Quand l’armée algérienne est courtisée

Cela n’arrive pas tous les jours, et les militaires algériens doivent se demander ce qui leur arrive : tout le monde se met à vanter leurs mérites et à flatter leur égo.

Par Abed Charef

Ah ! Qu’elle est belle, l’armée algérienne ! Puissante, bien équipée, bien entrainée, bien formée, et surfant sur une expérience inégalable dans la lutte antiterroriste. Une armée modèle. Ce ne sont pas seulement les dirigeants algériens qui le disent, mais le discours est désormais relayé par les visiteurs et commentateurs étrangers, qui s’extasient devant cette institution incontournable.

Les visiteurs étrangers, diplomates et hommes politiques, ont introduit cet « élément de langage » dans leurs déclarations publiques. Ça ne coûte rien et ça peut rapporter gros. Responsables américains et britanniques, par exemple, évoquent systématiquement l’expérience « inégalée » accumulée, selon eux, par l’armée algérienne dans la lutte antiterroriste. Nombre d’entre eux, y compris les meilleurs spécialistes du renseignement et les barbouzes les plus chevronnés, affirment qu’ils viennent en Algérie pour « apprendre », ce qui flatte l’égo de leurs interlocuteurs algériens, hommes politiques ou journalistes. Après sa révolution modèle, ses échecs économiques exemplaires, sa guerre civile unique, son expérience démocratique tout aussi unique dans le monde arabe, voici donc l’Algérie qui se retrouve érigée en modèle presque universel.

Mais depuis quelques semaines, un nouveau palier a été franchi. C’est, désormais, à l’armée algérienne que sont directement adressées les louanges. Au détour d’une analyse, un expert en a fait « la plus forte armée de la région, la mieux équipée d’Afrique et du monde arabe ». Les armées sud-africaine et égyptienne sont dépassées, celles du Nigéria et du Maroc ne méritent même pas d’être citées, et l’équipement de l’armée saoudienne est dérisoire. Avec ses Sukhoi, ses chars dernier modèle et ses récents équipements, obtenus grâce à un budget pharaonique, elle a fait son entrée dans le gotha des armées mondiales.

Pourquoi tant de sollicitude ? Tout simplement pour dire que l’armée algérienne doit absolument intervenir au Mali. Cette armée, qui « a combattu les terroristes avec le fer et le feu », et réussi à « endiguer la menace islamiste » en territoire algérien, « doit aller plus loin dans sa logique de lutte antiterroriste, en soutenant une intervention chez son voisin malien », écrit ainsi un éditorialiste. Du reste, l’Algérie pourrait-elle refuser « un devoir d’assistance à un peuple en danger », alors qu’elle a « un devoir d’implication active dans la résolution de la crise au Nord Mali » ?

Non. Il faut le dire simplement : « l’Algérie à un devoir d’intervention au Nord-Mali ». Parce qu’elle constitue la puissance régionale qui a, non seulement les hommes, mais aussi les moyens, pour réduire au silence » les terrorismes d’Al-Qaïda, d’Ansar Eddine et du MUJAO. Et si ces arguments ne suffisent pas, on fait appel à la virilité des Algériens, car leur refus de participer à une intervention militaire constituerait une « mollesse » que « rien ne justifie ».

Résumons-nous : « une intervention militaire au Mali ne peut se faire sans l’Algérie », nous assure-t-on. « La participation de l’Algérie est capitale » à toute opération militaire, mais celle-ci ne doit pas se limiter au volet logistique. Certes, « l’apport logistique promis par l’Algérie en cas d’intervention militaire n’est pas insignifiant. Mais en plus du matériel et de la technologie, il faut des hommes pour s’en servir et pour aller sur le front, et la contribution de l’Algérie, voisine stratégique du Mali, est attendue à ce niveau aussi ».

Un journaliste, s’adressant à M. Abdelkader Messahel, a clairement montré l’état d’esprit qui domine la question malienne. « L’Algérie est un acteur clé dans la sous-région. Peut-elle continuer à ne pas vouloir intervenir au Mali ? », lui a-t-il demandé. Entendre par là : une intervention militaire algérienne dans un pays voisin est une chose normale, naturelle. A l’inverse, une non intervention serait une erreur, anomalie, et même une horreur. D’ailleurs, comment peut-on ne pas intervenir quand ces fanatiques d’Ansar Eddine détruisent les mausolées de Tombouctou et appliquent la chariaa ? Et quand un dirigeant algérien s’est laissé à parler d’intervention militaire, un éditorialiste a écrit, plein d’enthousiasme, que « le dernier verrou qui bloquait une intervention militaire vient de sauter » dès lors que « l’hostilité de l’Algérie quant à la solution armée » s’était estompée.

Tout le monde tient le même discours. Sur le très influent site rue89.com, on considère que l’Algérie est « le leader incontesté de la zone », mais on déplore qu’elle « joue un rôle « ambigu ». Pour appuyer cette sentence, on fait appel à des experts, comme Pierre Boilley, responsable du Centre d’études du monde africain (Cemaf), pour lui dire: « l’Algérie est un acteur important dans la région ? ». « Oui, en effet, répond-il. Elle a le budget et les forces militaires suffisantes pour écraser Aqmi, surtout si elle coordonne son action avec des pays comme la France et les Etats-Unis qui disposent d’une bonne logistique ».

L’économiste Mourad Goumiri, président de l’Association pour la promotion des études de sécurité nationale, s’est demandé pourquoi cette campagne qui veut convaincre que « la puissante armée algérienne» ne fera de la rébellion au Mali qu’«une bouchée». Aujourd’hui, on reconnait à l’Algérie ce statut de puissance régionale courtisée. Mais quand les Occidentaux avaient décidé d’attaquer un autre pays voisin, la Libye, ils n’avaient ni informé ni consulté l’Algérie.

Peut-elle faut-il alors sortir de la politique, et revenir à la vieille tradition des fables, pour se demander pourquoi toutes ces flatteries, qui frisent la déclaration d’amour, à l’adresse de l’armée algérienne ?

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النقاش الاقتصادي والثرثرة حول المصاريف

وأخيرا، اكتشف المسؤولون عن الاقتصاد الوطني أن ارتفاع المصاريف يشكل تهديدا على توازنات البلاد…

 

عابد شارف

تكلموا بطريقة جماعية ليقولوا نفس الخطاب ويقدموا نفس التحذير: قالوا إن مصاريف الدولة وصلت إلى مستوى لا يطاق. وأكدوا أن الانزلاق أصبح يهدد التوازنات الكبرى للبلاد، خاصة بسبب ميزانية التسيير التي بلغت مستوى عالي جدا نتيجة للارتفاع الكبير في الأجور خلال السنة الماضية. واستعملوا علمهم في الاقتصاد و فن التسيير ليؤكدوا أنه من الضروري التحكم في ميزانية الدولة وإعادة المصاريف إلى مستوى مقبول، بعد أصبح الوضع خطيرا جدا.

من هم أصحاب هذا الخطاب الجديد الذي يدعو إلى نوع من التقشف، وإلى محاربة التبذير، والاستعمال العقلاني للمال العام؟ هل هم معارضون راديكاليون يستغلون أية فرصة لانتقاد الحكومة بلهجة شديدة؟ هل هم أعداء تاريخيون للجزائر وحكومتها وشعبها ونضالها؟ أم هل أنهم ينتمون إلى مدرسة اقتصادية جديدة تدعو إلى احترام التوازنات والاستعمال السليم للمال العام والحفاظ على مخزون البلاد من النفط لفائدة الأجيال القادمة؟

إن أصحاب هذا الخطاب المعادي للتبذير هم أهل الحل والربط، وأصحاب القرار الاقتصادي في البلاد. إنهم أولائك الذين يشرفون على تسيير اقتصاد البلاد منذ سنوات طويلة. إنهم أولائك الذين وزعوا الأموال على الموظفين وعلى الشركات الاقتصادية، العامة منها والخاصة، ليشتروا بذلك السلم الاجتماعي لما كانت الجبهة الاجتماعية مشتعلة في السنة الماضية. إنهم نفس الأشخاص الذين اتخذوا بالأمس قرارات لتوزيع الأموال على كل الناس لتفادي عدوى « الربيع العربي »، إنهم نفس الأشخاص الذي عادوا اليوم وقالوا أن هذه الطريقة في التسيير ليست ناجعة ولا بد من الابتعاد عنها.

لماذا جاؤوا بهذا الخطاب الجديد؟ لأن أسعار النفط تراجعت في السوق الدولية. وقد قال وزير الطاقة يوسف يوسفي أن سعر البترول تراجع بثلاثين بالمائة، مما يشكل خسارة تبلغ 20 مليار دولار سنويا بالنسبة للجزائر. ولاحظ السيد يوسفي كذلك أن معظم المؤشرات تؤكد أن أسعار النفط ستمر بمرحلة صعبة، لأسباب عديدة، منها أن الدول المصدرة للنفط تنتج حاليا أكثر من اللازم، وأن سوق النفط تغرق بفائض يبلغ اثنين مليون برميل يوميا، إضافة إلى أن احتياط النفط عند البلدان المستهلكة بلغ مستوى لن يعرفه في الماضي.

ومن جهته، قال مسؤول في البنك المركزي الجزائر أن ميزانية الجزائر لن تعرف التوازن إلا إذا بلغ سعر النفط 112 دولار. أما إذا تراجع إلى 80-90 دولار مثلما هو الحال اليوم، فإن ميزانية البلاد ستسجل عجزا لا يمكن تداركه إلا باللجوء إلى مخزون البلاد من العملة الصعبة.

وحاول وزير المالية كريم جودي أن يطمئن الجميع لما قال أنه من المستحسن أن تعود مصاريف الدولة إلى مستوى مقبول، لكن الوضع الحالي لا يهدد التوازنات الكبرى للبلاد. وأكد أن الحكومة لن تتراجع عن دعم الأسعار، مما يؤكد أن الحكومة ستعمل كل ما في وسعها لشراء السلم الاجتماعي مهما كان الثمن.

وجاء كل هذا الكلام دون أن يتجرأ احد لينتقد السياسة السابقة. فلا أحد قال أن رئيس الجمهورية أخطأ ولا أن رئيس الحكومة لم يحسن التصرف لما كانت الحكومة توزع الأموال لكل من يهدد أن يحتل الشارع. ونفس الأشخاص الذين كانوا يفتخرون بالأمس بالسياسة الحكيمة لرئيس الجمهورية وكانوا يطبقونها بحماس كبير، أصبحوا يتبنون اليوم كلاما معاكسا ليؤكدوا أنه لا بد من إعادة النظر في تلك السياسة. وبطبيعة الحال، فإن نفس الأشخاص يعتبرون أنه من الطبيعي أن يبقوا في الحكومة ليطبقوا سياسة معاكسة لما كانوا يفعلون في الماضي…

ولم لا يبقون في الحكومة إلى الأبد بعد هذا النجاح العظيم؟ ألم ينجحوا، بفضل هذه الثرثرة حول مصاريف الدولة، أن يغطوا ما هو أساسي؟ لقد جاء في القرار السنوي الذي قدمه البنك المركزي الجزائري، جاء صراحة أن مستوى النمو في البلاد قد تراجع بصفة ملحوظة. وتزامنا مع تراجع النمو، فقد ارتفع مستوى التضخم ليقترب من سبعة بالمائة، وهي أعلى نسبة منذ عهد طويل، بينما مازال الاقتصاد الجزائري لم يتحرر لا من المحروقات ولا من استثمارات الدولة. ألا يستحق من أنسانا هذا الواقع أن يبقى في الحكومة إلى الأبد؟

Grands débats et petites polémiques

A défaut de grands débats sur l’économie du pays, à l’occasion du cinquantenaire de l’indépendance, on a de petites polémiques. Une bonne manière de se préparer au plongeon du ramadhan.

Par Abed Charef

Petite polémique à la Cour. Les dépenses publiques ont atteint un seuil alarmant, mais il n’appartient pas à n’importe qui de s’alarmer. Le ministre des Finances, Karim Djoudi, l’a discrètement rappelé aux fonctionnaires de la banque centrale, qui ont eu l’outrecuidance de se mêler de politique économique et sociale, ce que ni lui, ni son chef de gouvernement, ne peuvent tolérer.

Pour M. Djoudi, il n’y a pas lieu de s’alarmer. Il n’y a pas le feu. L’Algérie peut survivre de longues années à un effondrement éventuel du prix des hydrocarbures, un effondrement auquel personne ne croit, du reste, malgré l’accumulation des mauvais signes. Mais qu’importe. On ne se mêle pas des prérogatives du ministre des finances à tout bout de champ, particulièrement quand on occupe le poste traditionnel qui vous met juste en face de lui, celui de gouverneur de la banque d’Algérie. La tradition veut que l’un, le ministre, débourse de l’argent, pendant que l’autre, le gouverneur, veille à l’orthodoxie financière. A condition d’avoir une marge pour agir et une certaine autonomie pour décider. Ce qui n’est le cas ni pour ni pour l’autre.

Avant de s’aventurer à critiquer la frénésie des transferts sociaux, le gouverneur de la banque d’Algérie, M. Mohamed Laksaci, a pourtant fait preuve d’une certaine prudence. En présentant le rapport annuel de la banque d’Algérie, il a évité de monter au front, chargeant un de ses conseillers d’attirer l’attention sur les dérives des dépenses publiques. Au rythme actuel, a-t-il dit, il faut un baril à 112 dollars pour assurer l’équilibre budgétaire du pays. Et au moment où le rapport était publié, le pétrole était proche de 80 dollars !

Faux, a répliqué M. Karim Djoudi. Le budget actuel a été élaboré sur la base d’un baril à 75 dollars le baril. Depuis, le pétrole a atteint les sommets, frôlant les 120 dollars, avant de perdre 30 pour cent de son prix. Mais ceci ne menace pas les équilibres du pays, affirme M. Djoudi. Au pire, le fond de régulation et les réserves de change permettaient d’amortir le choc et de s’adapter.

Et puis, de quoi se mêlent ces gens de la Banque centrale, dit-on dans l’entourage de M. Djoudi. Ils feraient mieux de s’occuper de maitriser l’inflation. Celle-ci a atteint 6.9 pour cent en rythme annuel en mai, le chiffre le plus élevé depuis une décennie. Au lieu d’agir sur le terrain qui la concerne directement, la maitrise de masse monétaire, par exemple, la banque centrale empiète sur le terrain des autres, en critiquant les dépenses sociales, décidées du reste par le président Abdelaziz Bouteflika.

L’argument fait mouche, mais la réplique est cinglante : la cause principale de l’inflation provient précisément de l’explosion des salaires et de la hausse des dépenses sociales, dit-on à la banque centrale. C’est donc la politique gouvernementale qui est à l’origine de la dérive des dépenses et, par ricochet, de l’inflation. D’ailleurs, fait-on remarquer, le ministre des finances lui-même le reconnait implicitement quand il affirme que son objectif est une meilleure maitrise des dépenses de fonctionnement. Les dépenses d’équipement, quant à elles, ne sont pas concernées. Et pour cause !

En fait, les dépenses d’équipement ne dépendent de personne. Ni du ministère des finances, ni de la banque centrale, ni du premier ministre. Elles dépendent de la capacité des administrations et entreprises algériennes de dépenser ! Une logique absurde s’est en effet imposée dans le pays, pour gérer ce chapitre concernant les dépenses d’équipements. On inscrit des projets, on met des montants approximatifs, et on attend. Quitte à ne réaliser que la moitié de ce qui était prévu. En 2011, seuls 45 pour cent des projets ont été menés à terme, selon les aveux du ministre des finances. Il n’y a donc pas besoin de limiter le budget d’équipement, il est limité de fait par la faible capacité de dépense des administrations.

Le projet d’usine de montage automobile en offre un exemple édifiant. Le financement du projet est dans les cartons du ministre concerné depuis des années. Celui-ci passe son temps à négocier, à renégocier, à changer d’interlocuteur, à remodeler son projet, dont le coût évolue au gré des discussions. Aux dernières nouvelles, son projet serait installé près d’Oran et coûterait un peu plus cher qu’il y a trois mois. Mais rien n’est fait, malgré les assurances du ministre.

Ce projet devrait, par un artifice juridique, être inscrit au chapitre des dépenses d’équipements. Pour quelle année ? On ne le sait. A l’évidence, il ne sera pas consommé en 2012, comme il ne pas été en 2011. Mais c’est tout de même un projet qui devrait coûter un milliard de dollars, qu’on n’arrive pas à placer. Ce qui montre comment est gérée l’économie du pays : on dépense comme on peut, quand on peut ; on investit quand on y arrive, mais on polémique tout le temps sur des questions sans intérêt.

Cachez moi cette inflation !

Alerte ! Les dépenses de l’état ont atteint un seuil alarmant. Il faut dépenser moins, et mieux. Ce n’est pas un opposant irréductible qui le dit, mais ceux qui gèrent les dépenses de l’Etat depuis des années.

 

Par Abed Charef

L’exercice était difficile. Comment dire que le pays dépense trop, et de manière inutile, sans remettre en cause sa propre politique ? Comment, quand on est au gouvernement, tirer la sonnette d’alarme sur une dérive dangereuse des dépenses de l’Etat, sans reconnaître que l’Etat a gaspillé trop d’argent ? Comment prôner la rigueur quand on a habitué tout le monde aux largesses les plus absurdes ?

Ce bel exercice, le gouvernement l’a réussi. Dans un bel ensemble, ministres et hauts responsables se sont relayés pour tirer la sonnette d’alarme. Et, pour une fois, parlant à l’unisson, ils ont doctement répété le même discours : les dépenses du pays ont atteint un seuil alarmant, qui met en péril les équilibres. Ils ont tous dit, en chœur, que la boulimie qui s’est emparée de tous les secteurs est devenue inquiétante, alors que le prix du pétrole montre des signes d’essoufflement.

La première alerte est venue de la banque d’Algérie. En présentant son rapport annuel 2011, le gouverneur de la banque centrale a poussé en avant un de ses conseillers pour tirer la sonnette d’alarme. Djamel Benbelkacem, directeur conseiller à la banque, a affirmé que l’économie algérienne a désormais besoin d’un baril à 112 dollars pour assurer ses équilibres budgétaires. Mais dans le même temps, le baril avait perdu 30 dollars en quelques mois, ce qui représente un manque à gagner de vingt milliards de dollars, sur une année, selon le ministre de l’énergie. M. Youcef Yousfi.

Le ministre des finances, M. Karim Djoudi, a pris le relais pour tenter un exercice encore plus complexe. C’est en effet lui qui est en première ligne. Comment, quand on est ministre des finances, prôner une meilleure gestion, après avoir distribué de l’argent à tort et à travers ? Et comment changer ainsi de cap sans se remettre en cause, et sans critiquer ni le chef de l’Etat, ni le chef de gouvernement?

M. Djoudi devait également passer un autre écueil. Il devait en effet trouver les mots pour annoncer une possible austérité sans inquiéter l’opinion, ni annoncer des lendemains difficiles. Il faut préparer l’opinion à vivre sans les largesses traditionnelles d’un état dépensier, mais éviter soigneusement de souffler sur un front social toujours aussi menaçant.

Mais au final, M. Djoudi a passé l’épreuve avec une facilité déconcertante. Pas d’austérité à l’horizon, pas de baisse des investissements, a-t-il dit. A peine y aura-t-il un effort pour mieux maitriser les dépenses de fonctionnement, qui sont pourtant incompressibles. Le soutien des prix sera maintenu, les transferts sociaux seront assurés, a-t-il dit. Il aurait pu ajouter : la paix sociale sera achetée à n’importe quel prix.

En fait, les choses étaient claires dès le départ : ce n’est qu’une fausse alerte. Tout le monde sait que l’activité économique est fortement tributaire de l’argent public, qu’il s’agisse des investissements ou des transferts sociaux. Tant qu’il n’y pas une économie performante, réduire les investissements publics équivaut à ralentir l’activité économique. Et M. Djoudi l’a clairement reconnu : « notre souhait, c’est de maitriser les dépenses fonctionnement », a-t-il modestement déclaré, ajoutant que la baisse des prix du pétrole « n’est pas source de mise en difficulté des équilibres internes et externes » de l’Algérie.

Pourquoi ces inquiétudes, alors ? Parce que le prix du pétrole a subi une baisse significative en quelques mois. Il a perdu 30 pour cent de sa valeur. Plus inquiétant encore, les principaux indicateurs montrent que la tendance à la baisse des prix du pétrole va se poursuivre : la crise économique est toujours là, les grandes économies stagnent, si elles ne sont pas en récession, les politiques énergétiques ont tendance à maitriser la consommation. De plus, les stocks ont atteint un niveau historiquement élevé, alors que le marché enregistre un surplus de deux millions de barils par jour.

Mais plus que tout, ce que redoutent les dirigeants algériens, c’est que l’Arabie Saoudite, seule pays en mesure de décider réellement du niveau des prix, semble aujourd’hui intéressée par un maintien des prix à un niveau moyen, voire bas. Ce scénario hante l’Algérie depuis le milieu des années 1980, quand l’Arabie Saoudite, soucieuse alors de reprendre la main, avait sacrifié le prix du pétrole, pour mettre à genoux les autres pays de l’OPEP. Pour l’heure, ce scénario est écarté. Les réserves de change de l’Algérie permettent de survivre au-delà de cinq ans avec un pétrole autour de cinquante dollars. M. Bouteflika aura largement terminé son troisième mandat.

Cette alerte peut aussi constituer un simple contre-feu pour faire oublier l’essentiel : l’économie algérienne a fortement ralenti, et l’inflation est repartie à la hausse. «Le ralentissement de la croissance économique est patent», selon le rapport de la banque centrale. En lançant tout le monde sur un débat stérile sur les prix du pétrole, on évite de parler des échecs économiques récurrents : la croissance est de un point inférieure à 2010, l’inflation est proche de sept pour cent, et le pays n’a toujours pas d’économie viable.

Mais qui s’intéresse à de tels détails ?

أيام الكبرياء والشهامة

عابد شارف

من أراد الكبرياء فله ذلك، ومن أراد أن ينظر إلى الاستقلال من الجانب الآخر فله ذلك. من اختار أن يتكلم عن الحرية والكرامة والتضحية والشهداء بمناسبة الذكرى الخمسين للاستقلال فله ذلك، ومن اختار أن يتكلم عن فنانة وما ستقتضيه لتغني في الجزائر ومن له الحق في تنظيم الحفلات ومن ليس له الحق، فله ذلك. وكل واحد ينفق من زاده، فمن كان رزقه من عظمة العظماء، وكبرياء الكبار، وشهامة أهل الأخلاق، ينفق منها. ومن يقتصر عالمه على المنصب والسعي وراء المسؤولية فله ذلك.

والشهامة ليست سلعة تباع وتشترى، ولا يمكن استيرادها ولا تخزينها في البنوك. إنها خصلة كانت موجودة بقوة في الجزائر في مرحلة مضت، لما كان الناس يضحون بكل ما يكسبون من أجل وطنهم. كانوا يضحون بأموالهم ورزقهم ووقتهم وصحتهم وعائلتهم، لما كانوا يسعون وراء ما هو أكبر من ذلك: كانوا يبحثون عن الحرية والكرامة والشرف والعزة، وكانوا يعرفون أن هذه الصفات لا يمكن الوصول إليها إلا بتحقيق استقلال الجزائر.

هؤلاء صنعوا عبقرية الجزائر وتاريخها وأمجادها، ونفقوا من دمائهم لتحقيق ذلك. هؤلاء تجاوزوا المفاهيم التي أصبحت رائجة اليوم في سوق القيم. كانوا لا يعرفون الكلام عن الفيلا والمنزل الفاخر والمنصب. كان سلوكهم وأخلاقهم ينتميان إلا عالم آخر، عالم لا يتساءل الناس عن الراتب والدخل ومكان قضاء العطلة، إنما يتكلمون عن طريقة القيام بالواجب والأخلاق والقدرة على مواجهة العدو.

رغم ذلك، كثيرا ما تتأسف الأجيال الجديدة لما تسميه فشل الجيل الأول، كما أنها لا تفهم كيف عجزت الجزائر عن بناء نظام سياسي متوازن، واقتصاد قوي، ومدرسة تضمن العلم والمعرفة. وتزداد الحسرة لما نعرف أن الجزائر صرفت حقيقة أموالا طائلة لتحقيق هذه الأهداف لكن تلك الأموال لم تعط النتائج المرجوة.

لماذا هذا العجز؟ لأن الثورة الجزائرية كانت أكبر مما نتصور، وأقوى مما كان يتخيل ذلك الجيل الذي صنع الحركة الوطنية، وكانت أكبر بكثير من القادة الذين صنعوا الثورة بأنفسهم. ولما اندلعت الثورة، كان قادتها يريدون الوصول إلى الاستقلال، لكن الأمور أخذت منحى آخر وصنعت أسطورة. وأصبحت الثورة الجزائرية عبارة عن معجزة ينتظر منها كل يوم معجزة جديدة: ينتظر منها أن تصنع دولة دون وجود رجال دولة ولا ثقافة دولة، وأن تصنع اقتصادا دون رأسمال ولا طبقة عاملة ولا تقاليد في الصناعة، ويطلب منها أن تصنع اقتصادا دون بنوك ولا بورصة ولا مصانع، ويطلب منها أن تقيم جامعات دون أساتذة ودون طلبة ودون علم…

وتجاوزت المطالب ما هو ممكن… وتجاوزت كل ما هو معقول، لأن الثورة الجزائرية بدأت بصناعة المستحيل، في الجزائر وفي العالم كذلك،حيث فرضت طقوسا وسلوكات جديدة. أتعرفون أن اسم « جميلة » لم يكن معروفا في المشرق العربي قبل أن تظهر جملية بوحيرد، فأصبح من العار على أية عائلة إن لم تسمي بنتا « جميلة »؟ أتعرفون أن مساعدات العراق للثورة الجزائرية كانت تدخل ضمن ميزانية الدولة العراقية، وأن ممثل جبهة التحرير في بغداد كان يحضر اجتماع مجلس الوزراء؟ أتعرفون أن أمراء الخليج قد وضعوا ما يملكون تحت تصرف الثورة، ومنهم من وهب منزله للوفد الذي كان يتفاوض في إيفيان، ومنهم تلك الملكة التي أعطت سفينتها الخاصة yacht لنقل السلاح إلى الجزائر؟ أتعرفون أن تونس والمغرب كانت ملكا للثورة الجزائرية، وأن المجاهدين كانوا يقطعونها بالقوة ليدخلوا التراب الجزائري؟ أتعرفون أكبر القادة الأوربيين في النصف الثاني من القرن الماضي دخلوا السياسة من باب التضامن مع الجزائر، مثل السويدي أولوف بالم والفرنسي ميشال روكار والإسباني فيليب غونزالاس وغيرهم؟ أتعرفون أن الثورة الجزائرية دفعت عائلات مسيحية إلى التخلي عن ذويهم للالتحاق بقضية عادلة؟ وهل تعرفون أخيرا أن نلصون مانديلا وشي غيفارا جاءا إلى الحدود الجزائرية لزيارة قيادة الثورة والتشاور معهم حول تنسيق النضال مع القضايا العادلة في العالم؟

هذا ما صنعته الثورة الجزائرية. ولعل ذلك ما دفع الكثير إلى الاعتقاد أنها قادرة أن تصنع كل معجزة وكل كل ما يتخيله الإنسان. غير أن المناضلين في تلك الفترة كانوا يعرفون الاستقلال والعلم الوطني والتضحية، لكنهم لا يعرفون الحريات الفردية ولا الديمقراطية ولا حقوق الإنسان ولا بناء الاقتصاد وإقامة مؤسسات ديمقراطية… لقد ضحوا بكل ما يكسبون لكنهم لا يستطيعون أن يضحوا بما لا يكسبون من معرفة وأفكار وثقافة سياسية…

La révolution a placé la barre trop haut

Les Algériens déraisonnables ? Non. C’est la faute à la révolution algérienne : elle a placé la barre trop haut en matière de sacrifice, d’abnégation, de détermination. Elle a aussi créé trop d’attentes, trop d’espoirs.

Par Abed Charef

En ce cinquantième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie, il y a ceux retiennent d’abord que l’œuvre de libération est inachevée. Il ne s’agit pas des révisionnistes, de ceux qui disent que depuis l’indépendance, tout va mal, que les Algériens n’ont pas su gérer leur pays, qu’une caste s’est emparée du pouvoir pour privatiser le pays.

Non. Je parle des militants au long cours, de ceux qui ont pensé la lutte, qui ont mis en place l’architecture du mouvement national, qui ont tenté de doter l’Etat algérien d’institutions en mesure de pérenniser son indépendance et d’assurer à l’Algérie une place digne d’elle dans le concert des Nations. Ces militants ont mesuré le chemin parcouru, avant de revenir aux fondamentaux du mouvement national pour se dire qu’il y avait possibilité de faire mieux, beaucoup mieux.

Feu Abdelhamid Mehri avait fort bien résumé leur pensée. Le FLN s’était fixé des objectifs précis en 1954, dans la déclaration du 1er novembre, disait-il : restaurer l’Etat algérien sur des bases démocratiques et sociales, et édifier le Maghreb. L’Etat algérien a été restauré, il reste à démocratiser l’Etat et la société, et à construire le Maghreb.

Le pays a été libéré, mais la société n’a pas été libérée, avait de son côté déclaré Mouloud Hamrouche. Or, un pays ne peut être libre si ses citoyens ne le sont pas. Une évidence que ne semblent pas partager, ou comprendre, nombre de dirigeants algériens, mais aussi des dirigeants d’autres pays arabes, où continue à sévir une oppression intolérable.

De même, l’Algérie n’a pas réussi à édifier une économie prospère et performante, comme l’a reconnu le président Abdelaziz Bouteflika, ni à maitriser le savoir. Il a mis beaucoup d’argent pour bâtir une industrie, aller vers l’autonomie alimentaire, généraliser l’école, ouvrir l’université aux enfants du peuple, mais le résultat est en-deçà des attentes. La frustration est d’autant plus grande que de grandes énergies ont été consacrées à ces secteurs, et que des sommes faramineuses ont été englouties, sans parvenir aux résultats attendus.

Mais à côté de ces ratages, il y a le reste. Tout le reste, mis en valeur par ceux qui estiment que le bilan d’un demi-siècle d’indépendance n’est pas si mauvais. Certes, ce bilan est exploité, caricaturé, certains de ses aspects sont utilisés pour justifier le maintien d’un pouvoir non démocratique, inefficace, mais cela ne change pas les faits : l’indépendance de l’Algérie a couronné une immense aventure sociale, politique et humaine, une formidable succession d’actes héroïques, de décisions uniques, de comportement hors normes ; elle a symbolisé l’esprit de sacrifice, l’abnégation, la détermination ; elle a donné lieu à une épopée comme les peuples n’en connaissent qu’une dans leur histoire.

Mais ceux qui ont mené cette grande aventure n’étaient peut-être pas outillés pour la suite. Ils ont su faire la guerre, ils n’ont pas su construire la paix. On peut sacrifier tout ce qu’on possède : ses biens, sa fortune, sa santé, sa famille ; mais on ne peut pas sacrifier ce qu’on ne possède pas : le savoir, le sens de l’organisation, la conviction que le débat politique est supérieur à la force des armes, le respect de l’autre.

Abdelhamid Mehri, encore lui, disait que l’histoire a révélé que ceux qui ont pris les armes en 1954 avaient raison. Mais par la suite, on a compris que ceux qui ont les armes ont toujours raison. Difficile de convaincre cette génération là qu’il était possible d’exercer le pouvoir autrement que par les armes, que les rapports sociaux pouvaient être régulés par d’autres moyens que la force, et que la force ne constituait pas une garantie pour agrder le pouvoir.

Et puis, quel pouvoir ? Ahmed Ben Bella a dirigé le pays pendant deux ans, contre plus de vingt ans de sa vie passés dans les prisons. Mohamed Boudiaf, membre fondateur du FLN, n’a découvert du pouvoir que son aspect tragique. Et en dehors du pouvoir, Houari Boumediène n’avait aucun point faible, aucune passion, aucun loisir, aucune vie.

C’est dire qu’aussi grands qu’ils soient, ces hommes qui ont fait l’Algérie indépendante ont vécu prosternés devant quelque chose dont l’envergure les dépassait, les écrasait : la révolution algérienne. Elle fut d’une envergure telle que personne ne s’en rend compte aujourd’hui. Dire qu’elle fut un évènement majeur de l’histoire du vingtième siècle relève de la langue de bois. Pourtant, ce fut le cas. La révolution algérienne a réellement transformé le siècle passé. Comme elle, a, du reste, transformé les hommes : de Hocine Aït-Ahmed, elle a fait chef un d’état-major de l’OS à 25 ans, de Lotfi, elle a fait un colonel à vingt quatre ans, et de Ben M’Hidi un mythe à trente ans.

Pourquoi cette révolution débouche-t-elle alors sur ce sentiment ambigu, où ceux qui l’ont faite trouvent ingrats ceux qui en héritent, alors que ceux qui en héritent, n’en saisissant pas toute l’ampleur, en arrivent à ne pas reconnaitre le mérite de ceux qui l’ont faite ? Pourquoi ceux qui l’ont faite se croient-ils obligés de comparer des temps différents, et pourquoi ceux qui en héritent trouvent-ils que ceux qui l’ont faite ne sont, tous comptes faits, pas aussi irréprochables ?

Peut-être parce que l’indépendance de l’Algérie a créé trop d’attentes, trop d’espoirs, et qu’elle ne pouvait en aucun cas les concrétiser. Elle a mis la barre trop haut. Il faut s’en rendre compte. Les Algériens sont des humains, de simples humains. Et quand ils se regardent dans le miroir de l’indépendance, ils ont fatalement le sentiment que quelque chose ne marche pas. Ils sont les héritiers de quelque chose de trop grand.

Quand le monde vibrait pour Djamila

Les déboires post indépendance l’occultent quelque peu, mais l’Algérie a passionné le monde entier. Elle marqué des générations entières de militants.

 

Par Abed Charef

Qu’importe la polémique ! Elle ne sert qu’à confirmer une évidence, admise depuis longtemps : la révolution algérienne est bien trop grande pour les hommes qui l’ont faite, et encore plus pour ceux qui en ont hérité. Et quand une ministre de la République oublie la grandeur d’un évènement et la dignité d’une fonction, pour consacrer une partie de son temps et de son énergie à une sordide affaire de cachet, elle ne fait renforcer ce sentiment de gâchis : non, décidément, l’Algérie mérite mieux.

Elle mérite mieux parce qu’elle est l’enfant d’une épopée extraordinaire, d’une aventure humaine exceptionnelle, qui a débouché sur un évènement majeur du vingtième siècle. Et tant pis pour ceux qui héritent de l’Algérie, et qui ne voient dans la génération de novembre qu’un groupe d’hommes au crépuscule de leur vie, vivant dans la nostalgie d’un passé révolu et utilisant l’histoire pour garder quelques privilèges. Tant pis pour eux car ces hommes aux gestes hésitants et à la mémoire parfois défaillante ont accompli une des plus grandes aventures du siècle passé.

Ce n’est pas ce qu’ils disent qui en témoigne, mais ce qu’en disent les autres, et les traces que cette révolution a laissé dans le monde. Il suffit de de voir à quel point leur combat a marqué le monde sur plusieurs générations, et à quel point les générations devenues adultes au lendemain de la seconde guerre mondiale ont été marquées par l’Algérie, pour mesurer l’ampleur d’un évènement dont seuls les Algériens, à cause d’une conjoncture politique défavorable, semblent négliger la portée.

A la fin des années cinquante, le monde arabe, et en particulier le Moyen-Orient, a vu déferler un prénom inconnu jusque-là, Djamila. Ce n’est ni la beauté du prénom, ni une mode quelconque, ni une campagne de communication qui l’avait imposé, mais la beauté tragique de cette militante hors normes qu’était Djamila Bouhired.

Dans les pays du Golfe, des chefs de tribus, futurs émirs, princes et notables, découvraient une contrée qui s’appelait l’Algérie, et tombaient sous le charme : tous mettaient leurs biens et leur fortune à la disposition du FLN; l’un d’eux allait héberger les dirigeants algériens pendant les négociations d’Evian, alors qu’une autre reine offrait son yacht pour le transport des armes.

En Irak, la solidarité avec l’Algérie combattante était considérée comme une obligation. C’était tellement ancré dans la culture politique du pays que l’aide au FLN était inscrite dans le budget de l’Etat. Le représentant du FLN, Abdelhamid Mehri, était invité à assister de plein droit au conseil des ministres, ce qui a poussé le célèbre patron des services spéciaux égyptiens Fethi Dib à le signaler comme membre du Baas !

En Tunisie et au Maroc, l’ALN était chez elle. « Elle se sentait un peu trop chez elle », disait d’ailleurs un ancien officier de l’armée des frontières. Elle y avait établi ses bases, son commandement, son état-major, et elle se trouvait tellement à l’aise que c’est là-bas qu’elle a organisé ses complots les plus célèbres, c’est encore là-bas qu’ont été organisés les plans de prise du pouvoir bien avant l’indépendance.

Et c’est dans ces bases établies aux frontières qu’ont séjourné des hommes célèbres, qui allaient marquer l’histoire. Nelson Mandela et Che Guevara sont venus sur le terrain, l’un pour voir rencontrer les dirigeants d’une révolution dont il venait s’inspirer, l’autre pour vérifier que l’internationalisme des pauvres et des opprimés pouvait contrer la puissance des riches et l’arrogance des nantis.

En Europe, de paisibles citoyens allaient abandonner le confort d’une vie paisible pour prendre des risques énormes en vue de servir une cause qui avait réveillé leur conscience. Ils ont porté des valises, ramassé de l’argent, hébergé des militants qu’ils ne connaissaient même pas. Certains le paieront de leur vie. D’autres en seront définitivement marqués.

De nombreux dirigeants européens de gauche, ou de dirigeants de pays qui comptent, allaient eux aussi découvrir la politique par le biais de la guerre d’Algérie. Olof Palme, Felipe Gonzalès, Michel Rocard, et tant d’autres dans le monde, comme le canadien Pierre Eliott Trudeau, ont connu leurs premiers engagements politiques ou simplement humanistes dans les débats enflammés concernant la guerre d’Algérie, ou dans les manifestations où ils ont fait le coup de poing contre les ultras de la colonisation. C’était une déferlante qui précédait les manifestations de masse contre la guerre du Vietnam.

Au sein de la société française elle-même, la guerre d’Algérie a provoqué de formidables transformations. Moins de dix ans après la fin de la seconde guerre mondiale, elle leur montrait de nouveau qu’une mère n’est pas toujours juste, qu’une famille pouvait se déchirer face à des problèmes de conscience, et que son propre pays peut se transformer en oppresseur face à une cause juste. Le livre de Pierre et Christine Chaulet révèle que dans le drame, une communauté humaine peut redécouvrir ses valeurs de solidarité et d’humanisme, et refuser de se laisser entrainer dans l’injustice au nom du clan ou de la religion.

Les sales gosses du foot

Par Abed Charef

Ils jouent tous les deux à Manchester City, à qui ils ont offert son premier titre de champion depuis un demi-siècle. Ils sont tous deux internationaux, pour des équipes portant un célèbre maillot bleu. Tous deux sont d’origine étrangère, et ils ont également en commun d’avoir un caractère bien trempé. Un sale caractère, disent les uns ; un caractère marqué, un caractère très fort, disent les autres. Et ils ont marqué l’Euro 2012, chacun à sa manière.

Mario Balotelli et Samir Nasri ont été les deux grandes vedettes de cet Euro qui s’achève. Chacun à sa manière. Le premier a failli ne pas être convoqué pour l’Euro. Pas à cause d’un manque de talent, mais en raison de son caractère. A Manchester City, déjà, il était devenu insupportable. Commettant des bévues impardonnables à ce niveau, il a probablement coûté à son équipe une élimination en Champion’s league, et il a failli lui coûter le titre de champion.

Ses frasques sont devenues la risée de l’équipe et du monde du football. Il a incendié sa propre maison, en s’essayant aux feux d’artifice. Son entraineur Roberto Mancini, l’un des rares hommes qui supporte son caractère impossible, a fini par perdre espoir et déclarer qu’il ne voulait plus de lui. Seule l’absence d’un autre « sale » caractère, Caerlos Tévez, lui a permis de jouer.

Fils d’immigrés ghanéens qui ne pouvaient lui assurer une vie décente, Balotelli a été élevé par une famille italienne, et se sent totalement italien. Mais il a vaguement conscience qu’il est né sous une étoile particulière. « Pourquoi toujours moi », a-t-il arboré sur son maillot il y a trois mois, pour bien montrer qu’il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. La presse a trouvé l’explication : il ne veut pas grandir, disent les journalistes, qui l’ont affublé du surnom de Peter Pan. Jusqu’à ce match Allemagne-Italie, où a prouvé qu’il était le plus grand, en propulsant l’Italie en finale, éliminant le favori de l’épreuve.

Le second, Samir Nasri, est lui aussi un enfant d’immigrés. Ses parents, d’origine algérienne, sont cependant nés en France. Il a vécu dans les traditionnels « quartiers difficiles », avant que les recruteurs ne découvrent ses dons pour le football et son caractère bien trempé. Il appartient à un groupe très doué, celui de joueurs nés en 1987, mais qui ont la particularité d’être de leur temps : Ben Afra, Ménez, Benzema, ont un rapport différent à la nation, au drapeau et à l’hymne national. Ni lepéniste ni militant, Nasri a montré les deux atouts d’un footballeur : du talent et du caractère. Fort en gueule, ne supportant pas qu’on lui marche sur les pieds, il a accepté d’être rayé de la liste des 22 lors de la coupe du monde en Afrique du Sud, mais il n’ pas pour autant changé.

La différence entre Nasri et Balotelli tient, au fond, à un détail qui échappe totalement aux joueurs eux-mêmes. L’un joue pour une équipe où on accepte les sales gosses, où on sait qu’il faut de la rage et de la violence pour se surpasser, où on le gère plutôt que de le jeter en pâture au public, et où l’entraineur prend sur lui pour protéger ses joueurs. L’autre joue pour une équipe où le débat du jour voudrait qu’on prenne les joueurs moins doués à condition qu’ils soient disciplinés, où on préfère les toutous aux forts en gueule. Balotelli a été accepté, protégé, et maintenu dans l’équipe, malgré ses ratés contre les Pays-Bas. Nasri, auteur du seul but français contre l’Italie précisément, a été vertement critiqué parce qu’il a montré peu de respect pour la presse, qui, elle, ne joue pas au football, mais se permet de dire où est le bien et où est le mal.

En Italie, on protège l’équipe et le joueur. Le fusible traditionnel, c’est l’entraineur. En France, par contre, un consensus a été créé pour sauver l’entraineur, Laurent Blanc, quitte à saborder l’équipe. Vikage Dhorasso, un des rares anciens footballeurs à écrire intelligemment sur le football, a noté que si Raymond Domenech avait été à la place de Laurent Blanc, il aurait été lynché.

Mais au lieu de l’entraineur, c’est un joueur qui a été, cette fois-ci, jeté en pâture à cause d’un mouvement d’humeur, alors que la pression, énorme, exercée sur les footballeurs leur offre la possibilité de « gueuler » comme une des rares formes d’expression. Ces footballeurs n’ont pas forcément été à l’université, ils jouent avec leurs pieds, pas avec leur tête. Pourquoi leur demander de savoir jouer au foot, d’être beaux, raisonnables, gentils, bien élevés, d’être des modèles dans la vie et sur le terrain ?

Balotelli a sauvé l’Italie. Nasri a sauvé la France contre l’Italie. Mais il y avait trop d’acharnement contre lui. On veut le suspendre pour deux ans, parce qu’il a dit un mot déplacé à un journaliste. Même Michel Platini a été contraint d’intervenir, pour dire que ça devenait ridicule, lui, le modèle du joueur bien élevé. Mais Platini sait que ce qui lui a peut-être manqué pour devenir champion du monde, c’est cette violence, ce sale caractère dont a fait preuve Zidane sur le terrain, ce Zidane qui avait failli rater la coupe du monde 1998 après son expulsion face à l’Arabie Saoudite, et qui a terminé sa carrière sur son célèbre coup de boule.