Miracle à Alger

Comment, avec dix pour cent des voix, réussit-on à rafler la mise au parlement ? C’est l’histoire du hold-up réalisé par le FLN lors des élections législatives du 10 mai 2012. Ce qui explique qu’au moment où vent de changement souffle sur le monde arabe, et même l’Europe, l’Algérie choisit « démocratiquement » de consolider ses impasses et ses échecs. Un miracle.

Par Abed Charef

Le miracle a eu lieu. Il n’a pas été accompli par une quelconque puissance supérieure, ni par un chef de zaouïa inspiré, même si le vainqueur des élections législatives, Abdelaziz Belkhadem, prend un look qui se rapproche plus du chef de zaouïa que du dirigeant politique. Le miracle est l’œuvre des hommes, des Algériens, qui ont discrètement mis en place un système électoral dont personne n’a anticipé les résultats. C’est donc un formidable tour de passe qui a été réalisé, avec un résultat limpide, tant l’illusion était parfaite. La foule, en transe, n’y a mis vu que du feu.

Même la très charmante Hilary Clinton s’est laissée séduire. La secrétaire d’Etat américaine s’est en effet félicitée de l’avancée démocratique enregistrée en Algérie lors de ces élections législatives du 10 mai 2012. C’est une « avancée sur la voie de l’Algérie vers des réformes démocratiques », a-t-elle dit, ajoutant que « ces élections –et le nombre élevé de femmes élues– sont une avancée bienvenue », d’autant plus que le scrutin  » a permis aux Algériens d’exprimer leur volonté ».

La bénédiction américaine ne donne que plus de relief au miracle algérien, réalisé à l’issue d’une opération géniale. Ou machiavélique. Pour y voir plus clair, il faut revenir quelques mois en arrière, et se replacer dans le contexte de 2011. A ce moment-là, le pouvoir algérien, bousculé par le printemps arabe, promettait quelques réformes pour désamorcer la crise. Mais il était contraint de faire face à quatre défis qui semblaient impossibles à atteindre: organiser des élections acceptables irréprochables, garantir une participation élevée, s’assurer le maintien du pouvoir traditionnel, et séduire les étrangers. Ce qui paraissait impossible il y a six mois a été atteint au-delà de tout espoir.

En reprenant point par point ces objectifs, on relève qu’à l’exception de certaines anomalies qui résultent plus de la déliquescence de l’état qu’une volonté de fraude, le vote s’est déroulé dans des conditions acceptables. Les observateurs de l’Union européenne n’y ont d’ailleurs vu que du feu. Et tous les commentaires émanant de l’étranger sont plutôt flatteurs.

La participation a été de 42 pour cent. Dans l’absolu, le chiffre signifier une certaine désaffection envers la politique. En Algérie, il prend un autre sens. Le chiffre est meilleur que celui de 2007. Il y a donc progrès. Le ministre de l’Intérieur Daho Ould Kablia a beaucoup insisté sur cet élément, et c’est ce que tout le monde aura retenu.

Accès à la télévision durant la campagne électorale, stricte neutralité affichée de l’administration, plaintes contre des ministres supposés avoir enfreint les règles électorales, une commission électorale qui multiplie les mises en garde, tout participait à séduire les observateurs à exprimer leur satisfaction. Certes, le ministère de l’intérieur a bien refusé de donner le fichier électoral, qui relève, selon lui, du secret d’état, certes, des débordements ont été enregistrés, mais rien de significatif n’est venu entacher le déroulement du scrutin.

Tout ceci a été obtenu grâce à des mesures prises en amont, bien avant le vote. Et c’est là que le pouvoir a fait preuve de machiavélisme. Il a réussi à inciter à une participation plus élevée que d’habitude en multipliant les candidatures. Cette décision a eu un effet mécanique : plus de listes, donc plus de clientèles, plus de participation, etc.

Autre exploit réussi par le pouvoir : empêcher que l’augmentation de la participation n’influe sur les résultats du vote, à un moment où la rue a tendance à exprimer son ras-le-bol et sa défiance envers le pouvoir. Mieux, l’augmentation de la participation doit, si possible, consolider le pouvoir en place, à travers les partis de l’Alliance présidentielle, FLN, RND et Hamas. Comment ? En faisant en sorte que les nouveaux votants, ceux risquent de voter pour des candidats autres que ceux du pouvoir, le fassent pour rien. C »est ce qui a été fait avec la règle des cinq pour cent.

Prenons le cas d’une wilaya précise, Aïn-Defla, où il y a 440.000 inscrits. Le nombre de votants s’est élevé à 190.000. Il y avait 50 listes au total. 47 d’entre elles ont obtenu entre quelques centaines et sept mille voix. Elles n’ont pas atteint le seuil des cinq pour cent, et elles ont donc été éliminées. Au final, ce sont donc plus de 100.000 voix, réparties entre 47 listes, qui ont été exclues. Il restait à distribuer les dix sièges entre trois partis qui, ensemble, ont obtenu moins de 40.000 voix !

Toujours à Aïn-Defla, le FLN a obtenu 18.000 voix, soit dix pour cent des suffrages exprimés. Avec ce résultat, il a raflé cinq sièges sur les dix mis en jeu. C’est le miracle FLN : comment remporter la moitié des sièges du parlement avec seulement dix pour cent des voix !

Le dispositif mis en place a donc pleinement rempli son rôle. Il ne reste plus qu’à en gérer quelques petits effets secondaires indésirables : comment gérer tous les nouveaux partis qui ont été agréés pour pousser la participation vers le haut ? Comment gérer les clientèles qui s’estiment flouées ? Comment transformer un conglomérat de députés en un vrai parlement ?

Mais ce sont là des questions qui seront abordées plus tard. Pour l’heure, il faut savourer la victoire, et apprécier le miracle réalisé par Daho Ould Kablia.

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1 commentaire

  1. copi35

     /  15 mai 2012

    Ce qui m’irrite c’est qu’aucun des journalistes, analystes, etc, n’avait pu prédire ça avant les élections, pourtant la « clé 85 » était là depuis un bon moment. Il y a lieu d’admettre le génie machiavélique du système et de se demander où on serait l’Algérie si un tel génie a été utilisé au service du pays et du peuple depuis 50 ans.

    Réponse

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