sommet, contre l’avis de la base militante ». Ils auront alors deux solutions, soit aller chercher le parrainage d’un nouveau parti, contre promesse de partager le butin, soit présenter une candidature indépendante, en maudissant les partis et le dictat qu’ils veulent imposer aux Algériens.

Puis arrive le moment clé d’une élection, la campagne électorale. C’est une étape où il faut organiser des meetings, tenir des discours, parler au peuple. En Algérie, c’est l’épreuve la plus dure, le moment le plus pénible. Chacun a droit à un carré pour accrocher ses affiches, des horaires précis pour passer à la radio et à la télévision, et un partage équitable des salles de spectacle est organisé, à l’issue d’un tirage au sort où les règles sont scrupuleusement respectées. Mais quoi dire dans ces meetings ?

Même les partis qui, à l’origine, avaient un fond idéologique ou politique, ne s’y retrouvent plus. Comment tenir un discours politique quand l’enjeu est ailleurs ? Comment parler de projet politique pendant un meeting quand les candidats et ceux qui jouent le rôle de militants savent que les luttes les plus âpres concernent en réalité l’établissement des listes de candidats pour qu’ils aient une chance d’être élus ? Comment diffuser ce sentiment de brasser du vent et de parler dans le vide quand les règles électorales sont ainsi bafouées, et quand on sait que le parlement a si peu de poids dans la vie politique ?

Etre de gauche ou de droite n’a plus de sens depuis longtemps dans le pays. Etre islamiste n’a plus la même vigueur, depuis que l’Algérie a découvert les appétits peu religieux de Hamas. La démocratie a déserté les concepts politiques depuis que le RND l’a prise en charge. Quant au nationalisme, il a été achevé par le FLN. Ce qui explique ce désarroi, avec l’existence, dans le pays, de deux sociétés qui cohabitent sans se parler : l’une, intéressée par le pouvoir, ses privilèges et ses attraits ; la seconde, qui s’éloigne de plus en plus de la chose publique et de la vie politique.

Le parti du Dr Hadef a peu de chances de mobiliser cette Algérie là.

Industrie automobile: Le retour de Fatia

La première voiture algérienne devait s’appeler Fatia. Elle n’est jamais née, mais qu’importe : la même politique qui a mené à l’échec de Fatia est toujours en vigueur.

Par Abed Charef

Renault distribue des promesses en Algérie, et construit des usines au Maroc. En Algérie, dont le marché est deux fois plus élevé que celui du Maroc, et où l’argent pour investir est disponible, aucune usine automobile ne pousse. Au Maroc, qui subit la crise de plein fouet, Renault n’hésite pas à mettre un milliard de dollars pour lancer un projet qui devrait produire 400.000 véhicules par an en rythme de croisière.

En Algérie, Jean-Pierre Raffarin, émissaire has-been d’un pouvoir finissant, rassure, jurant que Renault n’a que de bonnes intentions. A Tanger, Carlos Ghosn, patron de Renault, inaugure l’usine, lance une production qui devrait être sur le marché en avril, et étudie des projets d’envergure. A Alger, enfin, les déclarations d’intention font fureur, les responsables françaises affirment leur intérêt au quotidien, mais au bout du compte, rien ne se fait. Et cela dure depuis une décennie, sinon deux.

L’Algérie a, visiblement, un sérieux problème dans ce domaine. Elle n’arrive pas à se doter d’une industrie automobile, sous n’importe quelle forme. Depuis la fameuse Fatia jusqu’à la voiture Temmar, annoncée comme imminente il y a deux ans, c’est une succession de revers, plus pitoyables les uns que les autres. Et la situation ne semble guère s’améliorer, car malgré cet échec répété, le ministre algérien en charge du dossier, Mohamed Benmeradi, continue de se montrer optimiste. Selon lui, les négociations avec Renault seraient au stade de l’élaboration des « documents contractuels ». Le patron de Renault, lui, dit autre chose. « Pour l’instant, c’est un projet, il n’y a pas de décision, pas d’aboutissement », a-t-il affirmé.

La pilule passe d’autant plus difficilement que c’est le frère ennemi marocain qui en profite. Comment Renault s’implante au Maroc et nargue l’Algérie, répètent, en chœur, éditorialistes et analystes sur un ton outré? Et comment le patron de Renault ose dire que son entreprise fera en sorte d’être le seul interlocuteur lorsque l’Algérie se montrera mûre pour un projet sérieux ?

Pourtant, le temps presse. Le marché algérien a explosé, avec les dernières augmentations salariales. Le pays a importé 390.000 véhicules en 2011, ce qui représente une augmentation de près de 37 pour cent à l’année précédente. La facture a frôlé les cinq milliards de dollars.

Côté algérien, on se montre pressant, car l’enjeu est énorme. A ce rythme, le pays dépassera le demi-million de véhicules par an dans moins de dix huit mois. Ce qui incite le ministre de l’industrie à faire feu de tout bois pour parvenir à une solution : réduire facture, lancer l’embryon d’une industrie automobile, espérer qu’elle aura un effet d’entrainement dans le secteur, et, pourquoi, utiliser les avantages comparatifs liés à la main d’œuvre et au coût de l’énergie pour devenir, à terme, un acteur méditerranéen dans le domaine.

Mais en Algérie, on ne fait rien comme tout le monde. On commence par céder complètement le marché aux entreprises étrangères, sans aucune contrepartie. On cède aux lobbies, et on finit par laisser aux concessionnaires le soin d’organiser le marché à leur guise. Ils n’ont aucune obligation d’investissement. Ils réalisent même du crédit à l’envers : au lieu de voir des constructeurs offrir des crédits aux consommateurs, comme cela se pratique dans tous les pays du monde, on a des consommateurs qui financent les concessionnaires, en payant à l’avance des produits qui ne seront livrés que dans six mois !

A cela s’ajoutent une incohérence rare, et un climat insupportable. L’interlocuteur étranger est invité à négocier selon une règle, mais en cours de route, on lui en impose une nouvelle, comme pour le fameux 51/49%. On l’invite à aller s’installer sur des sites qui ne lui conviennent pas, et on reste incapable de lui trouver un terrain adéquat. Sans parler de tout le reste : absence d’interlocuteur crédible, de partenaires industriels, bureaucratie, environnement difficile, etc.

C’est le résultat logique de décisions prises par des décideurs qui ne savent pas ce qu’ils veulent. Et qui tentent ensuite de maitriser la situation par des mesures bureaucratiques, comme la taxe sur les véhicules neufs. Parfois, cela frise le ridicule, et à d’autres moments, cela devient franchement honteux, comme l’épisode Temmar, qui a annoncé la sortie d’un premier véhicule dans six mois alors qu’aucun contrat n’avait été signé. Comment, dans ces conditions, espérer être pris au sérieux par les partenaires étrangers ?

Au final, cela donne une confusion telle que personne ne sait où on en est : qui négocie quoi, avec qui, pour quel objectif ? De quelles cartes dispose chaque partenaire ? Des questions simples, qui pourraient permettre à la partie algérienne d’aller vite, de négocier en toute transparence, avec de solides arguments.

Il suffit de dire que l’Algérie possède un marché d’un demi-million de véhicules par ans, d’une main d’œuvre relativement bon marché et disponible à la formation, pour intéresser les constructeurs. Mais cela est insuffisant. Il faudra surtout convaincre que l’Algérie est prête à reconquérir son propre marché. C’est déjà plus difficile, car cela suppose l’existence d’une politique industrielle et commerciale. Il faudra aussi prouver que le gouvernement et l’administration sont en mesure de concrétiser cette politique. Et là, on est dans le domaine de l’impossible.

C’est pour cela que les choix dans le domaine de l’automobile resteront pendant longtemps dictés par d’autres acteurs. Et que la voiture algérienne restera une utopie, malgré les besoins et malgré une vraie volonté de se doter d’une industrie automobile.

La mort de Mohamed Lamari rouvre les plaies de la décennie rouge

Abed Charef

 

Le général Mohamed Lamari, décédé lundi à Tolga, près de Biskra, à l’âge de 73 ans, joué un rôle clé en Algérie durant la crise des années 1990, avant d’être éjecté lorsque le rôle de l’armée a décliné avec l’avènement du président Abdelaziz Bouteflika. Cet homme massif, à la moustache fournie, a connu son heure de gloire au plus fort de la crise, lorsqu’il a incarné la lutte antiterroriste, qu’il a dirigée d’une main de fer pendant près d’une décennie.

Issu d’une famille modeste originaire de Biskra, et établie à Alger, vivant du négoce de dattes, Mohamed Lamari avait suivi une formation d’officier au sein de l’armée française. Aspirant, il a déserté en 1961, pour rejoindre l’Armée de Libération Nationale en Tunisie. Affecté à des missions de formation et d’encadrement après l’indépendance, il a fait l’essentiel de sa carrière au ministère de la défense, où il a occupé des postes importants.

Protégé par Abdelkader Chabou, l’homme sur lequel Houari Boumediène s’était appuyé au lendemain de l’indépendance pour structurer l’armée, Mohamed Lamari s’est ainsi retrouvé directeur de la formation au ministère de la défense dès le milieu des années 1960. Après des postes opérationnels, il est revenu au ministère pour occuper le poste de chef des opérations à l’état-major jusqu’en 1988, où il seconde Khaled Nezzar pour mater les manifestations d’octobre. En 1992, lorsque le processus électoral est arrêté, à la suite de la victoire du FIS, il chef des forces terrestres.

Avec Khaled Nezzar, ministre de la défense, Abdelmalek Guenaïzia, chef d’état-major, Toufik Mediène, patron du DRS, et son homonyme Smaïn Lamari, numéro deux des « services » (ils n’ont aucun lien de parenté), il forme un carré de généraux hostiles à l’islamisme politique. Bien qu’il apparaisse alors comme le moins influent, Lamari est partie prenante des décisions prises alors, et dont les effets marquent encore la vie politique du pays.

Le courant passe cependant mal avec Mohamed Boudiaf. Mohamed Lamari est mis à l’écart, avant de revenir en force, pour chapeauter les forces combinées chargées de la lutte antiterroriste. Il s’engage alors dans une bataille sanglante contre les groupes armés, dans laquelle l’armée paie un lourd tribut. C’est aussi la période la plus controversée de la carrière de Lamari, car la lutte antiterroriste provoque des dérapages graves, avec des milliers de disparitions et la réapparition de la torture à grande échelle.

Avec le départ de Khaled Nezzar, Mohamed Lamari apparait comme l’homme fort de l’armée et du pays. Mais cette image marque, en fait, le début de son déclin. L’image de l’armée est ternie, notamment à l’étranger, le « régime des généraux » est sur la sellette. En outre, le terrorisme est battu sur le plan politique, discrédité, ses chefs sont contraints à des concessions majeures, mais le terrorisme n’est pas définitivement éliminé militairement.

Une énigme demeure : Mohamed Lamari a pris, au nom de l’armée, l’engagement que les élections présidentielles de 1999 seraient équitables. Elles ne le seront pas. Cinq ans plus tard, il prend le même engagement. Encore une fois, Abdelaziz Bouteflika écrase ses adversaires par un score soviétique en 2004. Ce qui pose cette question : Lamari a-t-il rempli une dernière mission, en faisant croire aux autres candidats, notamment Ali Benflis, que l’armée voulait se débarrasser de Bouteflika ? Ou bien a-t-il fait une erreur d’appréciation, ce qui montre les limites politiques de ce militaire de carrière ?

Toujours est-il qu’avec la position affichée à la veille des présidentielles de 2004, Lamari était fini. Sa crédibilité était entamée. Sa démission, dans la foulée, mettait un terme à sa carrière.

Vague verte et vague blanche

 

Par Abed Charef

La vague de froid a traversé tout le Maghreb. Aucune frontière ne lui a résisté, aucun barrage de gendarmerie ou de douane ne l’a freinée. Comme une charge de chevaliers hilaliens, elle a apporté son lot de bonheur pour les uns, de dévastation, pour les autres, n’épargnant aucune région, poussant les températures à des niveaux si bas que beaucoup parlent déjà de record absolu.

Ce manteau blanc que le Maghreb a subi, sans pouvoir réagir, a été précédé par une autre vague, verte celle-là, qui a submergé la région. Comme si la nature et la sociologie voulaient s’allier, pour rappeler que le Maghreb est une entité unique, condamnée à faire face au monde de manière coordonnée et solidaire.

Mais voilà : les régimes en place continuent à défier le temps, la sociologie et l’histoire. Malgré un discours unitaire, de conviction ou de circonstance, malgré la géographie et la démographie, malgré l’histoire glorifiée, ils continuent à s’ignorer, à se mépriser, quand ils ne bâtissent pas les murailles qui séparent, à l’heure où tout rapproche. Ils maintiennent les divergences, creusent les fossés, entretiennent la rancœur, et s’inventent des différends quand c’est nécessaire.

A la frontière hermétique entre l’Algérie et le Maroc, viennent s’ajouter de nouveaux écueils. La frontière libyenne est devenue, à son tour, difficile à franchir. Les incidents se multiplient dans la région frontalière avec la Tunisie et l’Algérie, et tout laisse supposer que les choses vont encore se dégrader. Aux frontières sud du Maghreb, les choses restent encore très complexes, et même si le nouveau président tunisien a montré un certain enthousiasme à l’idée maghrébine, l’Egypte et le Maroc continuent à regarder vers l’est ou vers le nord, comme si le Maghreb n’était qu’un denier recours.

C’est donc la confrontation entre, d’une part, un cheminement naturel des sociétés maghrébines vers le rapprochement, et, d’autre part, des systèmes politiques visiblement inaptes, portés par une autre pensée, mus par une autre logique. Ils ont bâti une sorte de lignes Maginot de la pensée, faisant de la frontière une vraie barrière, et non une passerelle, comme c’est la tendance générale un peu partout dans le monde.

Cette confrontation entre frontière figée et frontière dynamique doit trouver une issue. La meilleure aurait été une mutation en douceur des régimes en place pour accompagner le mouvement, lui donner un sens et dessiner les grandes lignes de ce que sera cette Afrique du Nord dans un demi-siècle, ou dans un siècle : de quels atouts elle dispose, quelle place elle peut avoir, comment peu-elle, avec ses 200 millions d’habitants, faire contrepoids à la rive Nord de la méditerranée ?

Cette alternative reste, pour l’heure, une utopie. Ce qui a poussé les partenaires du Maghreb à afficher leur impatience. Américains et Européens l’ont clairement affirmé. Plusieurs capitales européennes ont organisé colloques et séminaires pour déplorer les blocages qui empêchent la construction du Maghreb. Certains pays ont même engagé des concertations pour tenter de trouver une manière de débloquer la situation. Des impératifs économiques et sécuritaires leur dictent cette conduite : ils veulent avoir un seul interlocuteur, un seul partenaire, pour discuter pétrole, uranium, phosphate et lutte antiterroriste. Pour les Occidentaux, l’idéal serait d’avoir au Maghreb un ensemble similaire à celui qui s’est mis en place au sein des pays du Golfe : un groupe politique cohérent, avec une ligne politique résolument pro-américaine, des dirigeants prévisibles, animés par la même démarche.

Les anciens systèmes constituaient un blocage face à cette option. Et c’est alors que la déferlante islamiste a submergé l’Afrique du Nord. C’est une aubaine pour les Occidentaux. Pour la première fois depuis les indépendances, ils entrevoient la possibilité d’avoir en face d’eux des pouvoirs de la même couleur politique, capables d’avoir les mêmes options, d’adopter les mêmes attitudes et les mêmes réactions face aux mêmes défis.

C’est donc une vraie perspective qui s’offre. Une porte s’est ouverte pour le Maghreb, qui n’a pu se construire avec les régimes nationalistes et autoritaires, et qui peut, désormais, être envisagé avec optimisme avec les régimes islamistes. Les Occidentaux le disent clairement : ils perçoivent un frémissement, qui mérite, selon eux, d’être approfondi.

Mais il faudra auparavant contourner deux écueils. Le premier concerne la composante « nationaliste »du pouvoir de chaque pays. Car si les islamistes ont gagné les élections, ils n’ont pas pour autant pris le pouvoir. L’armée, la police, les services de renseignements, et la bureaucratie ont, dans chaque pays, un caractère profondément national, voire nationaliste.

Le second concerne le cas algérien. Car si l’Algérie ne peut rien faire toute seule, rien ne peut se faire sans elle. Et l’Algérie n’a pas encore été conquise par la vague verte. Son expérience récente montre qu’elle peut facilement échapper à la tentation islamiste lors des prochains scrutins. A défaut de jouer, l’Algérie pourra donc empêcher le jeu de se dérouler sans elle. Bien installée dans son hiver, elle est encore en mesure d’empêcher le printemps de devenir maghrébin.

Abdellah Djaballah, infatigable prêcheur de l’inutile

Il crée un parti avec une facilité déconcertante, et ne s’en lasse pas. Pour des résultats qui restent très maigres.

Par Abed Charef

Abdellah Djabbalah est un homme serein. Et opiniâtre. Cet islamiste au long cours, qui a commencé son parcours dans les années soixante-dix, à l’ombre des Frères musulmans, est aujourd’hui convaincu que son heure a sonné. Et il le dit. Les prochaines élections législatives ne peuvent échapper aux islamistes, comme toutes les élections relativement libres qui ont eu lieu récemment en Afrique du nord.

Tout naturellement, Djaballah estime qu’il sera au centre du nouveau pouvoir qui se dessine. Car si les islamistes gagnent, lui sera forcément bien placé pour diriger le jeu. N’a-t-il pas le meilleur profil pour être à la fois le plus pur et le plus apte à la fois ? Il suffit de comparer pour s’en rendre compte.

L’homme n’est en effet impliqué ni dans le sang versé durant les années 1990, ni dans les compromissions avec le pouvoir. Il avait refusé de suivre Abbassi Madani et Ali Belhadj dans l’aventure du FIS, trouvant que ce parti de masse risquait d’échapper à tout contrôle. Et aussi, peut-être, parce qu’il croyait à sa bonne étoile : il avait envie d’être chef de son propre parti, pas le second d’autres dirigeants qui lui feraient de l’ombre.

Quand le processus électoral a été arrêté en 1992, il a protesté, tenté de récupérer le mouvement en lançant un comité pour défendre le « choix du peuple », mais il a rapidement compris qu’il n’y avait rien à faire. Il a refusé de basculer dans la violence, comme il a refusé d’aller vers le pouvoir. Il a même franchi un pas significatif en s’associant à la plateforme de Rome, où il a côtoyé des défenseurs de Droits de l’Homme et des partis laïcs. Il l’a payé cher, en se faisant déposséder de son propre parti.

Et c’est là que Djaballah a fait preuve d’une opiniâtreté rare, malgré des vents contraires qui n’ont jamais cessé. Une première fois, il s’est senti trahi par l’organisation des frères musulmans, qui lui avait préféré Mahfoudh Nahnah pour diriger sa filière algérienne. Qu’importe ! Il a monté son premier parti, Ennahdha, mettant en place un appareil qu’il pensait redoutable. Mais il dut vite déchanter : d’autres partenaires étaient associés avec lui dans cette formation politique. Et Ennahdha a été squatté par ses anciens compagnons, qui l’en ont éjecté, avec l’aide peu discrète du pouvoir.

Djaballah a alors décidé de tout reconstruire. Cette fois-ci, le parti s’appellerait El-Islah. Il mit beaucoup de soin à en baliser le parcours et à en choisir les cadres. Mais là encore, rien à faire. Les mêmes associés revenaient à la charge, pour lui disputer le nouveau parti. Au bout de longues batailles juridiques frisant l’absurde, ils réussissaient à l’en éjecter de nouveau.

Jamais deux sans trois. Djaballah est reparti à l’assaut, en lançant le Front de la Justice et du Développement, qui tient son congrès constitutif cette semaine. Il va se lancer dans les élections législatives et locales, encore une fois de manière précipitée, après avoir tenté sa chance à toutes les élections présidentielles où il a été admis. Cette fois-ci, il pense avoir surveillé ses arrières, et verrouillé les portes du parti, en optant pour une autre méthode : ratisser large, en prenant tous les risques. Jusqu’à la prochaine rébellion.

Durant tout ce temps, Abdellah Djaballah n’a cessé de brasser du vent, même s’il n’a pas toujours prêché dans le vide. L’homme a un peu vieilli, la voix n’est plus aussi enflammée, mais les mêmes formules reviennent, encore et toujours. L’Islam est la solution, l’Islam est la solution médiane, et la nation est un cadre où tout ceci doit s’exprimer. Discours classique, sans aspérité, ni surprise.

Un discours revigoré toutefois par la vague islamiste qui balaie l’Afrique du Nord, en ouvrant de nouvelles perspectives. Djaballah connait les patrons des partis qui ont pris le pouvoir en Tunisie, au Maroc et en Egypte, et le libyen Mustapha Abdeljalil est une vieille connaissance, un proche, assurent ceux qui le connaissent. Tout ceci lui donne l’impression que le pouvoir est à portée de main. Pour lui, il sera bientôt possible de faire une grande jonction avec les Islamistes des pays voisins. C’est une simple question de temps.

Dans sa nouvelle aventure, Djaballah a cependant introduit une nouvelle donnée. Il ne veut plus faire contre le pouvoir, ni même sans le pouvoir. Il veut désormais composer ouvertement. Dans son recrutement, il ne fixe pas de limites, ni de barrières. Il veut accéder au pouvoir, quitte à le partager avec d’autres, ou à être dépendants. Il veut simplement convaincre qu’il est le meilleur islamiste du pays : plus crédible que le Hamas et ses dissidents du Front du Changement, plus malléable que le FIS, avec un brin de nationalisme, une pincée d’ouverture et deux grammes de modernité pour être invité en Turquie et aller, l’année prochaine, au forum de Davos.

Dommages collatéraux

Abed Charef

Mardi 17 Janvier 2012

 

 

Il était déjà là quand l’affaire Khalifa a éclaté. M. Ahmed Ouyahia était un vétéran du gouvernement quand les Algériens ont découvert que l’empire Khalifa était une vaste escroquerie qui avait causé un préjudice de plusieurs milliards de dollars. Plus de deux milliards, disait-on pudiquement dans les milieux financiers, mais d’autres avançaient le chiffre de cinq milliards de dollars. De l’argent dont une partie avait atterri dans des comptes de personnages chanceux, en Algérie et à l’étranger, entre créanciers, prêteurs sur gages et autres vautours classiques qui rôdent autour des cadavres d’entreprises, mais dont une autre partie s’est volatilisée. 

L’opacité du système algérien a empêché de connaître l’ampleur du désastre. Aucun haut responsable n’a été mis en cause au procès, qui s’est terminé en queue de poisson, avant que ne soit évoquée la mise en accusation de quelques barons devant une haute cour qui n’a jugé personne jusque-là. Mais M. Ouyahia doit en savoir un bout sur cette procédure, lui le chef de gouvernement, l’ancien ministre des finances et ancien ministre de la justice. Il doit connaître les tenants et les aboutissants de l’affaire, lui qui connait désormais tout de l’Algérie et de ses aspirations. 

Mais M. Ouyahia n’en a rien dit. Il n’a rien dit non plus de cet argent qui s’est déversé à flots sur l’autoroute est-ouest. Douze milliards de dollars, officiellement, pour un ouvrage qui pouvait être construit pour la moitié de cette somme. Un peu partout dans le monde, on construit des autoroutes pour quatre à six millions de dollars le kilomètre, trois millions le kilomètre quand cela se passe en terrain non accidenté comme c’est le cas de Bouira à Constantine et de Khemis-Miliana à Oran. Mais en Algérie, on fait les choses en grand : douze millions le kilomètre en moyenne ! 

Et ce n’est pas assez. Car avec le temps, on a découvert les « extras » de ce contrat. Avec des pots-de-vin évoqués par les journaux, dont une commission de trente millions de dollars touchée par un ancien ministre au-dessus de tout soupçon. 

Autre découverte : un surcoût de six cent millions de dollars juste pour changer la qualité du goudron de la fameuse autoroute. Et, dans la foulée, on vient d’apprendre que le contrat ne comprend pas certaines infrastructures, comme le dispositif de sécurité, ainsi que toutes les aires et commodités qui accompagnent traditionnellement ce genre d’ouvrages. 

Ahmed Ouyahia, grand gestionnaire, connait forcément toutes ces données. Qu’en pense-t-il ? Il n’en a rien dit. Il se contente de gérer les dommages collatéraux, qui sont encore plus désastreux pour le pays. Avec, d’abord, la disparition de toute confiance en la justice algérienne. L’affaire Khalifa a achevé le peu de crédibilité de la justice. Car au moment où des seconds couteaux étaient condamnés par le tribunal de Blida, la rue avait déjà désigné les coupables. Des noms ont circulé, ceux de hauts responsables, de ministres, de patrons célèbres, avec le numéro de leur compte et le montant de l’argent obtenu. 

La seconde victime collatérale est le système financier. L’affaire Khalifa a mis fin à toute aventure d’un privé algérien dans le domaine financier. Aucun patron algérien ne pourra avoir la confiance des clients, entreprises ou particuliers, avant des années, voire des décennies. Ce qui laisse les banques publiques dans un face-à-face destructeur avec les banques étrangères, qui prennent peu à peu le contrôle des finances du pays. 

Avec un tel bilan, M. Ouyahia a fait la preuve de ses capacités à détruire tout ce qu’il touche, confirmant ainsi son grand exploit de 1997, lorsque son parti nouvellement créé, le RND, avait bénéficié de la plus grande fraude de l’histoire de l’Algérie indépendante. M. Ouyahia avait alors touché aux élections et aux partis, et il avait réussi à vider ces concepts de leur sens. 

C’est cet homme, aujourd’hui à la tête du gouvernement, qui a eu la charge de préparer ce que le président Abdelaziz Bouteflika a appelé « réformes politiques », et c’est encore lui qui a la charge d’organiser les prochaines élections législatives. Un rappel suffisant pour se faire une idée du contenu et de l’objectif de ces réformes, et pour savoir ce que va être l’utilité des prochaines élections, dans un pays où M. Ouyahia apparait comme un dommage collatéral de politique.

 

Le dinar en chute libre

Réduire le pouvoir d’achat par l’inflation reste un mode de gestion aléatoire. Encore faudrait-il que ce soit un choix délibéré, et non subi.

Par Abed Charef

L’opération a été aussi discrète qu’efficace. En quelques semaines, le dinar algérien a perdu près de dix pour cent de sa valeur par rapport à l’euro, au moment même où la monnaie européenne cédait à son tour face au dollar et aux autres grandes monnaies. Pour les économistes, il s’agit d’une dépréciation significative du dinar, voulue par le gouvernement algérien. Car c’est désormais l’exécutif qui fixe la parité du dinar, depuis la révision de la loi sur la monnaie et le crédit, qui a entamé à la fois la crédibilité et l’autonomie de la Banque Centrale.

Comme toute opération monétaire, le choix d’une dévaluation a ses motivations, ses aspects positifs et son revers. Pour un gouvernement qui a échoué à maitriser le boom des importations, elle peut constituer un ultime recours. Car depuis des années, le gouvernement assiste, impuissant, à une augmentation régulière des importations, qui ont dépassé le cap des 56 milliards en 2011, entre biens et services.

Comme, en parallèle, le gouvernement a décidé de dépenser toujours plus pour acheter la paix sociale, son choix le plus constant est d’encourager la disponibilité des produits, de tous les produits, pour éviter la moindre tension et prévenir ainsi les traditionnelles pénuries. C’est un choix qui encourage fortement le recours aux importations, aux détriments d’une maitrise saine de l’économie.

Mais quand le politique fait ces choix, l’économiste est contraint de trouver des acrobaties pour amortir le choc. Un des mécanismes les plus courants en pareille situation est de tenter de récupérer une partie de l’argent distribué sous forme de taxes. La baisse du dinar face aux devises fortes provoque mécaniquement une augmentation des coûts, et donc des taxes. Et comme il s’agit de taxes douanières prélevées à la source, le gouvernement est encouragé à y recourir, car elles sont, avec les taxes sur salaires, les plus faciles à collecter.

Revers de la médaille, ce choix de la dépréciation provoque une inflation importante. Une inflation en partie importée, car liée aux prix des produits en provenance de l’étranger. Malgré la hantise qu’elle constitue pour tout gestionnaire, l’inflation apparait presque comme un moindre mal, face au rythme démentiel de l’augmentation du volume global des importations.

Mais dans le cas algérien, la situation est aggravée par une inflation née, elle, de l’injection massive d’argent sur le marché de la consommation, sans qu’il y ait d’effort parallèle en matière de production. Les augmentations démesurées de salaires, consenties pour éviter une explosion sociale et une éventuelle contamination du « printemps arabe », ont provoqué une énorme pression sur le marché de la consommation. La viande nettement au-dessus de mille dinars en constitue un des exemples les plus spectaculaires.

Plus aucun secteur n’est désormais épargné. En attendant des chiffres fiables des institutions spécialisées, il est probable que l’inflation entre l’été 2011 et l’été 2012 frôlera ou atteindra les deux chiffres. Seul le maintien de certaines subventions (pain, lait, etc.) et les prix administré d’autres produits (électricité, eau, gaz, carburants), permet de contenir l’inflation dans des limites contrôlables. Mais le dérapage parait désormais inévitable, tant la pression est devenue forte. D’ores et déjà, certains produits, traditionnels placements pour de nombreux foyers, sont hors de prix, comme le logement.

Ce résultat était attendu. Il s’est produit avec un peu de retard, le gouvernement ayant réussi à étaler dans le temps ces injections massives de revenus pour atténuer leur effet sur l’économie. Mais il était inévitable, car les Algériens ont deux motifs supplémentaires de multiplier les achats. Le premier est lié à un effet de rattrapage. Le second est lié au manque de débouchés pour les familles à revenu moyen ou élevé : ou placer leurs économies ? A l’exception de l’immobilier, aucune formule d’épargne intéressante n’est proposée. Même les banques étrangères, supposées apporter leur savoir faire en ce domaine, n’ont pas réussi à surmonter le peu d’attractivité du marché algérien. Ce qui aggrave la frénésie de la consommation, car on sait qu’une somme non utilisée perdra de sa valeur très rapidement.

Autre effet pervers de cette inflation galopante, la distorsion des prix dans le pays, déjà problématique, a atteint un seuil caricatural. Le kilo de viande, qui valait déjà 100 baguettes de pain il y a six mois, en vaut désormais 150. Le même kilo de viande vaut cinquante litres d’essence ou de lait. Ce grand écart contribue évidemment à tuer le tissu économique.

C’est le prix à payer pour ce mode de gestion. Avec toutefois une réserve : on ne sait si la gestion par l’inflation est un choix du gouvernement, même si c’est le pire des choix, ou si le gouvernement tente seulement d’amortir le choc, en subissant des évènements sur lesquels il n’a aucune emprise.

Affaire Nezzar : Une polémique pour consolider l’impasse

Par Abed Charef

Le dossier était virtuellement clos. Khaled Nezzar, entendu par une procureure suisse, et autorisé à quitter Genève avec la promesse de répondre à toute convocation ultérieure de la justice, a discrètement regagné Alger. On l’imaginait soucieux de faire le moins de vagues possibles, tout en cherchant le moyen de s’en sortir au mieux de cette mésaventure.

Mais il semble que l’ancien membre du HCE, ancien ministre de la défense, l’homme fort du pays tel qu’il apparaissait au lendemain de l’arrêt des élections, il y a vingt ans, il parait donc que cet homme a des amis, ou des partisans aussi limités que lui.

Sur les prouesses de Khaled Nezzar lui-même, il y a matière à polémique. Il a échappé la justice française de justesse. Il est ensuite allé devant les tribunaux français guerroyer contre un sous-lieutenant qui l’accusait de pires crimes. Plus tard, alors qu’une plainte était déposée contre lui devant les tribunaux suisses, il s’est tranquillement rendu dans ce pays pour des motifs futiles.

Ce palmarès a donc été surpassé par les amis du général Nezzar, qui ont fait pire. Car Khaled Nezzar est un militaire, supposé, dit-on, connaitre l’art de la guerre plutôt que la déclaration universelle des droits de l’Homme. Il lisait Clausewitz mais pas Ghandi. Ce qui n’est pas le cas des signataires de la pétition en sa faveur, rendue publique fin décembre.

Ce texte demande tout simplement au gouvernement algérien de faire en sorte que le gouvernement suisse mette fin aux poursuites contre Nezzar ! Ils en appellent, en effet, aux « responsables de l’Etat Algérien pour prendre toutes mesures dictées par les circonstances, et prier le gouvernement de la Confédération Helvétique d’agir dans les délais opportuns, pour mettre un terme à une procédure que ne justifient ni la réalité des faits invoqués, ni les principes du droit international ».

Sans évoquer le volet politique, relatif à la nécessité ou non de poursuivre Khaled Nezzar, ce texte est choquant sur au moins trois aspects. Il est signé par des personnalités considérées comme d’éminents juristes, des avocats célèbres et même un ancien ministre des Droits de l’Homme, un ancien juge international, des magistrats de renom, etc. Comment des hommes de loi d’une telle renommée peuvent-ils décemment demander à un gouvernement de mettre fin à une action judiciaire ? En fait, ces hommes et femmes montrent que la justice et ceux qui la font ont toujours été une simple illusion.

En outre, ces pieds nickelés du droit ont choisi de s’attaquer à la Suisse, qui a précisément un précédent célèbre, celui du fils de Maammar Kadhafi, qui avait maltraité une servante et qui avait été arrêté, poussant son père à prendre des représailles d’un autre âge. Est-ce cela que les pétitionnaires visent quand ils demandent aux autorités algériennes de prendre « toutes mesures dictées par les circonstances » ? On n’ose le croire…

Ignorer l’indépendance de la justice dans un pays comme la Suisse relève d’un manque de tact flagrant, s’il ne s’agit d’une incroyable grossièreté. Demander à un gouvernement aussi fragile que celui d’Alger de faire pression pour mettre fin à une procédure judiciaire montre un aveuglement politique rare.

Et, cerise sur le gâteau, cette pétition offre une très belle opportunité de fêter le 20ème anniversaire des grands évènements de janvier 1991, avec l’arrêt du processus électoral, la création du HCE, le retour de Mohamed Boudiaf, puis sa fin tragique et la longue mise à mort de l’expérience démocratique.

D’autres acteurs ne s’y sont pas trompés. Une contre-pétition a été lancée, remerciant précisément la justice suisse pour les poursuites engagées contre Khaled Nezzar, et demandant que d’autres actions soient engagées. Mais là encore, la dérive n’est pas loin. Comme les amis de Khaled Nezzar, les signataires de la contre-pétition parlent eux aussi au nom du peuple algérien, affirmant que ce peuple « sait gré à la justice helvétique d’instruire les plaintes qui ont été déposées » contre l’ancien membre du HCE.

Vu de ce côté de la muraille, le crime est imputable à une seule partie, celle représentée par M. Nezzar. Rien sur les autres. Il s’agirait de simples citoyens n’ayant absolument rien à se reprocher. Ils n’ont rien à se reprocher. Ils n’ont aucune responsabilité dans la décennie de dévastation qu’a subie le pays.

M. Nezzar et ses « acolytes » sont les seuls coupables, les seuls devant être jugés. Et nul doute que si cette partie de l’Algérie prenait un jour le pouvoir, elle utiliserait la justice pour blanchir les siens et charger l’ennemi. En utilisant à fond la justice, comme dans tous les régimes totalitaires.

Le blocage est donc total. Et vingt ans après janvier 1991, on se retrouve au même point de départ. Avec les mêmes acteurs, les mêmes crispations. C’est le signe que le blocage reste complet, et que tout ce qui a été fait dans le cadre de la réconciliation n’a pas eu l’effet escompté : l’Algérie est toujours dans l’impasse.