Ahmed Ben Bella, un géant d’un autre temps

Par Abed Charef

Il a côtoyé les plus grands : Che Guevara, Nasser, Fidel Castro, Mao Tsé Toung et Tito. Il a détrôné Messali Hadj. Il a mis au pas les colonels qui ont dirigé d’une main de fer la révolution algérienne. Il a symbolisé l’Algérie en lutte, pour sa libération puis pour la libération d’autres contrées d’Afrique et du monde arabe. Il était devenu une icône du Tiers-Monde, un de ces symboles que les années et les misères de la vie n’arrivent à écorner.

C’est le côté flamboyant d’Ahmed Ben Bella, premier président de l’Algérie indépendante, décédé mercredi à Alger à l’âge de 96 ans. Car la vie a aussi réservé à ce militant infatigable un côté dramatique : l’homme a passé un quart de siècle de sa vie en prison, et une dizaine d’années en exil. Il a connu la détresse, le désespoir, subi les pires des humiliations, mais il a souvent réussi à rebondir.

Né pendant la première guerre mondiale à Nedroma, près de Tlemcen, Ahmed Ben Bella a fait le coup de feu pendant la seconde guerre mondiale. Très grand, coléreux, n’hésitant pas à faire le coup de poing, doté d’un courage physique remarquable, il a participé au débarquement en Italie, attirant déjà les regards. Comme Mustapha Ben Boulaïd et d’autres dirigeants historiques de la révolution, il fait ses classes militaires dans ce conflit, ce qui l’a conduit, plus tard, à envisager plus facilement que les « intellectuels » du parti l’idée de lancer la lutte armée.

A la fin des années quarante, il se retrouve naturellement à la tête de l’OS, en compagnie, déjà, de Hocine Aït-Ahmed. Ils organisent l’attaque de la poste d’Oran, en 1950, pour financer la lutte armée. Mais l’OS est démantelée, et Ben Bella se retrouve en prison, comme nombre de cadres de l’organisation qui n’avaient pas basculé dans la clandestinité.

Ben Bella réussit à s’évader et s’installe en Egypte, qui connait alors, avec l’avènement des officiers libres, une grande effervescence. La préparation de la lutte armée en Algérie est organisée en coordination avec la délégation extérieure. Mourad Didouche, Mustapha ben Boulaïd, Krim Belkacem, Rabah Bitat, Larbi Ben M’Hidi et Mohamed Boudiaf forment le groupe de l’intérieur, alors que Ben Bella, Aït-Ahmed et Mohamed Khider sont les principaux dirigeants de l’extérieur.

Une fois la guerre de libération déclenchée, il faut la gérer. Ben Bella, qui prône un internationalisme teinté d’arabisme, se lie d’amitié avec Nasser, et devient la personnalité la plus en vue parmi les dirigeants du FLN. L’homme est courageux, il tient un discours enflammé et radical, il réussit à soulever l’enthousiasme des foules avec un discours populiste. Il devient l’interlocuteur des médias et s’impose, de fait, comme le dirigeant le plus charismatique.

Pourtant, Ahmed Ben Bella a une formation politique superficielle. C’est un homme d’action, pas un intellectuel. Ses initiatives sont souvent improductives. Mais le mythe grandit, et il est préservé lorsque l’armée française décidé de détourner l’avion marocain qui transportait les dirigeants de la révolution algérienne, en octobre 1956. Ben Bella reste en prison jusqu’à l’indépendance, mais lors de la proclamation du GPRA, en septembre 1958, il est désigné ministre d’Etat.

A l’approche de l’indépendance, l’armée des frontières, qui s’apprête à prendre le pouvoir, cherche un dirigeant historique pour la parrainer. Ahmed Ben Bella se révèle le plus conciliant. Houari Boumediène, puissant chef d’état-major de l’ALN, lui propose le deal. Il sera son ministre de la défense.

Ben Bella parait alors indétrônable. Il jouit d’une très grande popularité en Algérie, et d’un prestige international exceptionnel. Pourtant, le pays part à la dérive. L’euphorie de l’indépendance reconquise laisse place aux premiers doutes, alimentés par le comportement Ben Bella lui-même : il est autoritaire, cassant, et n’hésite pas à mettre en prison des dirigeants prestigieux, comme Boudiaf et Aït-Ahmed. La dérive s’accentue quand l’arbitraire s’installe et la torture devient une pratique courante.

Ben Bella est alors au sommet de son pouvoir. Il s’apprête à vivre une apothéose, une consécration : la tenue d’un sommet afro-asiatique à Alger. Il n’en aura pas le temps. Houari Boumediène le dépose, et le met en prison pour une longue période. Il ne retrouvera la liberté que sous Chadli Bendjedid, près de dix sept ans plus tard.

Beaucoup s’attendaient à ce que l’homme s’installe dans une paisible retraite, mais lui a un tempérament totalement différent. Il s’exile, crée un parti, le Mouvement Démocratique en Algérie (MDA), et se rapproche de Hocine Aït-Ahmed. Ils organisent une conférence de presse commune à Londres, ce qui apparait comme une sérieuse menace pour le pouvoir en place à Alger. La réaction est d’une extrême brutalité : Ali Mecili, ami d’Aït-Ahmed et principal artisan du rapprochement, est abattu de plusieurs balles dans la tête en avril 1987. Les partisans de Ben Bella sont jugés par la cour de sûreté de l’Etat et condamnés à de lourde peines de prison.

Mais pour Ben Bella, c’est déjà le déclin. Il fait partie de l’histoire, et il n’arrive visiblement pas à s’en rendre compte. Avec l’ouverture politique amorcée après les évènements d’octobre 1988, il organise son retour avec un imposant cérémonial, mais son retour est un flop. Son parti n’a aucune assise, et son discours ne passe plus. Les jeunes ont d’autres idoles, et ne connaissent plus Ben Bella.

Et puis, l’Algérie subit d’autres difficultés, et Ben Bella en est désigné comme responsable. L’école ? Il est accusé de l’avoir sinistré en ramenant des milliers d’enseignants égyptiens à l’indépendance, des enseignants qui seraient responsables de la propagation de l’islamisme. L’autoritarisme ? C’est encore lui. Un nouveau discours s’installe dans le pays : si l’Algérie va aussi mal, c’est qu’elle est mal partie. Et Ben Bella est le principal responsable de ce mauvais départ, selon ce discours primaire, qui ne tient pas compte de qu’était l’Algérie après sept ans et demi de guerre.

Ce qui donne cette image contrastée, relevée par un analyste : Ben Bella est une icône dans le Tiers-Monde, un des symboles les plus puissants du militantisme des années cinquante et soixante, mais dans son pays, son image a été fortement altérée.

Ce n’est pas le premier symbole que l’Algérie détruit.

 

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