Quand la force d’inertie paralyse les forces du changement

 

La crise révèle les archaïsmes, tous les archaïsmes. Y compris dans les courants les plus démocratiques, et au sein des franges les plus aptes au changement. L’expérience du FFS avec les législatives du 10 mai a montré que la force d’inertie a tout paralysé.

 

Par Abed Charef

La formule était osée. En plaidant pour la participation du FFS aux élections législatives du 10 mai, qu’il savait pourtant ni propres ni équitables, Hocine Aït-Ahmed a utilisé deux formules célèbres. Les candidats du FFS ne vont pas à la « mangeoire », avait-il dit, pour prévenir à l’avance toute critique sur ce thème. Et il fallait la caution et le poids de cette personnalité d’envergure pour convaincre de la sincérité des futurs élus FFS, dans un climat où la course au râtelier était devenue un sport national.

Mais la sentence la plus lourde de sens était celle relative à la situation politique du pays, marquée par un statuquo mortel. Pour y remédier, M. Aït-Ahmed affirmait vouloir « introduire du mouvement dans le statuquo ». Un jeu de mots, pour faire joli, et un peu savant, avaient moqué les uns. Une formule alambiquée, pour justifier l’injustifiable, avaient rétorqué d’autres. Jusqu’à ce le temps révèle à quel point l’analyse était juste, y compris quand le FFS a reçu en pleine figure l’onde de choc de sa décision de participer aux élections. Il s’est rendu alors compte que lui-même était largement contaminé par la force d’inertie, devenue la principale arme, souvent inconsciente, du pouvoir.

Cette ambition de mettre du mouvement pour faire bouger les lignes répond à une question centrale : par où faut-il commencer s’il y a volonté de changement ? Où se trouve le pouvoir à qui il faut s’adresser ? Et en fait, pourquoi cet immobilisme, alors qu’un consensus national semble se dégager sur la nécessité du changement ?

Abderrahmane Hadj Nacer se demandait récemment, lui aussi, qui exerce le pouvoir, où se trouve l’autorité. Il n’a pas pu apporter de réponse. Le DRS ? l’armée ? les clans ? les nouveaux capitalistes ? Ahmed Ouyahia a tenté d’apporter sa réponse: c’est l’argent qui commande le pays, ou la mafia. Peut-être les deux. En fait, la réponse de M. M. Ouyahia révèle la pauvreté politique du personnage : il est aux commandes du pays depuis deux décennies pour réaliser en fin de compte que la mafia et les forces de l’argent auraient pris le pouvoir !

Le système en place n’est plus capable de quoi que ce soit. Il ne peut ni avoir un projet, ni piloter un programme, ni avoir une ambition quelconque pour le pays. Il se contente d’être là, de gérer au jour le jour, par la seule force d’inertie. Il sait réagir, pas agir. Il est incapable de construire un petit bout de rue au bon moment, mais il peut construire une très belle route au lendemain d’une émeute, qu’il aura durement mâtée. Il ne peut pas organiser une évolution harmonieuse des salaires, avec des augmentations régulières, qui tiennent compte de la maitrise de l’inflation, de l’évolution de la masse monétaire et des priorités accordées à tel ou tel secteur. Mais il peut décider de fortes augmentations de salaires au profit de nombreuses catégories sociales le lendemain d’une émeute, juste pour avoir la paix. Il utilise alternativement la matraque et le chèque pour assurer sa survie, mais il est incapable d’organiser une réunion entre partenaires sociaux pour engager de vraies discussions.

Addi Lahoauri notait que l’armée et le DRS pensent que la démocratie menace l’unité du pays. Une pensée figée crée ce sentiment de peur, cette crainte de l’inconnu, et renforce ce conservatisme qui veut que « el moualfa khir mene ettalfa » (le danger que tu connais est préférable à celui que tu ne connais pas). Le pouvoir se croit dès lors contraint de combattre toute innovation, tout changement, y compris dans ses propres rangs.

Ce système politique, qui est dans l’impasse la plus totale, a horreur du mouvement. Toute initiative nouvelle crée un déséquilibre tel qu’il risque de détruire l’édifice. Pour organiser une élection susceptible de séduire des observateurs internationaux, il ouvre la télévision pour quelques semaines. Suffisant pour que les gens entendent parler du rôle de l’armée, du DRS, des walis qui trafiquent les élections pour leurs candidats, de la corruption au niveau local et national. C’est trop pour lui. Il faut vite fermer la parenthèse.

C’est cet ordre-là que M. Aït-Ahmed voulait bousculer. Il a voulu y introduire du mouvement. Il a tenté d’ébranler un statuquo absolu, une situation totalement figée. Il voulait que le FFS soit l’instrument qui ébranle cet édifice. Le résultat est là, limpide : c’est le FFS qui a reçu le coup en pleine figure. C’est lui qui a été ébranlé. Pour une raison inattendue : le statuquo, l’immobilisme, la force d’inertie ont conquis des espaces qu’on ne soupçonnait pas, des lieux qu’on croyait à l’abri. Et puis, on découvre brutalement que le FFS lui-même était dans l’immobilisme, dans une situation confortable d’opposant professionnel, où le risque de se tromper était égal à zéro parce que parti prenait zéro initiative !

Feu Dahmane Aïssat, un proche d’Aït-Ahmed, avait mené le débat sur les élections il a cinq ans déjà. La même question se posait déjà : fallait-il participer ou non ? Evoquant la question du boycott, Dahmane Aïssat disait que cette option le dérangeait, non par ce qu’elle impliquait, mais parce qu’elle était vieille, ancienne, alors que lui voulait être dans un parti d’initiatives, offensif, à l’avant-garde du débat d’idées et des luttes politiques. Comment mobiliser les Algériens pour le boycott, quand le boycott est assimilé à ne rien faire, disait-il.

Et voilà qu’aujourd’hui, le FFS a tenté de sortir du boycott, de prendre des risques. Il ne s’agit pas de compromis, ni de compromissions. Le FFS n’a pas abdiqué, il n’a pas cédé, il n’a conclu aucun accord secret, ni aucun arrangement. Mais dans l’autre bord, Karim Tabou n’est pas un traitre, les partisans du boycott ne sont pas des casseurs de parti. Ils sont même plus proches de la ligne traditionnelle du FFS, en ce sens que leur parti est plus enclin à boycotter qu’à aller explorer d’autres chemins plus complexes ! Mais dans ces situations, il est tellement plus facile d’être radical ! C’est si confortable de prôner la pureté des sentiments, la radicalité des positions, la conformité aux dogmes et principes qui ont fait le parti.

On trouve ces situations dans tous les moments historiques importants : quand un mouvement choisit d’abandonner les armes pour aller aux négociations et tenter le parti de la paix, par exemple. Ou quand un mouvement sort de la clandestinité, laissant ses courants les plus radicaux dénoncer les traitres qui ont abandonné le terrain de la lutte. Ce sont des schémas classiques qui se sont souvent répétés à travers l’histoire. Les accords d’Evian ont été dénoncés par quatre dirigeants algériens de premier plan, dont Houari Boumediène, et Mandela lui-même a été violemment attaqué par des militants qui le soupçonnaient de vouloir brader la lutte anti-apartheid.

Plus prosaïquement, un chroniqueur relevait récemment le radicalisme total qui s’exprime à travers les réseaux sociaux. Ceux qui font la révolution virtuelle tous les joueurs, par le biais d’un clavier et d’une connexion internet, promettant le grand soir, affichent une radicalité à toute épreuve. Ils vont pendre les généraux, juger les dirigeants du RND et du FLN et instaurer le paradis. La même promesse tenue par Abassi Madani en juillet 1991 : il menaçait les généraux, affirmant que les jeunes du FIS allaient « bouffer les chars comme des sandwiches ». C’est l’Algérie qui a été transformée en sandwich, alors que Abbassi Madani remettait les généraux en selle, leur offrant le meilleur alibi du monde pour rester au pouvoir.

Mais en attendant, nos blogueurs dénoncent. Haut et fort. Nos radicaux sont encore plus radicaux. Ils veulent tout, ils n’acceptent aucun compromis. Sans se rendre compte que leur attitude est devenue un élément qui renforce la force d’inertie qui paralyse le pays. Et que le statuquo n’est tenable que grâce à deux partenaires : ceux qui ne veulent pas le changement, et les autres, qui ne font pas ce qui est nécessaire pour que ça change.

L’affaire Tabou a révélé ce que déclenche une volonté de changer les ordres des choses au sein d’un parti, certes démocratique, dirigé par une personnalité de très grande envergure, mais qui est loin d’être la première force politique du pays. Qu’est-ce qui va se passer alors quand se manifestera une volonté de changer les choses à l’échelle du pays ?

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