Les paradoxes du 10 mai

De nouveaux partis sont agréés, les candidatures sont relativement libres : même si elles bridées par deux décennies de restrictions, les élections du 10 mai présentent quelques espaces de liberté. Un vrai paradoxe.

Par Abed Charef

Une élection sans enjeu, pour un parlement sans pouvoir. C’est le premier verdict qu’on serait tenté de prononcer quand on examine les conditions dans lesquelles s’engagent les élections législatives du 10 mai prochain, tant les possibilités de voir le pays amorcer un changement à l’issue de ce scrutin paraissent minces. Le jugement pourrait même être plus sévère quand on voit la déchéance qui menace la prochaine l’Assemblée Nationale.

La donne semble en effet claire. Le Parlement a été dessaisi de tout pouvoir, lors du dernier amendement de la constitution. Les députés ne peuvent ni censurer le gouvernement, ni refuser son programme. Ce qui signifie que le chef de l’état peut désigner qui il veut à la tête du gouvernement, celui-ci étant désormais un simple premier ministre exécutant les instructions du chef de l’Etat.

Du reste, le président de la république peut légiférer par ordonnance, ce dont M. Abdelaziz Bouteflika ne s’est pas privé durant ses différents mandats. Les lois les plus importantes ont été d’ailleurs adoptées par ordonnance, pour être avalisées après coup par le parlement.

Cette tendance est aggravée par une nouvelle donnée, résultat de l’agrément d’une quarantaine de partis depuis un mois. Le prochain parlement sera émietté entre une multitude de partis et un nombre élevé de candidats dits indépendants, ce qui rend difficile, voire impossible, la recherche d’une majorité homogène, au sens traditionnel du mot. Le chef de l’Etat aura donc beau jeu de dire que la meilleure formule sera, pour lui, de désigner un gouvernement et d’appeler les députés à le soutenir. Toute autre solution parait, de fait, aléatoire.

Cet émiettement d’une des deux chambres du parlement provoquera un dysfonctionnement tel de l’Assemblée Nationale qu’il contribuera à détruire le peu de crédit qui lui resterait éventuellement. Les Algériens seront alors confortés dans cette vision qui voudrait que les députés ne cherchent qu’un salaire élevé et, accessoirement, un poste qui leur permettrait d’étendre leur influence. Les Algériens se demanderont à quoi sert un parlement, et leur défiance envers la politique ne fera qu’augmenter.

Cette élection du 10 mai présente pourtant quelques paradoxes qui méritent d’être relevés. Même si des doutes sérieux persistent quant aux véritables intentions du pouvoir, notamment sur un nouveau verrouillage du champ politique au lendemain des élections, il n’empêche que quelque chose s’est passé dans les cercles du pouvoir. De nouveaux partis ont été agréés. L’administration fait preuve d’une certaine ouverture envers les candidats.

De plus, à l’exception de restrictions liées aux drames de la décennie 1990, les candidatures sont relativement libres. Les listes de candidats sont accueillies avec une relative neutralité par l’administration. Celle-ci fera preuve de partialité lors de l’élection, et la fraude traditionnelle semble exclue : la vraie fraude a déjà eu lieu, lorsque l’activité politique a été interdite depuis plus d’une décennie. On ne peut en effet dire que le RND et le PLJ de Mohamed Saïd partent sur un pied d’égalité quand le premier est au pouvoir, et utilise à volonté les médias publics, alors que le second était interdit d’activité depuis une décennie.

Autre point à l’avantage de ce scrutin : le suivi ne sera pas assuré par les traditionnelles commissions électorales, mais par la justice. Peu importe que celle-ci n’ait pas encore prouvé son indépendance et son impartialité. Mais le simple fait que la validation résultats soit confiée aux juges constitue déjà un pas dans la bonne direction.

Que compte faire le pouvoir ce ces nouveaux partis ainsi libérés, de cette responsabilité nouvelle accordée aux juges, de cette administration qui risque de trouver qu’il est plus confortable de ne pas truquer les élections ? Et comment faut-il interpréter cette interdiction de se présenter aux législatives à laquelle sont soumis de nombreux anciens dignitaires, comme le président sortant de l’Assemblée Nationale Abdelaziz Ziari ? Ne risque-t-elle pas de provoquer un renouvellement de fait du personnel politique, même si le nouveau personnel n’est pas forcément différent du précédent ? Toute cette évolution ne risque-t-elle pas de trouver un prolongement lors des élections locales, à l’automne, pour créer finalement un nouveau climat dans le pays ?

Ce schéma, souhaitable, ne semble guère envisageable. Rien n’indique qu’une dynamique de changement est engagée dans le pays. On en est même très loin. On est plutôt proche d’un scénario différent, dans lequel le pouvoir a vidé certaines institutions (parlement, assemblées élus, justice, etc.) de leur substance, en leur enlevant toute indépendance et en les dépouillant de toutes leurs prérogatives, pour ensuite en ouvrir l’accès à tous, du moment qu’il n’y a plus d’enjeu.

C’est tout le paradoxe des élections du 10 mai, qui promettent si peu quand on regarde la brutalité des faits, mais qui peuvent, peut-être, débloquer une situation figée. Même si cela relèverait plus du miracle que dans l’action politique.

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