Ça bouge enfin au Sahara Occidental

Le Maroc veut récuser l’émissaire de l’ONU au Sahara Occidental, l’américain Christopher Ross. Avec un objectif : l’empêcher d’effectuer une visite qui risque de déraper au Sahara Occidental.

Par Abed Charef

Elections législatives en Algérie, élections présidentielles en France, troubles en Libye, crise au Mali, où des groupes islamistes font sécession et veulent installer une « khilafa » dans le nord du pays : l’actualité a été plutôt agitée depuis un mois, aussi bien en Algérie que dans son environnement immédiat, ce qui a laissé peu de place pour parler du Sahara Occidental, alors qu’un évènement d’importance est intervenu dans ce conflit.

En effet, alors que le conflit sahraoui semblait s’enliser, installant toute la région dans l’impasse, une brusque agitation a repris, après la décision du Maroc de récuser l’émissaire des nations-Unies, l’américain Christopher Ross. L’émissaire de Ban Ki-Moon est accusé par le Maroc de mener un travail « partial et déséquilibré », et d’adopter « des comportements, contrastés s’écartant des grandes lignes qui ont été tracées par les négociations au Conseil de sécurité ». Autrement dit, le Maroc estime que M. Ross prend des initiatives favorables au Front Polisario, ne relevant pas de sa mission.

Quelques rappels. M. Ross a été désigné émissaire spécial de l’ONU au Sahara Occidental pour maintenir les contacts établis entre le Maroc et le front Polisario, depuis que les deux parties ont accepté de confier leur sort aux Nations-Unies. L’émissaire de l’ONU veille ainsi à maintenir des discussions entre marocains et Sahraouis de manière cyclique à Manhassat, près de New-York, en présence d’observateurs de l’Algérie et de la Mauritanie. Il présente un rapport au Conseil de sécurité, un rapport qui sert de base au renouvellement du mandat des forces des Nations-Unies (Minusro), présentes au Sahara Occidental.

Les résultats des rencontres entre le Maroc et le Polisario, organisées par M. Ross, demeurent mitigés. Les discussions n’ont pas permis d’avancer dans la solution du conflit, chaque partie maintenant sa position : droit à l’autodétermination et indépendance pour le Polisario, autonomie pour le Maroc. Ces rencontres permettent toutefois de maintenir un minimum de dialogue, d’entretenir des contacts réguliers, au moins pour la gestion des affaires courantes, et d’encadrer le conflit dans un cadre onusien.

M. Ross a un rôle central dans ce dispositif. Il a un mandat dont les contours sont forcément élastiques, pour pousser les deux parties à une solution. Le contenu de sa mission lui donne une certaine marge, indispensable dans ce genre de situation. Il peut prendre des initiatives, et celles-ci peuvent réussir, ou échouer.

Avant lui, l’ancien secrétaire d’état américain James Baker avait déjà joué ce rôle, sans enregistrer d’avancée significative. Nombre d’analystes avaient cependant relevé qu’à la fin de sa mission, il avait fini par éprouver une certaine sympathie pour les sahraouis, alors que la position traditionnelle américaine est plutôt favorable au Maroc.

Cette fois-ci, M. Ross a fortement indisposé les Marocains sur deux points. Dans son rapport au conseil de sécurité, il a demandé à la partie marocaine « d’améliorer la situation des droits de l’homme » au Sahara Occidental. C’est un point qui fait d’autant plus mal que, depuis qu’il a accepté de mettre les armes de côté, le Polisario insiste fortement les Droits de l’Homme, un sujet particulièrement sensible auprès de l’opinion occidentale.

L’émissaire de l’ONU envisage également d’effectuer une visite au Sahara Occidental, ce qui irrite fortement le Maroc. Sur place, le Polisario peut en effet organiser des manifestations d’envergure, qui peuvent donner du conflit une image totalement nouvelle et changer le climat politique au Sahara Occidental. C’est ce que redoute le plus le Maroc, car une démonstration de force de la volonté d’indépendance des Sahraouis peut faire basculer le conflit.

Les dirigeants marocains ne s’y sont pas trompés. Ils ont déclenché un tir de barrage contre M. Ross, accusé de « dépasser ses prérogatives » et de « s’ingérer de façon flagrante dans un conflit où il est censé faire preuve de neutralité ». Un dirigeant marocain est allé plus loin, accusant M. Ross de « s’acharner contre le Maroc ». L’objectif est clair : déclencher un tir nourri contre l’émissaire de l’ONU, pour le discréditer, éventuellement le récuser, et tenter de le faire remplacer. Et entretemps, éviter, coûte que coûte, qu’il n’effectue une visite au Sahara Occidental, avec tous les risques de dérapage qu’elle comporte.

Ne serait-il pourtant pas légitime, pour un émissaire de l’ONU dans un territoire faisant l’objet d’un conflit, de se rendre sur les lieux librement, pour y rencontrer les populations locales ? Le secrétaire général de l’ONU , M. Ban Ki-Moon, ne s’est pas laissé faire. Il a réagi fermement à la décision marocaine, en renouvelant « toute sa confiance » à son émissaire. Mais M. Ban Ki-Moon n’est pas maître du jeu. Les Etats-Unis et la France sont les principaux acteurs qui peuvent influer sur une décision du conseil de sécurité, ou carrément l’imposer, pour orienter le conflit dans la direction souhaitée.

Or, les deux pays sont plutôt favorables à la thèse marocaine d’autonomie, affirmée notamment par la secrétaire d’Etat américaine Hilary Clinton, et par la patronne du parti socialiste français Martine Aubry. Mais le front Polisario a indéniablement marqué un pas dans cette affaire, car pour soutenir le Maroc, les Etats-Unis seront contraints de désavouer leur propre diplomate, en pleine période électorale. Ce qui présente certains risques.

Quant au président François Hollande, il devra bien mettre en cohérence les idées démocratiques qu’il prône, son discours sur la rupture avec la fameuse Françafrique, et la situation au Sahara Occidental. Une rupture avec la politique de son prédécesseur, qui séjourne au Maroc depuis qu’il a quitté la présidence française, pourrait au moins pousser François Hollande à prôner une solution démocratique au Sahara Occidental. Pourra-t-il le faire, ou bien les intérêts d’Etat, et la connivence traditionnelle avec le Maroc, finiront-ils par prendre le dessus ?

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