Dommages collatéraux

Abed Charef

Mardi 17 Janvier 2012

 

 

Il était déjà là quand l’affaire Khalifa a éclaté. M. Ahmed Ouyahia était un vétéran du gouvernement quand les Algériens ont découvert que l’empire Khalifa était une vaste escroquerie qui avait causé un préjudice de plusieurs milliards de dollars. Plus de deux milliards, disait-on pudiquement dans les milieux financiers, mais d’autres avançaient le chiffre de cinq milliards de dollars. De l’argent dont une partie avait atterri dans des comptes de personnages chanceux, en Algérie et à l’étranger, entre créanciers, prêteurs sur gages et autres vautours classiques qui rôdent autour des cadavres d’entreprises, mais dont une autre partie s’est volatilisée. 

L’opacité du système algérien a empêché de connaître l’ampleur du désastre. Aucun haut responsable n’a été mis en cause au procès, qui s’est terminé en queue de poisson, avant que ne soit évoquée la mise en accusation de quelques barons devant une haute cour qui n’a jugé personne jusque-là. Mais M. Ouyahia doit en savoir un bout sur cette procédure, lui le chef de gouvernement, l’ancien ministre des finances et ancien ministre de la justice. Il doit connaître les tenants et les aboutissants de l’affaire, lui qui connait désormais tout de l’Algérie et de ses aspirations. 

Mais M. Ouyahia n’en a rien dit. Il n’a rien dit non plus de cet argent qui s’est déversé à flots sur l’autoroute est-ouest. Douze milliards de dollars, officiellement, pour un ouvrage qui pouvait être construit pour la moitié de cette somme. Un peu partout dans le monde, on construit des autoroutes pour quatre à six millions de dollars le kilomètre, trois millions le kilomètre quand cela se passe en terrain non accidenté comme c’est le cas de Bouira à Constantine et de Khemis-Miliana à Oran. Mais en Algérie, on fait les choses en grand : douze millions le kilomètre en moyenne ! 

Et ce n’est pas assez. Car avec le temps, on a découvert les « extras » de ce contrat. Avec des pots-de-vin évoqués par les journaux, dont une commission de trente millions de dollars touchée par un ancien ministre au-dessus de tout soupçon. 

Autre découverte : un surcoût de six cent millions de dollars juste pour changer la qualité du goudron de la fameuse autoroute. Et, dans la foulée, on vient d’apprendre que le contrat ne comprend pas certaines infrastructures, comme le dispositif de sécurité, ainsi que toutes les aires et commodités qui accompagnent traditionnellement ce genre d’ouvrages. 

Ahmed Ouyahia, grand gestionnaire, connait forcément toutes ces données. Qu’en pense-t-il ? Il n’en a rien dit. Il se contente de gérer les dommages collatéraux, qui sont encore plus désastreux pour le pays. Avec, d’abord, la disparition de toute confiance en la justice algérienne. L’affaire Khalifa a achevé le peu de crédibilité de la justice. Car au moment où des seconds couteaux étaient condamnés par le tribunal de Blida, la rue avait déjà désigné les coupables. Des noms ont circulé, ceux de hauts responsables, de ministres, de patrons célèbres, avec le numéro de leur compte et le montant de l’argent obtenu. 

La seconde victime collatérale est le système financier. L’affaire Khalifa a mis fin à toute aventure d’un privé algérien dans le domaine financier. Aucun patron algérien ne pourra avoir la confiance des clients, entreprises ou particuliers, avant des années, voire des décennies. Ce qui laisse les banques publiques dans un face-à-face destructeur avec les banques étrangères, qui prennent peu à peu le contrôle des finances du pays. 

Avec un tel bilan, M. Ouyahia a fait la preuve de ses capacités à détruire tout ce qu’il touche, confirmant ainsi son grand exploit de 1997, lorsque son parti nouvellement créé, le RND, avait bénéficié de la plus grande fraude de l’histoire de l’Algérie indépendante. M. Ouyahia avait alors touché aux élections et aux partis, et il avait réussi à vider ces concepts de leur sens. 

C’est cet homme, aujourd’hui à la tête du gouvernement, qui a eu la charge de préparer ce que le président Abdelaziz Bouteflika a appelé « réformes politiques », et c’est encore lui qui a la charge d’organiser les prochaines élections législatives. Un rappel suffisant pour se faire une idée du contenu et de l’objectif de ces réformes, et pour savoir ce que va être l’utilité des prochaines élections, dans un pays où M. Ouyahia apparait comme un dommage collatéral de politique.

 

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