Affaire Nezzar : Une polémique pour consolider l’impasse

Par Abed Charef

Le dossier était virtuellement clos. Khaled Nezzar, entendu par une procureure suisse, et autorisé à quitter Genève avec la promesse de répondre à toute convocation ultérieure de la justice, a discrètement regagné Alger. On l’imaginait soucieux de faire le moins de vagues possibles, tout en cherchant le moyen de s’en sortir au mieux de cette mésaventure.

Mais il semble que l’ancien membre du HCE, ancien ministre de la défense, l’homme fort du pays tel qu’il apparaissait au lendemain de l’arrêt des élections, il y a vingt ans, il parait donc que cet homme a des amis, ou des partisans aussi limités que lui.

Sur les prouesses de Khaled Nezzar lui-même, il y a matière à polémique. Il a échappé la justice française de justesse. Il est ensuite allé devant les tribunaux français guerroyer contre un sous-lieutenant qui l’accusait de pires crimes. Plus tard, alors qu’une plainte était déposée contre lui devant les tribunaux suisses, il s’est tranquillement rendu dans ce pays pour des motifs futiles.

Ce palmarès a donc été surpassé par les amis du général Nezzar, qui ont fait pire. Car Khaled Nezzar est un militaire, supposé, dit-on, connaitre l’art de la guerre plutôt que la déclaration universelle des droits de l’Homme. Il lisait Clausewitz mais pas Ghandi. Ce qui n’est pas le cas des signataires de la pétition en sa faveur, rendue publique fin décembre.

Ce texte demande tout simplement au gouvernement algérien de faire en sorte que le gouvernement suisse mette fin aux poursuites contre Nezzar ! Ils en appellent, en effet, aux « responsables de l’Etat Algérien pour prendre toutes mesures dictées par les circonstances, et prier le gouvernement de la Confédération Helvétique d’agir dans les délais opportuns, pour mettre un terme à une procédure que ne justifient ni la réalité des faits invoqués, ni les principes du droit international ».

Sans évoquer le volet politique, relatif à la nécessité ou non de poursuivre Khaled Nezzar, ce texte est choquant sur au moins trois aspects. Il est signé par des personnalités considérées comme d’éminents juristes, des avocats célèbres et même un ancien ministre des Droits de l’Homme, un ancien juge international, des magistrats de renom, etc. Comment des hommes de loi d’une telle renommée peuvent-ils décemment demander à un gouvernement de mettre fin à une action judiciaire ? En fait, ces hommes et femmes montrent que la justice et ceux qui la font ont toujours été une simple illusion.

En outre, ces pieds nickelés du droit ont choisi de s’attaquer à la Suisse, qui a précisément un précédent célèbre, celui du fils de Maammar Kadhafi, qui avait maltraité une servante et qui avait été arrêté, poussant son père à prendre des représailles d’un autre âge. Est-ce cela que les pétitionnaires visent quand ils demandent aux autorités algériennes de prendre « toutes mesures dictées par les circonstances » ? On n’ose le croire…

Ignorer l’indépendance de la justice dans un pays comme la Suisse relève d’un manque de tact flagrant, s’il ne s’agit d’une incroyable grossièreté. Demander à un gouvernement aussi fragile que celui d’Alger de faire pression pour mettre fin à une procédure judiciaire montre un aveuglement politique rare.

Et, cerise sur le gâteau, cette pétition offre une très belle opportunité de fêter le 20ème anniversaire des grands évènements de janvier 1991, avec l’arrêt du processus électoral, la création du HCE, le retour de Mohamed Boudiaf, puis sa fin tragique et la longue mise à mort de l’expérience démocratique.

D’autres acteurs ne s’y sont pas trompés. Une contre-pétition a été lancée, remerciant précisément la justice suisse pour les poursuites engagées contre Khaled Nezzar, et demandant que d’autres actions soient engagées. Mais là encore, la dérive n’est pas loin. Comme les amis de Khaled Nezzar, les signataires de la contre-pétition parlent eux aussi au nom du peuple algérien, affirmant que ce peuple « sait gré à la justice helvétique d’instruire les plaintes qui ont été déposées » contre l’ancien membre du HCE.

Vu de ce côté de la muraille, le crime est imputable à une seule partie, celle représentée par M. Nezzar. Rien sur les autres. Il s’agirait de simples citoyens n’ayant absolument rien à se reprocher. Ils n’ont rien à se reprocher. Ils n’ont aucune responsabilité dans la décennie de dévastation qu’a subie le pays.

M. Nezzar et ses « acolytes » sont les seuls coupables, les seuls devant être jugés. Et nul doute que si cette partie de l’Algérie prenait un jour le pouvoir, elle utiliserait la justice pour blanchir les siens et charger l’ennemi. En utilisant à fond la justice, comme dans tous les régimes totalitaires.

Le blocage est donc total. Et vingt ans après janvier 1991, on se retrouve au même point de départ. Avec les mêmes acteurs, les mêmes crispations. C’est le signe que le blocage reste complet, et que tout ce qui a été fait dans le cadre de la réconciliation n’a pas eu l’effet escompté : l’Algérie est toujours dans l’impasse.

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