Alger-Athènes, le temps d’une crise

Le socialisme est passé de mode. Mais le capitalisme est un luxe que l’Algérie ne peut même pas s’offrir. Car le capitalisme a ses règles qui finissent tôt ou tard, par imposer des normes de fonctionnement. Ce que redoute l’Algérie, où la norme est une hérésie.

Par Abed Charef

Crise du capitalisme ? Non, c’est une crise due à l’absence de capitalisme. Un analyste grec vient de jeter un pavé dans la mare en réfutant les analyses traditionnelles de la crise que subit son pays. La Grèce, soutient-il, n’est pas entrée dans l’ère du capitalisme. Elle n’a pas connu la production industrielle, ni les grandes entreprises exploitant une main d’œuvre bon marché.

Son agriculture n’a pas évolué non plus. Elle est toujours dominée par de petits propriétaires, qui exploitent eux-mêmes, avec quelques ouvriers, leurs fermes. La Grèce est d’ailleurs le pays d’Europe qui le plus de propriétaires terriens, dit-il à l’appui de sa démonstration.

Ce décalage de la Grèce par rapport aux pays de l’Europe de l’ouest est le résultat d’une évolution historique qui a fait que la société grecque était plus proche de l’empire ottoman que de l’Europe. Les structures économiques ont peu évolué dans cette partie de l’est de l’Europe, restée en marge de l’expansion du capitalisme triomphant. Et quand la Grèce est entrée dans la modernité, il y a quelques décennies, elle n’avait pas les institutions en mesure d’accompagner et de gérer le changement.

Au bout du compte, quand la Grèce s’est débarrassée de la dictature des colonels, elle a été portée à bout de bras par l’Europe. Elle a alors pris un chemin semblable à celui de l’Espagne et du Portugal : la démocratie lui a ouvert les portes de l’Europe, et l’Europe a consolidé le processus démocratique. Certains secteurs de l’économie grecque ont alors rapidement évolué, en raison du contact soutenu avec les pays européens les plus avancés, et aussi pour répondre aux besoins de ces pays. L’exemple le plus évident est le tourisme, qui a transformé une partie du pays.

Par contre, l’autre Grèce est restée en l’état. La production industrielle a peu évolué, les structures sociales sont restées figées, le rapport au travail n’a pas changé. L’informel a conservé une large place dans l’économie, mais une législation de complaisance, comme celle qui concerne la marine marchande, a été maintenue en vigueur, créant une situation totalement archaïque : plus on gagne de l’argent, moins on paie d’impôts.

Mais c’est surtout la Grèce institutionnelle qui a failli. Tout le monde fournissait de faux bilans, et tout le monde fermait les yeux, faisant semblant de croire à des chiffres maquillés. Tant que l’Europe était prospère et fournissait les fonds, la Grèce en a tiré profit. Jusqu’à ce que la crise révèle l’immense supercherie. Mais ce n’est pas une crise du capitalisme en Grèce : c’est une crise politique et morale.

Cette analyse, proche de la caricature, formulée à propos de la Grèce, rappelle étrangement la réalité algérienne, où un ministre en poste, Hamid Temmar, qui n’a jamais brillé par sa rigueur, vient de mettre en doute les chiffres qui lui sont fournis sur l’emploi. Après avoir exercé les fonctions de ministre de manière parfaitement inutile pendant une décennie, M. Temmar a fini par avouer que lui aussi fonctionnait sur de bases qui étaient fausses.

Son aveu révèle que l’Algérie ne souffre pas non plus des méfaits du capitalisme, mais peut-être du non passage par le capitalisme. Car celui-ci a des règles, codifiées ou non. Qu’il s’agisse d’un capitalisme sauvage ou régulé, d’un capitalisme thatchérien ou scandinave, qu’il prenne en charge le volet social ou qu’il s’en désintéresse totalement, celui-ci a des tares, mais il comporte un volet positif : on sait à quoi s’en tenir.

Le capitalisme crée des marques. On serait bien en peine de trouver, en Algérie, une marque reconnue, à l’exception peut-être de Hamoud Boualem. Il fabrique des produits destinés à un public de consommateurs. Le « capitalisme » algérien en fabrique si peu. Son marché de l’automobile atteindra bientôt un demi-million de véhicules par an, plus que la Suisse et presque autant que la Belgique, mais il ne produit pas un seul véhicule. Pire : il n’arrive même pas à commercialiser les véhicules importés dans des conditions décentes.

Le capitalisme a, historiquement, créé de la concurrence entre firmes qui se battent sur les marchés. Celle qui échoue disparait. L’Algérie crée une concurrence entre produits étrangers. Véhicules allemands, français, japonais, coréens et chinois se livrent une concurrence à mort, alors que le capital algérien, absent de la compétition, n’arrive même à jouer le rôle d’arbitre.

Dans les pays de tradition capitaliste, la lutte a longtemps opposé travail et capital. C’est simplificateur, voire simpliste, mais c’est une grille qui a permis à des générations entières de trouver des repères, des lignes de démarcation pour s’engager politiquement et se battre. En Algérie, une grève chez Cevital est considérée comme une trahison, et le travailleur est souvent contraint de faire grève contre le syndicat maison avant d’engager de vraies batailles syndicales.

L’essentiel de l’activité du capital en Algérie ne consiste pas à créer des produis et des richesses, mais à transférer de l’argent public vers le privé. Sous une forme ou une autre. Détournements, corruption, marchés obtenus de manière déloyale, privatisations, mais aussi aides de toutes sortes, exemptions fiscales, effacement de dettes, prêts sans intérêt, suppressions de taxes, sont autant de pratiques publiquement revendiquées et obtenues par les organisations patronales. Comme si elles allaient de soi. L’ancien chef de gouvernement Belaïd Abdessalam a ainsi cité ce célèbre capitaine d’industrie qui a bénéficié d’une ligne de crédit en millions de dollars : non seulement il n’a pas remboursé le prêt, mais il n’a même pas daigné payer les impôts sur la transaction !

Ceci est la réalité de l’Algérie. Le discours de Louisa Hanoun n’y changera rien. Dans une telle conjoncture, brandir la menace du grand soir relève de l’absurde. Par contre, franchir un pas vers l’établissement de règles politiques et économiques constituerait une grande avancée. Même si cela peut apparaître dénué d’ambition.

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