Et si l’Algérie décidait de ne pas racheter Djezzy ?

L’Algérie fait le forcing pour racheter Djezzy. Elle s’y prend de la pire des manières. Pourquoi avoir fait de cette opération une question de vie ou de mort ? Pourquoi ne pas envisager un autre choix, beaucoup plus simple : ne pas acheter Djezzy, dont la licence expire bientôt?

Par Abed Charef

L’Algérie doit-elle absolument racheter Djezzy ? Cette opération, qui tourne à l’obsession, s’est transformée en un interminable feuilleton. Le ministre des Finances Karim Djoudi, et celui de la Poste et technologies de la Communication Moussa Benhamadi, sont contraints de s’exprimer sur le sujet à chaque fois qu’un micro leur est tendu.

Pour l’heure, on en est à cette nouvelle rumeur, selon laquelle l’Algérie aurait décidé de racheter 51 pour cent de Djezzy pour 6.5 milliards de dollars. Ce qui valoriserait Djezzy autour de douze milliards, soit 50 pour cent plus cher que ce qu’avait demandé OTA (1) au départ. L’information a été rapidement démentie par le ministère des finances, qui affirme que les travaux d’évaluation de la compagnie ont été achevés, et que les négociations pour finaliser l’accord vont démarrer.

Comment en est-on arrivé à cet imbroglio juridique et commercial? Dans un premier temps, la compagnie Orascom de l’Egyptien Naguib Sawiris, considéré comme proche de Hosni Moubarak, remporte un appel d’offres pour une licence GSM. Il présente l’offre la plus élevée, certes, mais il bénéficie, dans la foulée, d’avantages tels que Djezzy, la marque commerciale lancée en Algérie, connait un succès fulgurant. Crédits auprès de banques algériennes, vente de lignes au prix fort avant le lancement de Djezzy, blocage de fait de l’opérateur historique Mobilis, tout sourit à Sawiris, qui fait de Djezzy l’opérateur numéro un en Algérie, avec près de dix sept millions d’abonnés.

Avec une mise de départ de 200 millions de dollars, il réalise des bénéfices qui dépassent rapidement le demi-million de dollars par an. L’homme se plait tellement en Algérie qu’il oublie de payer les impôts, et tente de se diversifier en achetant des cimenteries, à l’époque où, note El-Kadi Ihsane, Abdelaziz Bouteflika était dans sa période ultra-libérale et voulait tout privatiser.

Mais les choses tournent au vinaigre quand les Algériens découvrent le fil à couper le beurre : Sawiris est un homme d’affaires qui veut gagner de l’argent, beaucoup d’argent, et s’intéresse peu au sort de l’Algérie. Développer le pays n’est pas sa passion. Il le montre quand il revend les cimenteries achetées pour une bouchée de pain, et quand les banques révèlent le montant fabuleux des bénéfices qu’il transfère à l’étrangter. L’Algérie découvre, ahurie, que pendant que les Algériens parlent, les millions de dollars affluent dans les caisses de Sawiris.

Le match de football contre l’Egypte marque le tournant symbolique des relations avec Djezzy. Les autorités algériennes mettent la pression, et passent les comptes de l’entreprise au crible. L’administration des impôts décide redressement fiscal sur redressement. Elle bloque les transferts, ce que la loi lui permet.

Naguib Sawiris a compris. Il n’est plus le bienvenu. Il baisse la tête, et cherche une solution. Mais pour ne pas se retrouver en tête-à-tête avec les autorités algériennes, il réussit un coup de maître : il vend ses parts au russe Wimplecom. Et c’est ainsi que la bureaucratie algérienne se trouve face à une nouvelle donne : elle doit négocier avec un nouveau partenaire, sur lequel elle n’a pas de prise.

Du coup, toutes les données changent. Certes, la procédure d’achat se poursuit, avec la désignation d’un bureau d’affaires chargé d’évaluer la valeur de Djezzy. Mais avec ce changement de propriétaire, une question assez simple s’impose : pourquoi faut-il à tout prix racheter Djezzy ?

Plusieurs raisons ont été avancées, mais aucune ne s’est avérée totalement convaincante. A-t-on voulu simplement « dégager » Naguib Sawiris, quand ses « infidélités » sont devenues évidentes ? S’est-on engagé dans une opération dont on ne sait plus sortir ? Trouve-t-on qu’il vaut mieux payer une fois, cash, pour racheter Djezzy plutôt que de laisser des devises fortes quitter le pays sur une très longue durée ? Ou bien, y a-t-il de solides rétro-commissions à percevoir lorsque l’opération sera conclue ? Ou encore, comme le murmurent quelques spécialistes sur le ton de la confidence, y aurait-il des questions de sécurité dans le dossier ? Et si c’est vrai, comment ont été gérées ces questions de sécurité depuis que Djezzy existe ?

Quelle que soit la vraie raison -peut-être une simple colère du président Bouteflika-, il est évident que l’Algérie s’y prend de la pire des façons. La démarche algérienne ressemble au comportement d’un enfant qui veut à tout prix acheter un jouet qu’il a vu dans une vitrine. L’enfant pleure, tape sur le sol, ne veut pas quitter les lieux. Ce qui fait évidemment le bonheur du vendeur. Celui-ci n’a aucun effort à faire. Il sait qu’il est en mesure d’imposer ses conditions face à l’entêtement du gamin et à la résignation de la mère. La situation devient encore plus inquiétante quand la Banque Centrale d’Algérie publie ses bilans sur les réserves de change, et quand Sonatrach annonce qu’elle est prête à participer à l’opération. C’est le signe que l’Algérie est prête à payer n’importe quelle somme pour racheter Djezzy, ce qui augmente d’autant les appétits des vendeurs.

Cette évolution du dossier a amené l’économiste Mourad Goumiri à poser la question de manière radicalement différente. Pourquoi veut-on coûte que coûte racheter Djezzy aujourd’hui ? Quel intérêt économique, politique, technologique, sécuritaire ou autre présente l’opération pour qu’on s’acharne à la concrétiser à n’importe quel prix? Pourquoi racheter une entreprise quinze à vingt fois la mise initiale consentie par son propriétaire ?

Le point de vue Mourad Goumiri est tranché. Le rachat de Djezzy est « très mal engagé, et se dirige tout droit, à terme, vers un scandale financier », écrit-il, lançant un véritable appel : « Il nous parait plus que nécessaire que les autorités de notre pays déclarent publiquement et clairement ne plus être candidat au rachat d’OTA pour l’instant ». Il sera toujours temps d’aviser « dans trois à cinq ans, lorsque les indicateurs réels du marché nous indiqueront la marche à suivre ». La licence d’OTA arrivera alors à expiration. Des conditions autrement plus favorables pour la négociation.

 

  1. OTA (Orascom Telecom Algérie) est l’entreprise créée pour exploiter la marque commerciale Djezzy. Pour simplifier, on utilise indifféremment Djezzy ou OTA.
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