Les frères musulmans et leur impossible promesse

Gagner les élections a été une épreuve très dure pour les frères Musulmans en Egypte. Mais c’est maintenant que commence le vrai défi : comment réaliser leur impossible promesse de construire une société juste, libre et prospère.

Par Abed Charef

L’armée égyptienne a manœuvré, tergiversé ; elle a monté des combines, fomenté des coups tordus ; elle a c herché des solutions alternatives, et monté des scénario très complexes ; mais au final, elle a cédé. Elle a fini par admettre la victoire de Mohamed Morsi, candidat des Frères Musulmans, aux élections présidentielles organisées en Egypte.

Il a fallu une semaine au Conseil suprême des forces armées, qui dirige le pays depuis la chute de Hosni Moubarak, pour reconnaître publiquement cette évidence. Alors que la victoire de Mohamed Morsi ne faisait aucun doute depuis le succès des islamistes aux législatives, et le résultat sans appel du premier tour des présidentielles, le Conseil a pris le temps de tout verrouiller, et probablement de négocier avec les Frères Musulmans, avant de reconnaitre la victoire du candidat islamiste.

L’enjeu était suffisamment grave pour que le maréchal Hussein Tantaoui, patron de l’armée et président du conseil suprême, prenne toutes les précautions. Héritier d’une longue tradition dans la gestion du pouvoir par l’armée, il ne pouvait se défaire d’une telle charge sans garanties. D’autant plus qu’avec l’accès de Mohamed Morsi à la présidence, l’Egypte s’apprête peut-être à changer d’époque, en admettant, pour une fois, que l’urne désigne qui doit exercer le pouvoir dans le pays.

Le maréchal a donc joué toutes les cartes pour préserver le statuquo. Après avoir exclu de faire élire Ahmed Chafik, ancien général, dernier chef de gouvernement de Hosni Moubarak, il a examiné les possibilités qui restaient : accepter un Frère musulman au poste de président, en le dépouillant de tous les pouvoirs.

Pour y arriver, il a fait invalider les élections législatives qui ont eu lieu en janvier dernier, et qui s’étaient terminées par un raz-de-marée islamiste, avec la moitié des voix pour les frères Musulmans et un quart pour les salafistes de la Daawa salafia. En attendant, l’armée garde encore la possibilité de modeler à sa guise la nouvelle constitution : le pouvoir sera exercé là où l’armée pensera qu’elle aura le plus d’influence, au parlement, à la présidence, à l’état-major des forces armées, qui pourrait être doté de certains pouvoirs, à l’image de ce qui se passait en Turquie, ou dans une nouvelle structure qui pourrait être créée à cet effet.

Ce jeu permettrait à l’armée de préserver son pouvoir et son influence, dans un pays où elle représente la colonne vertébrale du pouvoir. Pour elle, l’enjeu est d’autant plus important que les frères Musulmans, en phase de conquérir la présidence, constituent la plus grande force politique du pays, la seule en mesure de rivaliser avec l’armée. Celle-ci ne pouvait accepter facilement de transférer le pouvoir à son ennemi de près d’un siècle+.

La victoire des frères Musulmans dépasse toutefois ce simple enjeu lié au pouvoir interne et à l’influence. Il concerne également la capacité des islamistes égyptiens à s’adapter à une gestion moderne du pays. Le nouveau pouvoir sera ainsi très surveillé dans le domaine du respect des libertés et des Droits de l’Homme. D’ores et déjà, la gestion du secteur touristique sera un révélateur de cette capacité d’adaptation des frères Musulmans. Le tourisme rapporte dix milliards de dollars à l’Egypte, et offre des milliers d’emplois dans un pays où les équilibres sont très précaires.

L’organisation des frères musulmans devra également gérer le dossier sensible des coptes, qui représentent entre huit et dix pour cent de la population. La coexistence entre communautés n’a guère posé de problèmes pendant de longues décennies, mais des actions, aussi sanglantes que spectaculaires, a ravivé des antagonismes que la société égyptienne avait contenus. Le côté spectaculaire des attentats, et leur impact psychologique, en ont fait une priorité pour tout pouvoir égyptien.

Au plan régional, la victoire des frères musulmans sera attendue sur deux dossiers sensibles. En premier lieu, l’impact qu’elle aura le dossier palestinien, dans lequel l’Egypte s’est installée dans un rôle de modérateur entre Palestiniens et israéliens, après avoir accepté d’être exclue du jeu.

Mais le principal enjeu concernera l’évolution d’une Egypte dirigée par les frères Musulmans. Connaitra-t-elle une évolution semblable à celle de la Turquie, avec un respect des institutions, qui finira par moderniser le pays. Ou bien les frères Musulmans vont-ils se recroqueviller sur leur noyau dur, et s’appuyer éventuellement sur une alliance avec les salafistes, pour réprimer une société dont il sera impossible de satisfaire les revendications économiques et sociales dans un pays en crise ?

Après la Tunisie, l’Egypte est le second pays arabe où les islamistes remportent des élections libres, après la destitution d’un chef d’Etat emporté par la vague du printemps arabe. Mais l’Egypte, en raison de sa démographie et de son statut de pays arabe le plus peuplé, a un poids autrement plus important. A ce titre, l’expérience égyptienne sera déterminante pour de nombreuses sociétés arabes. Soit l’Egypte réussit à concilier libertés et démocratie avec les impératifs de la vie moderne, et elle fait avancer le « modèle turc », pour offrir une nouvelle voie qui servirait de modèle aux sociétés musulmanes; soit, plus probablement, elle naviguera entre un mythe à construire et une réalité beaucoup moins belle, pour buter sur une réalité socio-économique qu’il sera impossible à dépasser.

Ce sera le prix à payer pour dépasser le mythe d’une société idéale, que les Frères Musulmans, et les islamistes de manière générale, brandissent depuis bientôt un siècle. L’Egypte pourra alors faire l’expérience d’une « régression féconde ». A moins que d’ici là, les militaires ne leur donnent de quoi justifier leur échec.

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