Abdellah Djaballah, infatigable prêcheur de l’inutile

Il crée un parti avec une facilité déconcertante, et ne s’en lasse pas. Pour des résultats qui restent très maigres.

Par Abed Charef

Abdellah Djabbalah est un homme serein. Et opiniâtre. Cet islamiste au long cours, qui a commencé son parcours dans les années soixante-dix, à l’ombre des Frères musulmans, est aujourd’hui convaincu que son heure a sonné. Et il le dit. Les prochaines élections législatives ne peuvent échapper aux islamistes, comme toutes les élections relativement libres qui ont eu lieu récemment en Afrique du nord.

Tout naturellement, Djaballah estime qu’il sera au centre du nouveau pouvoir qui se dessine. Car si les islamistes gagnent, lui sera forcément bien placé pour diriger le jeu. N’a-t-il pas le meilleur profil pour être à la fois le plus pur et le plus apte à la fois ? Il suffit de comparer pour s’en rendre compte.

L’homme n’est en effet impliqué ni dans le sang versé durant les années 1990, ni dans les compromissions avec le pouvoir. Il avait refusé de suivre Abbassi Madani et Ali Belhadj dans l’aventure du FIS, trouvant que ce parti de masse risquait d’échapper à tout contrôle. Et aussi, peut-être, parce qu’il croyait à sa bonne étoile : il avait envie d’être chef de son propre parti, pas le second d’autres dirigeants qui lui feraient de l’ombre.

Quand le processus électoral a été arrêté en 1992, il a protesté, tenté de récupérer le mouvement en lançant un comité pour défendre le « choix du peuple », mais il a rapidement compris qu’il n’y avait rien à faire. Il a refusé de basculer dans la violence, comme il a refusé d’aller vers le pouvoir. Il a même franchi un pas significatif en s’associant à la plateforme de Rome, où il a côtoyé des défenseurs de Droits de l’Homme et des partis laïcs. Il l’a payé cher, en se faisant déposséder de son propre parti.

Et c’est là que Djaballah a fait preuve d’une opiniâtreté rare, malgré des vents contraires qui n’ont jamais cessé. Une première fois, il s’est senti trahi par l’organisation des frères musulmans, qui lui avait préféré Mahfoudh Nahnah pour diriger sa filière algérienne. Qu’importe ! Il a monté son premier parti, Ennahdha, mettant en place un appareil qu’il pensait redoutable. Mais il dut vite déchanter : d’autres partenaires étaient associés avec lui dans cette formation politique. Et Ennahdha a été squatté par ses anciens compagnons, qui l’en ont éjecté, avec l’aide peu discrète du pouvoir.

Djaballah a alors décidé de tout reconstruire. Cette fois-ci, le parti s’appellerait El-Islah. Il mit beaucoup de soin à en baliser le parcours et à en choisir les cadres. Mais là encore, rien à faire. Les mêmes associés revenaient à la charge, pour lui disputer le nouveau parti. Au bout de longues batailles juridiques frisant l’absurde, ils réussissaient à l’en éjecter de nouveau.

Jamais deux sans trois. Djaballah est reparti à l’assaut, en lançant le Front de la Justice et du Développement, qui tient son congrès constitutif cette semaine. Il va se lancer dans les élections législatives et locales, encore une fois de manière précipitée, après avoir tenté sa chance à toutes les élections présidentielles où il a été admis. Cette fois-ci, il pense avoir surveillé ses arrières, et verrouillé les portes du parti, en optant pour une autre méthode : ratisser large, en prenant tous les risques. Jusqu’à la prochaine rébellion.

Durant tout ce temps, Abdellah Djaballah n’a cessé de brasser du vent, même s’il n’a pas toujours prêché dans le vide. L’homme a un peu vieilli, la voix n’est plus aussi enflammée, mais les mêmes formules reviennent, encore et toujours. L’Islam est la solution, l’Islam est la solution médiane, et la nation est un cadre où tout ceci doit s’exprimer. Discours classique, sans aspérité, ni surprise.

Un discours revigoré toutefois par la vague islamiste qui balaie l’Afrique du Nord, en ouvrant de nouvelles perspectives. Djaballah connait les patrons des partis qui ont pris le pouvoir en Tunisie, au Maroc et en Egypte, et le libyen Mustapha Abdeljalil est une vieille connaissance, un proche, assurent ceux qui le connaissent. Tout ceci lui donne l’impression que le pouvoir est à portée de main. Pour lui, il sera bientôt possible de faire une grande jonction avec les Islamistes des pays voisins. C’est une simple question de temps.

Dans sa nouvelle aventure, Djaballah a cependant introduit une nouvelle donnée. Il ne veut plus faire contre le pouvoir, ni même sans le pouvoir. Il veut désormais composer ouvertement. Dans son recrutement, il ne fixe pas de limites, ni de barrières. Il veut accéder au pouvoir, quitte à le partager avec d’autres, ou à être dépendants. Il veut simplement convaincre qu’il est le meilleur islamiste du pays : plus crédible que le Hamas et ses dissidents du Front du Changement, plus malléable que le FIS, avec un brin de nationalisme, une pincée d’ouverture et deux grammes de modernité pour être invité en Turquie et aller, l’année prochaine, au forum de Davos.

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