Quand le FLN perd la tête

 

Le FLN fête une victoire obtenue avec dix pour cent des suffrages. Une attitude qui confirme que ce parti a perdu toute profondeur historique, et tout sens des responsabilités.

 

Par Abed Charef

Inusable FLN. Il a réussi une nouvelle prouesse en cette journée du 10 mai 2012, raflant près de la moitié des sièges à l’Assemblée Nationale, à l’issue d’un curieux scrutin. Il a relégué loin derrière lui son principal concurrent, le RND du premier ministre Ahmed Ouyahia, tout comme il a balayé les craintes d’une vague verte qui menaçait l’Algérie dans le sillage du printemps arabe. « L’Alliance verte », qui promettait une issue « tunisienne » ou « égyptienne » aux élections, a en effet fait piètre figure face à l’exploit du FLN.

Mais la victoire du vieux parti sonne comme une alerte très grave, pour lui et pour le pays. C’est un signal d’alarme qui, en d’autres temps, aurait poussé un parti portant l’héritage du FLN à se remettre totalement en cause et à réviser tous ses choix. Car au-delà de la victoire, très factice, obtenue aux législatives, ce sont les non-dits de ce vote qui portent le plus de signification.

Cette victoire est en effet un signal d’alarme, un coup de tonnerre dans le ciel d’Algérie. Tout montre que la digue est sur le point de lâcher, que le torrent menace de tout emporter. Les dirigeants du FLN sont conscients de cette situation ? Ont-ils gardé quelque lucidité pour mesurer le danger qui guette ? Rien ne le laisse supposer. Plus grave encore, tout semble indiquer que le parti reste enfermé dans ses certitudes et ses impasses, enfonçant davantage le pays dans ses dérives, alors que ses dirigeants restent préoccupés d’abord par leur pouvoir, leurs privilèges, leurs disputes interminables et l’échéance de 2014 qui les tétanise.

Certes, le simple militant peut fêter les 220 sièges obtenus par le FLN aux législatives, ainsi que la première place décrochée dans une compétition où la fraude, au sens traditionnel, n’a pas été très présente. Il peut même se vanter de posséder le meilleur appareil électoral du pays, ainsi que la meilleure implantation sociale et géographique.

Mais pour des dirigeants qui devraient penser au pays, aux menaces qui pèsent sur lui, à la faiblesse des institutions et des organisations politiques, les choses devraient être radicalement différentes. Le FLN n’a gagné ni par la force de son programme, ni grâce à la présence de ses militants. Il doit d’abord sa victoire au travail de sape engagé depuis deux décennies par le pouvoir, dont il fait partie, pour détruire tout ce qui peut constituer une alternative au régime actuel. Et, de fait, le FLN n’a en réalité pas de concurrent, la seule menace venant de son clone, le RND, et des islamistes du pouvoir menés par le MSP de Bouguerra Soltani.

Le FLN n’est plus capable de gérer le pays. Il n’a ni hommes, ni doctrine pour le faire. Miné par les divisions, vivant d’une rente historique et de sa proximité avec le vrai pouvoir, il en est arrivé à devenir un vrai repoussoir. Les nouvelles générations ne veulent même plus s’intéresser à l’histoire de leur pays car elle est reliée au FLN, et ils refusent de croire que ce parti ait pu mener cette épopée de la guerre de libération. Seul acte de sincérité du FLN : il reconnait qu’il n’a pas de programme. Comme ses alliés de l’alliance présidentielle, il affirme appliquer le programme du chef de l’Etat.

Cette dérive a amené le FLN vers un autre monde, totalement différent de ce qui avait motivé sa création et fait son épopée. Il fonctionne par les coups tordus, les opérations de redressement, les manipulations et le retournement de veste. Il arrive au pouvoir par la ruse et la tromperie, et l’exerce par la corruption, le clientélisme et la distribution de la rente.

Mais ce qui, plus que tout, devrait inquiéter le FLN, c’est le décalage entre la société algérienne et sa représentation politique. Car le système mis en place a complètement déformé les règles de la représentation. Selon les projections les plus crédibles, le FLN, qui détient la moitié des sièges au parlement, n’a obtenu que dix pour cent des voix. A Alger, malgré les fameux bureaux de vote spéciaux, il n’a obtenu que 80.000 voix sur 560.000 suffrages exprimés, ce qui constitue un chiffre très faible. Le chiffre devient encore plus cruel pour le FLN quand on sait que ses 80.000 voix portent sur plus de 1.800.000 inscrits. Ce qui signifie que seuls 4.5 pour cent des Algériens en âge de voter ont choisi le FLN.

Cette désinvolture, cette inconscience, affichées envers le sort du pays, auraient pu être sans importance s’il s’agissait d’un petit parti, ou d’une formation sans responsabilité particulière ni charge symbolique. Mais il s’agit en l’occurrence du parti supposé avoir le meilleur ancrage historique et le plus fort enracinement dans l’histoire du pays. Dans une conjoncture marquée par une fragilité des institutions et du lien social, face une société éparpillée, déstructurée, sans repères, dans un pays où l’émeute est une pratique quotidienne et une forme de gestion de la société, le FLN était supposé apporter un minimum de garanties, de sérénité, d’assise à un pays qui en a tant besoin. Il a fait preuve d’une légèreté incroyable, qui frise l’irresponsabilité, en criant à la victoire avec dix pour cent des suffrages, dans un désert politique.

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